Se connecterChapitre 3 : Une lueur inquiétante
La nuit tombe rapidement sur la ville, avalant les dernières lueurs du crépuscule dans un brouillard qui monte du fleuve.
Christiane marche sans but pendant près d'une heure, ses chaussures de travail trempées par les flaques, son manteau trop fin incapable de la protéger du vent glacial. Elle ne sent rien. Ni le froid, ni l'humidité, ni la fatigue qui alourdit ses membres. Son esprit tourne en boucle sur la proposition de Xavier Perrin, cherchant une alternative, une échappatoire, un détail qu'elle aurait manqué.Elle trouve le temps long jusqu'au vendredi. Mais rien ne vient. Aucune solution miracle. Aucune porte de sortie.
Elle finit par échouer sur un banc de l'arrêt de bus, à deux rues de son petit appartement. Autour d'elle, la ville continue sa vie nocturne avec indifférence.
Les bus passent dans un chuintement de pneus mouillés.
Les vitrines des magasins diffusent une lumière orangée sur les trottoirs. Un couple passe en riant, enlacé, insouciant.
Christiane les regarde avec une envie douloureuse.
Elle a vingt-deux ans. Elle devrait être insouciante, elle aussi.Elle devrait sortir avec des amis, tomber amoureuse, faire des projets d'avenir. Au lieu de cela, elle passe ses soirées à compter ses sous et ses week-ends dans des chambres d'hôpital.
Elle sort son téléphone. L'écran s'allume sur une photo d'elle et Juliette, prise l'été dernier dans le jardin de la maison de retraite. Juliette est assise dans un fauteuil en osier, une ombrelle à la main, son chapeau de paille incliné sur ses cheveux blancs.
Elle sourit. Elle sourit toujours, même quand la vie lui joue des tours pendables.
Juliette Mercier.
La sœur aînée de sa mère. Une ancienne professeure de piano qui a renoncé à sa carrière pour élever la fille de sa sœur défunte.
Une femme qui n'a jamais élevé la voix, jamais proféré un reproche, jamais fait sentir à Christiane qu'elle était un fardeau.
Aujourd'hui, cette femme se meurt. Et Christiane a le pouvoir de la sauver.
Le téléphone vibre dans sa main. Un SMS de l'hôpital : « Mademoiselle Bennett, nous vous rappelons que la date limite pour confirmer l'intervention de votre tante approche. Sans versement des arrhes, nous ne pourrons pas maintenir le créneau du bloc opératoire. »
Christiane range le téléphone dans sa poche sans répondre. Elle se lève et reprend sa marche vers son appartement.
La rue où elle habite est une artère modeste du quartier est, bordée d'immeubles en brique rouge dont les façades s'écaillent. Pas de parking souterrain, pas de hall d'entrée luxueux, pas de gardien en livrée. Juste une porte cochère grinçante, un escalier étroit qui sent le renfermé, et un studio de trente mètres carrés au quatrième étage.
Christiane pousse la porte de chez elle et s'effondre sur le canapé-lit sans même allumer la lumière. L'obscurité est apaisante, comme un cocon. Elle ferme les yeux. Et lentement, presque malgré elle, elle se met à envisager la proposition de Xavier Perrin.
Épouser Miguel Perrin. Un inconnu. Un débauché. Un homme qui, d'après les rumeurs, collectionne les conquêtes comme d'autres collectionnent les timbres et consume sa fortune en nuits blanches dans les clubs les plus select de la ville. Sur le papier, c'est un cauchemar.
Mais qu'y a-t-il vraiment à perdre ? Sa liberté ? Elle n'en a déjà plus. Sa dignité ? Elle accepterait de nettoyer des toilettes si cela pouvait sauver Juliette. Son cœur ? Personne ne lui demande de tomber amoureuse.
Deux ans.
C'est long, deux ans. Mais c'est aussi dérisoire comparé aux décennies que Juliette pourrait encore vivre si l'opération réussissait.
Elle se redresse brusquement et allume sa lampe de chevet. La lumière crue chasse les ombres et éclaire son petit bureau encombré de papiers. Elle attrape une feuille blanche et un stylo.
Avantages, écrit-elle en haut à gauche.
—Juliette sauvée.
— Meilleurs soins possibles. — Dette remboursée. — Sécurité financière temporaire.Inconvénients, écrit-elle à droite.
— Mariage avec un inconnu.
— Atteinte à la liberté personnelle. — Jugement social. — Risque de souffrance psychologique.Elle contemple longuement les deux colonnes. La balance est déséquilibrée, bien sûr. Mais il y a autre chose, quelque chose qu'elle n'arrive pas à formuler. Une sensation diffuse, une intuition qui lui souffle que ce marché ne se résume pas à une simple transaction.
Xavier Perrin n'est pas un philanthrope. C'est un homme d'affaires impitoyable qui ne fait jamais rien sans arrière-pensée. S'il propose un tel pacte, c'est qu'il y voit un avantage qu'elle ne perçoit pas encore.
Et puis il y a cette étrange manière qu'il a eue de la regarder. Comme s'il la reconnaissait. Comme s'il voyait en elle quelque chose qu'elle-même ignorait.
Qu'est-ce qu'il a dit, déjà ? « Je vous observe depuis longtemps. »
Cette phrase la poursuit. Depuis son premier jour ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui, chez une secrétaire débutante, pouvait bien attirer l'attention du PDG d'un empire industriel ?
Christiane repousse la question. Elle n'a pas le luxe de s'interroger sur les motivations cachées de Xavier Perrin. Elle doit se concentrer sur l'essentiel : sauver Juliette.
Elle repose le stylo. Sa décision est prise. Elle appellera Xavier Perrin demain matin pour lui annoncer qu'elle accepte sa proposition. Mais elle posera ses conditions.
Elle ne portera pas le nom des Perrin. Elle ne portera pas de bague de fiançailles clinquante. Elle ne fera pas semblant d'être amoureuse. Et surtout, Miguel ne devra jamais savoir qu'elle a signé un contrat avec son père. Le jour où la supercherie sera éventée, tout sera annulé.
Ce sont des conditions naïves, elle le sait. Des remparts de papier contre un ouragan. Mais c'est tout ce qu'elle a.
Elle se glisse sous les couvertures sans se déshabiller. Cette nuit, elle dort d'un sommeil lourd, sans rêves, comme on sombre dans l'inconscience après une trop longue lutte.
Le lendemain matin, elle appelle Mademoiselle Delorme pour fixer un rendez-vous.L'assistante semble presque déçue de l'entendre, comme si elle avait espéré que Christiane abandonnerait.
« Monsieur Perrin vous recevra ce soir, à dix-huit heures précises. »
Le reste de la journée passe dans un brouillard. Christiane répond machinalement aux sollicitations de ses collègues, trie des dossiers, classe des factures. Ses gestes sont automatiques, son esprit ailleurs.
À dix-sept heures trente, elle s'éclipse aux toilettes pour se rafraîchir. Le miroir lui renvoie l'image d'une jeune femme pâle aux yeux cernés, les cheveux tirés en un chignon strict qui ne met pas en valeur la douceur de ses traits. Elle se force à sourire. Le résultat est pitoyable.
« Ressaisis-toi », murmure-t-elle à son reflet. « Tu ne vas pas à l'abattoir. Tu vas signer un contrat. Rien de plus. »
Elle se redresse, défroisse sa jupe, et sort des toilettes la tête haute. Dans l'ascenseur qui la mène au dix-septième étage, elle se répète mentalement les conditions qu'elle a préparées. Elle les connaît par cœur. Elle ne cédera sur aucun point.
Mademoiselle Delorme la fait entrer sans un mot. Cette fois, Xavier Perrin est assis dans le canapé de cuir près de la baie vitrée, une tasse de thé à la main. Il se lève à son entrée, geste de courtoisie qu'il n'avait pas eu la veille.
« Mademoiselle Bennett. Je vous écoute. »
Elle s'assied en face de lui et pose son sac à main sur ses genoux, comme un bouclier.
« J'accepte votre proposition, monsieur Perrin. Mais j'ai des conditions. »
Il incline la tête, le regard attentif.
« Premièrement, Miguel ne doit jamais savoir que ce mariage est un marché. Jamais. S'il l'apprend, le contrat est rompu et je récupère ma liberté sans avoir à rembourser quoi que ce soit. »
« Accepté. »
« Deuxièmement, le mariage sera limité à deux ans, renouvelables uniquement si les deux parties sont d'accord. »
« Accepté. »
« Troisièmement, je conserve mon emploi actuel et mon nom de jeune fille dans le cadre professionnel. Je ne veux pas être présentée comme Madame Perrin au bureau. »
Xavier esquisse un sourire. « Vous tenez à votre indépendance. »
« Oui. »
« Soit. Accepté. »
« Quatrièmement... » Elle hésite. « Je ne porterai pas d'enfant de ce mariage. Si jamais... si jamais la situation devait déraper, je veux pouvoir partir librement, sans complications. »
Le visage de Xavier se ferme. « C'est une précaution qui me semble excessive. »
« C'est ma condition. »
Il la fixe longuement, comme s'il la jaugeait une nouvelle fois. Puis il hoche la tête.
« Très bien. Accepté. Autre chose ? »
« Non. C'est tout. »
Xavier se lève et se dirige vers son bureau. Il ouvre un tiroir et en sort un document de quelques pages, qu'il tend à Christiane.
« Voici le contrat. Il reprend tous les termes que nous venons d'évoquer. Prenez le temps de le lire avant de signer. »
Christiane parcourt rapidement les pages.Le langage juridique est dense, mais elle comprend l'essentiel : en échange de son mariage avec Miguel Perrin, Xavier s'engage à prendre en charge l'intégralité des frais médicaux de Juliette Mercier pour une durée illimitée.
Le mariage durera deux ans à compter de la signature de l'acte civil.
En cas de rupture anticipée du fait de Christiane, elle devra rembourser les sommes engagées.
En cas de rupture du fait de Miguel, le contrat sera caduc et les sommes acquises.
« C'est déséquilibré, fait-elle remarquer. Si c'est lui qui rompt, il n'y a pas de pénalité pour lui. Seulement pour moi. »
Xavier hausse les sourcils, visiblement surpris par sa perspicacité. « C'est mon fils. Le contrat est conçu pour le protéger. »
« Et moi, qui me protège ? »
Il la regarde avec une expression indéchiffrable. « Moi. Je vous donne ma parole que vous serez protégée, mademoiselle Bennett. Ma parole vaut plus que tous les contrats du monde. »
Christiane voudrait répondre que la parole d'un homme d'affaires ne vaut pas grand-chose. Mais elle se retient. Elle n'a pas le choix.
Elle prend le stylo qu'il lui tend et signe au bas de la dernière page.L'encre est encore fraîche quand Xavier Perrin se lève et lui tend la main. Elle la serre, et c'est comme sceller un pacte avec le diable.
« Bienvenue dans la famille, mademoiselle Bennett. »
Chapitre 80: La retenue douloureuseLe téléphone vibra pour la quatrième fois en une heure. Un bourdonnement entêtant, presque suppliant, qui s'élevait du manteau de la cheminée où Miguel l'avait posé en arrivant.Christiane, qui lisait à sa place habituelle sur le canapé de velours grenat, leva discrètement les yeux de son livre. Elle vit Miguel jeter un regard noir à l'écran lumineux, puis détourner la tête avec une obstination butée.Le nom de Madison clignotait dans la pénombre comme un appel au secours, ou comme une menace.Il ne décrocha pas. Ni cette fois, ni la suivante.Le feu crépitait dans l'âtre, et le vent de novembre gémissait contre les vitres. Christiane feignit de replonger dans sa lecture, mais son esprit était ailleurs, prisonnier de ce téléphone qui ne cessait de vibrer. Pourquoi Madison appelait-elle avec une telle insistance ? Et surtout, pourquoi Miguel refusait-il de répondre, lui qui, autrefois, s'enfermait dans la bibliothèque pour lui parler pendant des h
Chapitre 79: Le code silencieuxLes jours se succédèrent, puis les semaines, et la villa Perrin, sans que nul ne l'eût décidé, entra dans une danse nouvelle. Les domestiques furent les premiers à remarquer le changement. Monsieur Miguel, qui jadis rentrait au petit matin ou pas du tout, franchissait désormais le seuil chaque soir aux alentours de sept heures. Il posait sa mallette dans le hall, défaisait sa cravate d'un geste devenu rituel, et se dirigeait sans hésitation vers le petit salon où crépitait un feu et où l'attendait, sans qu'elle l'avouât, Christiane.Elle, de son côté, avait pris l'habitude de s'installer dans le canapé de velours grenat sitôt le dîner achevé. Un livre à la main, une tasse de thé fumante à portée de doigts, elle écoutait le pas de son époux dans le couloir, et son cœur s'apaisait quand la porte s'ouvrait.Ni l'un ni l'autre ne parlait de cette étrange ponctualité.Ils n'en avaient pas besoin. Les mots, entre eux, commençaient à céder le pas à un langa
Chapitre 78: Les nuits qui changentLe crépuscule déversait sur la ville des flots d’ambre et de pourpre lorsque le téléphone de Miguel vibra sur le cuir froid de la banquette arrière.La limousine filait à travers les artères encombrées, ramenant vers la villa un homme que rien ne semblait pouvoir distraire de ses pensées. Miguel jeta un regard absent à l’écran. Le nom de Raphaël, un compagnon de débauche des années sombres, clignotait avec une insistance presque agressive. Il hésita, le pouce suspendu au-dessus du refus d’appel, puis, avec un soupir las, il décrocha.« Miguel ! Enfin ! On t’attend au Mirage, tout est prêt. Champagne, musique, et une surprise qui va te plaire. Ne fais pas ta mauvaise tête, cela fait des siècles qu’on ne t’a pas vu. »La voix de Raphaël charriait cette excitation artificielle des nuits sans lendemain, ce vernis de gaieté qui masquait si mal le vide. Miguel ferma les yeux, et dans l’obscurité de ses paupières closes, ce ne fut pas l’image d’une piste
Chapitre 77: Le déni furieuxLa porte de la bibliothèque claqua derrière Darius avec un bruit mat, et le silence retomba sur la pièce comme un couvercle de plomb.Miguel demeura quelques secondes immobile, le front appuyé contre la vitre froide, les yeux rivés sur le jardin où la silhouette de Christiane s’éloignait parmi les roses. Les paroles de Darius résonnaient encore à ses oreilles, vrillantes, insupportables : « Tu es en train de tomber amoureux de ta propre femme. » Chaque mot était un coup de marteau sur l’armure qu’il s’était forgée, et cette armure, il la sentait se fissurer dangereusement.Puis une colère sourde, immense, monta des tréfonds de son être. Une colère qui n’était pas dirigée contre Darius, ni contre Christiane, mais contre lui-même, contre cette vérité qu’il refusait de toutes ses forces. Il se redressa brusquement, les poings serrés, et traversa la pièce en quelques enjambées furieuses. Il ouvrit la porte à la volée et s’élança dans le couloir.« Darius !
Chapitre 76: La mise en garde de DariusLe lendemain du bal s’étirait sur la villa Perrin dans une torpeur soyeuse. Les domestiques allaient et venaient sur la pointe des pieds, respectant le sommeil tardif des maîtres. Les derniers pétales des roses qui avaient orné la demeure pour l’occasion jonchaient encore les couloirs, fragiles vestiges d’une nuit qui avait changé bien des choses. Le soleil de midi, haut dans un ciel lavé de tout nuage, déversait par les baies vitrées une lumière blonde et paresseuse.Dans la bibliothèque, Miguel se tenait debout devant la cheminée où achevaient de se consumer deux bûches. Il n’avait pas dormi. Sa chemise froissée de la veille pendait hors de son pantalon, ses cheveux en bataille retombaient sur son front, et une ombre de barbe assombrissait ses mâchoires. Sur la table basse, une tasse de café refroidi témoignait d’une tentative avortée de retrouver un semblant de normalité. Mais rien n’était normal. Il avait passé la nuit à arpenter cette
Chapitre 75: Retour sous tensionLe Bal des Roses s’achevait dans une apothéose de feux d’artifice. Les gerbes de lumière explosaient au-dessus du Palais d’Orsay, criblant le ciel nocturne de paillettes d’or et d’argent. Mais Miguel et Christiane ne virent rien de ce spectacle.Ils franchirent le grand escalier de pierre sans un regard pour les photographes qui mitraillaient leur sortie, le visage fermé, les gestes mécaniques. La main de Miguel n’avait pas quitté la taille de Christiane, ancrage silencieux qui disait à la fois la protection et la possession.La limousine noire les attendait au bas des marches, moteur ronronnant, carrosserie luisante sous les lanternes. Un valet s’empressa d’ouvrir la portière.Christiane s’engouffra la première, et le froissement de sa robe de mousseline emplit l’habitacle d’un bruit soyeux. Miguel la suivit, s’assit à ses côtés, et la portière claqua avec un bruit mat qui les isola du monde.Le chauffeur démarra en douceur. Le palais, les cyprès ill
Chapitre 28: À l'ombre de l'exPenthouse de Madison Lombardie Minuit, cinq jours avant le mariage, elle ne dormait pas. Allongée sur son lit king-size, drapée dans un nuage de satin ivoire, elle faisait défiler son téléphone d'un pouce nerveux.La lueur bleutée de l'écran découpait son visage dans
Chapitre 26: Dans l'appartement de ChristianeChristiane sortit des essayages et vit que Miguel l'avait abandonné. Elle ne laissa pas son. geste diminuer sa paix intérieure. Elle avait sur elle, la carte bancaire que monsieur Perrin lui avait confié en cas de besoin. Elle regla sagement les frais d
Chapitre 20: L'annonce publiqueSalle de conférence de la Tour Perrin à 10 heures. La lumière crue des projecteurs inondait l'estrade, transformant l'acajou du pupitre en un miroir doré. La salle de conférence de la Tour Perrin, habituellement dévolue aux bilans financiers et aux lancements de pro
Chapitre 15 : Le contrat moralLa pénombre gagne le bureau tandis que le soleil décline derrière les immeubles de la ville. Xavier se lève et se dirige vers son bureau pour en extraire le document qu'il a fait préparer par son notaire personnel. Un contrat en bonne et due forme, dont les pages cr







