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Attractions  2
Attractions 2
Author: Déesse

Chapitre 1 — Vaincus

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-22 02:54:11

Aelys

La bataille est perdue. Je le sais avant même d'ouvrir les yeux, avant même que les soldats ne m'arrachent à la boue où je suis tombée, avant même que le silence ne remplace le fracas des épées et les hurlements des mourants. Je le sais parce que l'odeur a changé. L'odeur du feu qui consume les tentes, l'odeur du sang qui imbibe la terre, l'odeur de la défaite qui flotte dans l'air comme un parfum amer.

Mon frère, où est mon frère ?

Cette pensée traverse mon esprit embrumé comme une lame, plus douloureuse que la blessure qui saigne sur mon front, que les cordes qui scient mes poignets, que les bleus qui constellent mes côtes. Aeron. Mon frère aîné, le chef de la rébellion, celui qui a levé une armée de paysans et de marginaux contre le tyran qui écrase notre peuple depuis vingt ans. Aeron, qui m'a appris à monter à cheval et à tenir une épée, qui me jurait que nous vaincrions, que le droit était de notre côté, que les dieux protègent les justes. Aeron, que je n'ai pas revu depuis que la cavalerie royale a enfoncé nos lignes, depuis que les éléphants de guerre ont piétiné nos boucliers, depuis que le monde s'est effondré dans un chaos de cris et de sang et de poussière.

Les soldats me traînent à travers le champ de bataille, mes pieds nus butant contre les cadavres, mes genoux s'écorchant sur les pierres et les armes brisées. Autour de moi, la plaine de Kaelor est un charnier à ciel ouvert. Des centaines de corps gisent dans la boue, les yeux ouverts sur le ciel indifférent, les mains crispées sur des épées qui ne leur ont servi à rien. Des corbeaux tournoient déjà au-dessus des morts, leurs cris rauques déchirant le silence. L'odeur est insoutenable , sang, excréments, chair brûlée, un mélange qui prend à la gorge et qui ne vous lâche plus.

Je ne pleure pas. Je n'ai plus de larmes, je les ai toutes versées cette nuit, quand j'ai compris que la bataille était perdue, que nos alliés nous avaient trahis, que le plan d'Aeron s'était effondré comme un château de cartes. Je ne pleure pas, mais je tremble. De froid, de peur, de rage. Surtout de rage.

Nous arrivons devant la tente royale, une structure immense en cuir noir et en velours pourpre, gardée par deux rangées de soldats en armure d'acier. Les bannières du roi Cassian claquent au vent , un dragon noir sur fond rouge, les ailes déployées, les crocs découverts. Le symbole de la dynastie Draeven, le symbole de vingt ans de tyrannie, le symbole de tout ce que nous avons combattu.

Les soldats me jettent à genoux devant l'entrée de la tente. La boue est froide contre mes jambes nues, et le vent glacé de la fin d'automne transperce ma tunique déchirée. Autour de moi, d'autres prisonniers sont agenouillés , des hommes, des femmes, des vieillards, des adolescents. Tout ce qui reste de l'armée rebelle. Certains pleurent, d'autres prient, d'autres fixent le sol avec des yeux vides, déjà résignés à leur sort.

Et puis il sort.

Le roi Cassian Draeven, dit le Conquérant, le Fléau de l'Ouest, le Tyran de Kaelor. Je ne l'avais jamais vu en personne, seulement en peinture sur les affiches de propagande qu'Aeron faisait placarder dans les villages. Les peintures ne lui rendent pas justice. Elles ne capturent pas la présence physique, l'aura de puissance qui émane de lui comme une chaleur sombre.

Il est immense. Plus grand que tous les hommes qui l'entourent, les épaules larges, la taille étroite, les membres longs et musclés. Ses cheveux noirs, coupés court sur les côtés et plus longs sur le dessus, sont balayés par le vent. Son visage est taillé à la serpe — une mâchoire carrée, des pommettes hautes, un nez droit qui a dû être brisé plusieurs fois, une bouche aux lèvres pleines qui ne sourit jamais. Ses yeux sont noirs, si noirs qu'on ne distingue pas la pupille de l'iris, et ils brillent d'une lueur froide, calculatrice, dénuée de toute pitié.

Il porte une armure de cuir noir renforcée d'acier, maculée de sang et de boue. Ses mains sont nues, et je vois les cicatrices qui les parcourent, les callosités sur les jointures, le sang qui n'est pas le sien. Il n'a pas de couronne sur la tête, pas de bijoux, pas d'ornements. Il n'en a pas besoin. Sa puissance n'a pas besoin de symboles — elle est en lui, dans chaque geste, chaque regard, chaque respiration.

Il s'arrête devant la rangée de prisonniers, et le silence se fait. Même le vent semble retenir son souffle. Les soldats se figent, les officiers baissent les yeux, les chevaux eux-mêmes cessent de s'agiter. Le monde entier reconnaît la présence du prédateur.

— Lisez la sentence, dit-il, et sa voix est un velours glacé, profond, vibrant, qui résonne dans ma poitrine comme un tambour.

Un officier s'avance, un parchemin à la main, et commence à lire d'une voix monocorde la liste des crimes reprochés aux rebelles. Trahison, sédition, rébellion armée, meurtre de soldats du roi. La sentence est la même pour tous : la mort par l'épée, sur-le-champ, sans procès, sans appel.

Les exécutions commencent. Les soldats saisissent les prisonniers un par un, les forcent à s'agenouiller, et le bourreau abat sa lame. Les têtes roulent dans la boue, le sang jaillit, les corps s'effondrent. Les cris des condamnés, les pleurs des survivants, le bruit mat du métal qui tranche la chair , tout se mêle en une symphonie macabre qui me glace le sang.

Je ferme les yeux. Je ne veux pas voir. Je ne veux pas entendre. Mais je ne peux pas me boucher les oreilles, mes mains sont liées derrière mon dos, et les bruits traversent mes paupières closes, s'impriment dans mon cerveau, hanteront mes cauchemars jusqu'à la fin de mes jours. Si je survis. Si par miracle je survis.

Et puis vient mon tour.

Un soldat m'attrape par les cheveux, me force à me relever, me traîne devant le roi. Je trébuche, je tombe à genoux à ses pieds, la boue éclabousse sa botte. Il ne recule pas, il ne bronche pas, il baisse les yeux vers moi, et son regard croise le mien.

Le temps s'arrête.

Ses yeux sont noirs, si noirs, des puits sans fond où je me perds, où je me noie, où je disparais. Mais dans ces profondeurs, je vois quelque chose. Une étincelle. Une lueur minuscule qui n'était pas là avant, qui s'allume en me regardant, qui vacille et menace de s'éteindre. De la surprise ? De la curiosité ? De la reconnaissance ? Je ne sais pas, je ne comprends pas, et cette incompréhension est plus terrifiante que tout le reste.

Il lève la main pour arrêter le bourreau. Le geste est lent, presque imperceptible, mais tout le monde le voit, tout le monde se fige. Le bourreau suspend sa lame en plein vol, le soldat recule d'un pas, l'officier se tait au milieu de sa phrase. Le roi n'a pas prononcé un mot, il a juste levé la main, et l'univers s'est arrêté.

Il s'approche de moi, un pas, puis un autre. Ses bottes s'enfoncent dans la boue avec un bruit mat. Il s'arrête à quelques centimètres de mon visage, et je dois lever la tête pour le regarder, pour soutenir son regard sans flancher. Je ne baisserai pas les yeux, je ne lui donnerai pas cette satisfaction, je ne supplierai pas. Même si je meurs, je mourrai debout, ou à genoux mais la tête haute.

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