MasukMarc
Je retourne à mon bureau. Le téléphone est toujours là, écran contre le bois. Je le retourne. Le message de Chloé est toujours affiché. Je vérifie l'heure. 11h52. Elle a envoyé ça à 11h52. Une heure étrange. Ni le matin, ni vraiment l'après-midi. L'heure des femmes qui s'ennuient chez elles. L'heure où la solitude commence à peser.
Je ne réponds pas tout de suite. Je reprends mon rapport. Les chiffres défilent. Je les traite machinalement, avec la partie de mon cerveau qui sait faire ce genre de choses sans y penser. L'autre partie, la plus grande, la plus affûtée, travaille sur Chloé. Sur la stratégie. Sur les prochains mouvements.
À 14h17 précisément, je prends le téléphone. Deux heures et vingt-cinq minutes se sont écoulées depuis son message. Suffisant pour qu'elle ait commencé à douter. À espérer. À désespérer. À vérifier son téléphone toutes les trente secondes. À se dire qu'elle a été trop loin, ou pas assez. À regretter d'avoir envoyé ce message. À regretter de ne pas en avoir dit plus. L'attente est un supplice. Et le supplice affine le désir comme la pierre affine la lame.
J'écris.
Toujours un plaisir. Surtout quand l'hôtesse est aussi charmante. Bon courage pour les semaines solo.
Je relis. Chaque mot est pesé, calculé, affûté.
Toujours un plaisir. Je reprends sa formule. Je crée un écho, une complicité. Nous avons le même langage.
Surtout quand l'hôtesse est aussi charmante. Hôtesse. Pas Chloé. Pas toi. Un entre-deux savamment ambigu. Assez proche pour qu'elle se sente visée personnellement. Assez vague pour que je puisse toujours dire que je parlais de son rôle de maîtresse de maison. Une pirouette rhétorique. Une porte ouverte avec un escalier de secours intégré.
Bon courage pour les semaines solo. Solo. Pas seule. Solo. Le mot des musiciens, des artistes, des gens qui font des choses par choix et non par subissement. Un clin d'œil. Une complicité. Je transforme sa solitude en aventure. Je lui dis, entre les lignes, qu'être seule peut être excitant. Libérateur. Plein de possibilités.
J'envoie.
Le message passe. Deux petits vus bleus apparaissent presque immédiatement. Elle attendait. Elle avait le téléphone à la main. Elle a lu dans la seconde. Je l'imagine, assise dans sa cuisine ou allongée sur son lit, le cœur battant, les joues rouges, fixant ces mots comme s'ils contenaient la réponse à toutes les questions qu'elle n'ose pas se poser.
Je ne répondrai plus aujourd'hui. Il faut la laisser mariner. Laisser les mots faire leur travail. Hôtesse. Charmante. Solo. Trois petites graines plantées dans le terreau fertile de son imagination. Elles vont germer cette nuit. Demain, elle sera encore plus prête.
Le soir, à table avec Elsa, je ne parle pas du message. Elle ne pose pas de questions. Elle parle de sa journée, de ses collègues, de la cuisine vert d'eau dont elle a finalement choisi la nuance exacte chez le peintre. Un vert écume de vague, apparemment. Je hoche la tête, je souris, je fais l'époux attentif. Je suis le mari parfait. L'homme que tout le monde croit que je suis.
Mais dans ma poche, le téléphone est chaud contre ma cuisse. Chaud du secret qu'il contient. Chaud de tous les messages à venir. Chaud de la trahison qui couve, silencieuse et patiente, comme un feu sous la cendre.
Elsa pose sa main sur la mienne. Elle sourit. Ses yeux sont pleins de cette confiance absolue que seules les femmes qui n'ont jamais été trompées peuvent avoir. Douze ans de mariage, et elle me regarde comme au premier jour.
— Je suis heureuse, tu sais. Avec toi. Avec nous.
— Moi aussi.
Le mensonge glisse entre mes lèvres aussi facilement qu'une vérité. Parce que ce n'est pas vraiment un mensonge. Je suis heureux. À ma façon. Dans l'instant. Avec elle. Mais le bonheur, pour moi, n'est pas un état permanent. C'est une série d'instants qu'il faut sans cesse renouveler. Et l'instant présent est déjà en train de s'effacer pour laisser place au suivant. Au prochain regard. À la prochaine conquête. À la prochaine femme qui ne sait pas encore qu'elle va tomber.
Chloé ne sait pas ce qui l'attend.
Moi, si.
ElsaSept mois de grossesse. Sept mois que mon corps s'arrondit et s'alourdit et se transforme pour accueillir cette petite vie qui grandit en moi. Une petite fille, a dit l'échographie. Une petite fille qui portera le nom de Lemoine, qui aura les yeux de son père peut-être, ou les miens, ou un mélange des deux. Une petite fille qui est la chose la plus précieuse de mon existence, et qui pourtant ne suffit pas à dissiper cette ombre qui plane sur mon couple depuis des mois.Je sais qu'il me cache quelque chose. Je le sais comme on sait que le soleil se lèvera demain, comme on sait que l'eau mouille et que le feu brûle, comme on sait les choses évidentes qu'on ne peut pas prouver mais qu'on ne peut pas nier. Ce n'est pas une intuition vague, ce n'est pas une inquiétude passagère, ce n'est pas les hormones de la grossesse qui me jouent des tours. C'est une certitude, ancrée dans mes tripes, inscrite dans chacun de ses silences, dans chacun de ses regards fuyants, dan
Le soir tombe sur l'appartement, la lumière décline, les ombres s'allongent sur le mur fraîchement repeint. Je pose le rouleau, je nettoie les pinceaux, je range les pots de peinture dans un coin de la pièce. Demain, je monterai le reste du berceau. Demain, je trierai les vêtements par taille. Demain, je fixerai le mobile musical au-dessus du lit. Demain, je continuerai à préparer l'arrivée de Simon, seule, comme toujours, comme pour tout le reste.Je m'assois dans le fauteuil à bascule, je pose mes mains sur mon ventre, je ferme les yeux. Simon dort, ou se repose, ou écoute les battements de mon cœur à travers la paroi de ma chair. Je lui parle, à voix basse, dans le silence de la pièce vide.— Tu sais, mon bébé, ton papa n'est pas un mauvais homme. Il est juste perdu. Il est juste dépassé. Il est juste incapable de faire des choix. Mais il est venu aujourd'hui, il a monté la moitié de ton berceau, il a posé sa main sur toi. C'est déjà ça. C'est mieux qu
La clé tourne dans la serrure. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, un bond idiot, un bond d'adolescente amoureuse. Marc. C'est Marc. Il avait dit qu'il passerait peut-être aujourd'hui, si son emploi du temps le permettait, si sa femme ne posait pas trop de questions, si l'hôpital ne le retenait pas. Je m'essuie les mains sur mon vieux jean de travail, je repousse une mèche de cheveux derrière mon oreille, je me dirige vers l'entrée en essayant de ne pas courir.Il est là, dans le couloir, une bouteille de jus d'orange à la main, le visage fatigué, les épaules voûtées. Il est beau malgré tout, beau comme un homme qui porte le monde sur ses épaules et qui ne s'en plaint jamais. Il m'embrasse sur la joue, un baiser rapide, un baiser furtif, un baiser qui a le goût de la clandestinité.— Je peux rester une heure. Une heure maximum. Elsa croit que je suis à une réunion.Une heure. J'ai droit à une heure. Une heure volée à sa vie officielle, une he
BrigitteCinquante-deux ans. Huit mois de grossesse. Les chiffres tournent dans ma tête comme une litanie absurde, une équation impossible que mon corps refuse pourtant de contredire. Je suis debout devant le miroir de ma chambre, les mains posées sur ce ventre énorme qui tend le tissu de ma chemise de nuit, et je ne reconnais pas la femme qui me regarde. Elle a mes yeux, mes cheveux grisonnants, mes rides au coin des lèvres. Mais ce ventre, ce ventre rond et lourd et vivant, ce ventre appartient à une autre, une femme plus jeune, une femme qui n'aurait pas dû avoir à affronter cette grossesse dans la solitude la plus totale.Le bébé donne un coup de pied, un mouvement brusque qui déforme ma paroi abdominale et me tire un sourire malgré tout. Simon. J'ai décidé de l'appeler Simon. Un prénom simple, un prénom doux, un prénom qui ne doit rien à personne. Marc n'a pas donné son avis, Marc n'a pas été consulté, Marc n'est pas là pour ça. Marc n'est jamais là
Je pose le téléphone sur la table basse, je le pousse loin de moi comme s'il était devenu toxique, comme si les mots de Marc pouvaient me contaminer à travers l'écran. Habitue-toi. Facile à dire pour lui, facile à ordonner pour lui. Il n'a pas à vivre avec Lucas, il n'a pas à regarder son mari dans les yeux tous les soirs en sachant qu'il élève l'enfant d'un autre, il n'a pas à se taire quand Lucas parle fièrement de son fils, de sa ressemblance avec lui, de cet héritage génétique qui n'existe pas.Je me lève, je vais vers le berceau, je regarde Gabriel dormir. Il est si paisible, si serein, si parfait dans son ignorance. Il ne sait rien du parrainage, il ne sait rien de son vrai père, il ne sait rien des mensonges qui l'entourent depuis le jour de sa conception. Et c'est peut-être mieux comme ça, c'est peut-être ça que Marc essaie de me dire avec son réalisme glacial. Protéger Gabriel, c'est aussi le maintenir dans l'ignorance, c'est aussi accepter que le mensonge devienne sa vérité,
ChloéLa maison s'est vidée il y a une heure. Marc et Elsa sont partis, leur visite de courtoisie terminée, leurs sourires de façade remballés avec leurs manteaux dans l'entrée. Lucas est monté se reposer, épuisé par l'émotion de cette journée, par cette proposition de parrainage qu'il a lancée avec la candeur d'un homme qui ne soupçonne rien, qui ne voit rien, qui ne comprend rien. Et moi, je suis là, assise dans le salon silencieux, Gabriel endormi dans son berceau à côté de moi, le téléphone à la main, les doigts tremblants au-dessus de l'écran.Parrain. Mon mari a demandé à mon amant d'être le parrain de notre fils. Le père biologique devient le parrain officiel. Le secret devient une institution, le mensonge se grave dans le marbre de l'état civil, la supercherie s'organise avec la bénédiction de tous. Et je n'ai rien dit, je n'ai rien pu dire, j'ai souri et j'ai acquiescé et j'ai fait semblant de trouver cette idée merveilleuse. Parce que c'est ce que j'aurais fait si Marc avait







