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Marc
La voiture s'engage dans l'allée des Lucas. Les pneus crissent doucement sur le gravier. J'éteins le moteur mais je ne sors pas tout de suite. Je prends une seconde. Une seule. Juste pour sentir le poids du moment.
La maison est éclairée. Chaude. Accueillante. Une maison de gens heureux, en apparence. Mais les apparences, je les connais. Je les démonte. Je les retourne comme des gants pour voir ce qu'elles cachent en dessous.
Je vérifie mon col dans le rétroviseur. La chemise bleu nuit. Pas celle qu'Elsa préfère. Celle que je sais être la bonne. Elle approfondit le gris de mes yeux jusqu'à les rendre presque noirs à certaines lumières. Elle épouse mes épaules, mon torse, sans être trop ajustée. Juste assez pour qu'on devine ce qu'il y a en dessous. Je l'ai choisie ce matin en pensant à ce dîner. En pensant à elle.
— Tu as mis ta belle chemise.
La main d'Elsa se pose sur ma cuisse. Chaude. Possessive. Sa voix est douce, pleine de cette tendresse conjugale qui devrait me remplir de quelque chose. De gratitude. D'amour. Je ne sais pas. Je souris quand même.
— On dîne chez des amis, pas à la pizzeria du coin.
Elle sourit. Elle est fière de moi. Fière de nous. Le couple parfait. Douze ans de mariage, pas une ombre au tableau. Pas une ombre visible. Je pourrais lui dire la vérité. Que je ne m'habille jamais pour les hommes. Que chaque vêtement que je porte est une arme, un appât, un signal envoyé aux femmes qui savent regarder. Mais à quoi bon. Douze ans, et elle ne sait toujours pas lire entre les coutures. Elle voit le tissu. Pas ce qu'il cache.
Nous sonnons. La porte s'ouvre presque immédiatement. Lucas. Le sourire large, la poignée de main franche, l'accolade virile. Mon meilleur ami depuis l'enfance. Celui qui me connaît depuis toujours. Celui qui ne me connaît pas du tout.
— Enfin ! Chloé commençait à dire que vous nous posiez un lapin.
— Marc a mis trois plombes à se préparer, lance Elsa en m'embrassant la tempe. Un baiser de propriétaire. Un marquage de territoire.
Je ris. Le rire facile de l'homme qui n'a rien à se reprocher. Et j'entre.
Et je la vois.
Chloé sort de la cuisine. Une bouteille de vin dans chaque main. Sa robe est bleue aussi. Un bleu plus clair que le mien, presque turquoise. Mais le hasard n'existe pas. Nos tenues se répondent comme un écho silencieux. Elle le remarque immédiatement. Je le vois à la façon dont ses yeux descendent sur mon torse. Une fraction de seconde. Puis remontent. Une fraction de seconde de plus que ce que la politesse autorise.
Ses pupilles se dilatent. Infime. Presque imperceptible. Mais je le vois. Je vois tout.
— On a coordonné sans le faire exprès, dit-elle. Sa voix est légère, presque rieuse, mais il y a une fissure dedans. Une toute petite fissure. J'aurais dû mettre du rouge.
— Le bleu te va très bien.
Ma voix est neutre. Banale. Le compliment passe-partout que n'importe quel invité poli pourrait faire. Mais je laisse mon regard s'attarder. Une seconde. Deux. Juste assez pour qu'elle comprenne que ce n'est pas une banalité. Que je ne parle pas de la robe. Que je parle d'elle. De sa peau sous le tissu. De la façon dont la lumière joue sur sa clavicule. De la courbe de son cou quand elle penche la tête.
Elle rougit. À peine. Juste ce qu'il faut. Et elle se détourne vers la cuisine en disant qu'elle revient avec les verres.
Nous passons à table. L'apéritif, les olives, les premières gorgées de vin. Lucas raconte son travail, ses déplacements, ses dossiers. Je fais semblant d'écouter. Je hoche la tête aux bons moments. Je pose une question de temps en temps pour maintenir l'illusion. Mais en réalité, je compte.
Premier regard de Chloé. Elle pose les bouteilles sur la table. Ses yeux glissent vers moi. Rapide. Presque furtif. Mais je l'attrape au vol.
Deuxième regard. Elle remplit le verre d'Elsa. Le vin coule, rouge sombre. Elle ne me regarde pas. Elle regarde le verre. Mais je sais qu'elle me sent. Je sais qu'elle est consciente de chaque centimètre qui nous sépare.
Troisième regard. Elle remplit mon verre. Et cette fois, elle lève les yeux. Ses doigts sont fins, bagués. L'alliance de Lucas brille sous la suspension, un éclat doré qui me saute au visage. Elle tient le goulot à deux mains. Le geste est presque... suggestif. Inconscient peut-être. Peut-être pas. Le vin coule dans mon verre. Elle me regarde. Une seconde. Deux secondes. Trois secondes. Ses yeux sont verts avec des paillettes dorées. Je ne l'avais jamais remarqué avant. Ou peut-être que je n'avais jamais regardé d'assez près.
Elle sait que je la regarde. Elle ne baisse pas les yeux. Au contraire, elle soutient mon regard une demi-seconde de trop. Un défi silencieux. Une porte entrouverte.
Quatre.
— Trois semaines seul à la maison. Chloé va devenir folle.
Lucas repose son verre. Il rit. Il ne voit rien. Il ne voit jamais rien.
Cinq. Elle vient de me regarder en entendant son mari dire seul. Le mot a claqué entre nous comme une promesse. Trois semaines. Seule.
— Je peux passer vérifier qu'elle ne mette pas le feu.
Ma voix est légère. Un sourire en coin. La plaisanterie parfaite entre amis. Elsa rit. Lucas rit. Chloé ne rit pas. Elle se mord la lèvre inférieure. Un geste qu'elle ne contrôle pas, je le devine à la façon dont ses dents s'enfoncent dans la chair tendre. Elle ne sait pas qu'elle le fait. Ou peut-être que si. Peut-être qu'elle sait exactement ce que ce geste provoque chez un homme qui regarde.
Six.
Je pose ma main sur la table, près de mon verre. Ouverte. Vulnérable en apparence. Elsa, dans un geste de propriétaire, couvre mes doigts des siens. Ses ongles sont vernis de rouge. Un rouge conjugal, sage, prévisible. Je ne bouge pas. Je laisse faire. Mais dans le reflet de la baie vitrée derrière Chloé, je vois ses jambes sous la table. La robe est courte. Très courte. Ses cuisses sont nues, lisses, légèrement hâlées. Elle les croise. Les décroise. Le tissu remonte un peu plus à chaque mouvement. Elle ne regarde pas vers la vitre. Elle ne sait pas que je vois. Elle ne sait pas que je compte chacun de ses gestes, chacune de ses respirations, chacun de ses frissons.
Sept.
ChloéLa salade est bonne. Enfin, je crois. Je ne sens pas vraiment le goût des tomates, de la mozzarella, du basilic que j'ai ciselé avec soin tout à l'heure. Mon palais est anesthésié, comme si mes papilles s'étaient mises en grève. Toute mon attention est monopolisée par l'homme assis en face de moi.Marc mange lentement, son couteau et sa fourchette manœuvrant avec une précision presque chirurgicale. Ses mains. Je n'arrête pas de regarder ses mains. La façon dont il tient ses couverts, la façon dont il porte sa fourchette à sa bouche, la façon dont ses doigts se referment sur le verre de vin. La cicatrice sur le pouce droit que j'ai vue mardi et qui m'obsède depuis. D'où vient-elle ? Un accident de bricolage ? Une chute à vélo ? Une bagarre ? J'ai envie de la toucher, de passer mon pouce sur cette ligne blanche, de lui demander de me raconter l'histoire.Mais je ne demande rien. Je mange, ou je fais semblant de manger, et je hoche la tête pen
Marc— Apporte du vin. J'ai rien de correct.Je souris. Un sourire lent, étiré, que personne ne voit. Elle a mordu. Elle a lutté quatorze minutes — j'aurais parié sur quinze, je suis agréablement surpris par sa brièveté. Quatorze minutes de combat intérieur entre la femme fidèle et la femme désirante. La femme désirante a gagné. Le vin est un prétexte, évidemment. Un alibi qu'elle se donne à elle-même. Je ne l'ai pas invité pour coucher avec lui, je l'ai invité parce que je n'ai pas de vin correct. Un alibi cousu de fil blanc, mais ça lui suffit. Les êtres humains n'ont pas besoin de bonnes raisons, ils ont besoin de raisons présentables. Celle-ci fera l'affaire.Je me lève, pose le verre vide dans l'évier, ouvre la cave à vin. Ma main caresse les étiquettes, les bouteilles alignées comme des soldats à la parade. Je choisis deux bouteilles. Un bordeaux, un bourgogne. Rouges, évidemment. Le rouge est la couleur du désir, de la passion, du danger.
MarcVendredi. 19h47. Elsa est partie à 16h, un baiser rapide sur mes lèvres, sa valise à la main. Sa mère a besoin d'elle ce week-end encore, une histoire de rendez-vous médical et de solitude à deux. Je lui ai dit Embrasse-la pour moi, j'ai fermé la portière de sa voiture, j'ai attendu que le véhicule disparaisse au bout de la rue en agitant la main. Le mari parfait. La scène parfaite. La vie parfaite.Maintenant, je suis seul dans le salon, un verre de bourbon à la main, les pieds sur la table basse. La maison est silencieuse. Ce silence des maisons vides que je connais si bien pour l'avoir utilisé tant de fois. Un silence complice, plein de promesses, un silence qui dit tout est possible, personne ne te regarde, personne ne saura jamais.Pourquoi est-ce que je fais ça ? La question me traverse parfois, comme un nuage dans un ciel bleu. Rapide. Fugace. Sans réponse. Pourquoi est-ce que je ne me contente pas de ce que j'ai ? Une femme qui m'aim
ChloéMais je veux faire quelque chose de mal.L'aveu est là, nu, indéniable, comme un graffiti obscène sur le mur blanc de ma conscience. Je veux qu'il se passe quelque chose. Je le veux de toutes mes forces, de tout mon corps, de toute mon âme. Depuis le premier regard, depuis la première seconde où ses yeux bleu sombre ont plongé dans les miens avec cette intensité qui m'a coupé le souffle. Depuis que ses doigts ont effleuré les miens en me passant le sel et que j'ai senti une décharge électrique remonter le long de mon bras jusqu'à mon ventre. Depuis qu'il a dit à très bientôt avec cette voix grave qui promettait tout, absolument tout, sans rien promettre explicitement.Ma main glisse sous le drap. Sous ma nuisette. La soie caresse ma peau, et c'est sa main que j'imagine. Ma peau est brûlante. Mes doigts trouvent le chemin qu'ils connaissent si bien, ce chemin que j'ai emprunté tant de fois en pensant à rien, ou à des images vagues piochées d
ChloéNous retournons vers l'entrée. Le trajet du garage à la porte d'entrée est plus court que celui de la cuisine au garage, mais il me semble interminable et trop court à la fois. Interminable parce que chaque pas est une occasion de se retourner, de dire quelque chose, de faire un geste. Trop court parce que dans quelques secondes il sera parti, et je serai seule à nouveau, seule avec mes questions, mes doutes, mon désir inassouvi.Sur le pas de la porte, il se retourne.Il ne dit rien. Il me regarde. Deux secondes. Trois. Une éternité. Ses yeux descendent sur ma bouche, puis remontent vers mes yeux. Le trajet de son regard est une caresse. Ma bouche s'entrouvre toute seule, comme si elle répondait à un appel muet. Est-ce qu'il va m'embrasser ? Est-ce que je veux qu'il m'embrasse ? Si je le veux, pourquoi est-ce que je recule d'un millimètre ? Si je ne le veux pas, pourquoi est-ce que ma bouche s'entrouvre ?Il hoche la tête, comme s'il venait
Il ne recule pas. Mon bras effleure le sien. Un contact infime, coton contre coton, la manche de mon débardeur contre la manche de sa chemise. Mais c'est comme si une décharge électrique traversait le tissu. Ma peau s'électrise. Mes doigts se figent sur l'anse de la tasse. Le temps s'arrête une fraction de seconde. Est-ce qu'il l'a senti aussi ? Est-ce qu'il est en train de vivre la même chose que moi ? Ou est-ce que pour lui ce n'est qu'un frôlement accidentel, un geste de la vie quotidienne, une banalité dont il ne se souviendra même pas ce soir ?Je ne dis rien. Lui non plus. Le café continue de couler. Le bruit est infernal et salvateur à la fois, comme un métronome qui rythme notre silence.Le café est prêt. Je me redresse, lui tends sa tasse. Nos doigts se frôlent. Exactement comme samedi soir, quand il m'a passé le sel. Le même contact, la même brûlure, la même impossibilité de respirer normalement. Ses doigts sont chauds, secs, fermes. Les miens tremblent, je le vois, il le vo







