MasukMarc
Elsa sourit, satisfaite, et reprend son monologue. Elle est passée aux rideaux maintenant. Je n'écoute plus. Je suis retourné dans cette salle à manger, à cette table, en face de Chloé.
Je l'aime, Elsa. Vraiment. À ma façon. Elle est douce, fidèle, prévisible. Elle est le port où je reviens après chaque tempête. Le phare dans la nuit. La couverture chaude quand il fait froid dehors. Mais je ne suis pas un homme de port. Je suis un navigateur de haute mer. J'ai besoin des vagues, du vent, du danger. J'ai besoin de sentir le pont tanguer sous mes pieds. J'ai besoin de savoir que je peux encore faire chavirer une femme, la renverser, la retourner comme un esquif dans la tempête.
Ce qui n'est pas su n'existe pas.
C'est ma règle. Ma seule morale. Je ne fais de mal à personne parce que personne ne sait. Elsa est heureuse parce qu'elle ne sait pas. Lucas est heureux parce qu'il ne sait pas. Et Chloé... Chloé était heureuse avant ce soir, je suppose. Maintenant elle est troublée. Le trouble, ce n'est pas du malheur. C'est le début de quelque chose. Le début d'un voyage qu'elle ignorait avoir envie de faire. Je ne suis pas celui qui la pousse. Je suis celui qui ouvre la porte. C'est elle qui choisit de la franchir. C'est toujours elles qui choisissent. Je me contente de rendre le choix... évident.
Je ne collectionne pas les femmes. Les collectionneurs accumulent, entassent, possèdent. Ils ont des tablettes entières de conquêtes poussiéreuses qu'ils ne regardent plus. Moi, je collectionne les moments. Le premier regard qui s'attarde une seconde de trop. Le premier frôlement qui pourrait être accidentel mais qui ne l'est pas. Le premier souffle qui s'accélère, cette respiration qui devient plus courte, plus superficielle, comme si l'air lui-même était devenu rare. L'instant précis où une femme bascule. Où elle décide de franchir la ligne qu'elle s'était tracée. Cette seconde de vertige où elle renonce à ce qu'elle était pour devenir ce qu'elle désire. Cet instant-là, cette fraction de seconde où tout est encore possible mais où tout est déjà joué, c'est ma drogue. Je ne vis que pour ces moments. Le reste n'est qu'une longue attente entre deux fix.
Chloé est un fruit. Pas encore mûr, mais presque. Il faut la laisser quelques jours. Laisser le désir faire son travail de fermentation. Le vin qu'on boit trop vite n'est que du jus de raisin. Il faut du temps pour que les sucres se transforment en alcool, pour que l'ivresse devienne possible. Ne pas précipiter. Ne pas brusquer. Juste être présent, à distance, comme une promesse silencieuse. Chaque message, chaque silence, chaque mot choisi est une goutte de plus dans le fût. Quand elle sera prête, elle viendra. Elles viennent toujours.
Nous rentrons. Le garage. La porte qui se ferme. Les gestes mécaniques du retour au foyer. Elsa se démaquille dans la salle de bain. J'entends l'eau couler, le bruit des pots qu'elle ouvre et referme. Je me déshabille dans la chambre. Ma chemise bleue tombe sur la chaise. Mon pantalon suit. Je reste en boxer, debout devant le lit.
Le lit conjugal. Grand. Confortable. Avec ses draps en coton égyptien qu'Elsa choisit avec soin. Ses oreillers moelleux. Son odeur de lessive et de nous. Douze ans que je dors dans ce lit. Douze ans que j'y fais l'amour avec ma femme. Parfois avec elle. Parfois avec d'autres dans ma tête. Cette nuit, ce sera avec Chloé.
Elsa sort de la salle de bain. Elle porte une nuisette en soie, couleur champagne. Ses cheveux sont défaits, elle sent la crème et le savon. Elle sourit. Un sourire doux, aimant, confiant. Le sourire d'une femme qui ne doute pas.
— Tu viens ?
Je viens. Toujours. Je me glisse sous les draps. Le tissu est frais contre ma peau. Elle se colle contre moi, son corps chaud épouse le mien. Sa main descend sur mon ventre. Plus bas. Ses doigts me trouvent, me caressent, m'éveillent.
Je bande.
Mais ce n'est pas pour elle.
Elle ne le sait pas. Elle ne peut pas le savoir. Ses doigts sont doux, experts, ils connaissent mon corps par cœur. Elle sait exactement où toucher, à quel rythme, avec quelle pression. Douze ans de pratique. Mais ce soir, ce n'est pas sa main que je sens. C'est celle de Chloé. Ses doigts fins, bagués de l'alliance de Lucas. Cette main qui a tenu le goulot de la bouteille comme on tient un sexe d'homme. Cette main qui a effleuré la mienne en me passant le sel.
Je ferme les yeux. Je vois Chloé. Sa robe bleue qui remonte sur ses cuisses. Sa lèvre mordue. Ses jambes qui se croisent et se décroisent dans le reflet de la baie vitrée. Ses pupilles dilatées quand nos regards se sont accrochés. Cette façon qu'elle a eue de ne pas baisser les yeux, de soutenir mon regard comme un défi.
Elsa continue. Sa bouche remplace sa main maintenant. Elle sait ce que j'aime. Elle le fait bien. Très bien même. Mais ce soir, ce n'est pas sa bouche. C'est celle de Chloé que j'imagine. Cette bouche qui se mordait la lèvre tout à l'heure. Cette bouche qui a prononcé à bientôt, Marc avec cette voix rauque, pleine de promesses qu'elle ne savait même pas faire.
La tension monte dans mon ventre. Je gémis. Elsa croit que c'est pour elle. Elle accélère, encouragée. Je jouis en pensant à une autre. À ses yeux verts pailletés d'or. À son parfum de jasmin resté sur mon écharpe. À ce qu'elle fait en ce moment même, seule dans son grand lit conjugal vide.
Elsa soupire, satisfaite. Elle remonte le long de mon corps, pose sa tête sur mon épaule. Sa respiration ralentit. Quelques minutes plus tard, elle dort.
Je reste les yeux ouverts dans le noir. Le plafond est blanc, lisse, anonyme. Je sens encore l'odeur du dîner sur ma peau. Le parfum de Chloé sur mon écharpe, accrochée dans l'entrée. Il faudra que je trouve son nom exact. Pour le reconnaître la prochaine fois. Pour le traquer dans une pièce où elle sera passée. Pour le respirer sur un vêtement qu'elle aura oublié.
Il y aura une prochaine fois.
Je ne sais pas quand. Je ne sais pas comment. Mais je sais qu'elle est déjà à moi. Elle ne le sait pas encore. Elle croit encore avoir le choix. Elle croit encore que cette attirance est un accident, une faiblesse passagère, un vertige sans conséquence. Elle se trompe. Le vertige, c'est le début de la chute. Et elle a déjà fait le premier pas dans le vide.
Je souris dans le noir. Elsa dort paisiblement contre moi, confiante, aimante, aveugle.
Je suis un monstre.
Mais un monstre patient.
Nous nous retrouvons près d'un grand chêne, à l'écart des autres. Les trois adolescents sont un peu plus loin, assis sur un banc, en train de discuter à voix basse. Ils ne pleurent plus, ils rient même parfois, insouciants, résilients comme seuls les enfants savent l'être.— On leur dit ? demande Brigitte, la voix étranglée. Un jour, il faudra bien qu'ils sachent.— Peut-être, répond Elsa. Quand ils seront prêts, quand ils seront plus grands, quand ils pourront comprendre. Pas maintenant, pas aujourd'hui. Aujourd'hui, ils enterrent leur père sans le savoir, c'est déjà assez lourd pour eux.— Ou jamais, dis-je à mon tour. Parfois, les secrets doivent rester des secrets. Parfois, la vérité ne sert à rien, elle ne fait que détruire, elle ne fait que blesser. Gabriel est heureux avec Lucas, il n'a pas besoin de savoir que son vrai père est mort. Simon n'a jamais connu Marc autrement que comme un ami de la famille, pourquoi lui imposer cette révélation maintenant ? Et Louise, Louise est la
Il hoche la tête, il semble accepter ma réponse, ou du moins faire semblant de l'accepter. Il retourne jouer avec son camion de pompiers, il retrouve son insouciance, il oublie cette conversation. Mais moi, je ne l'oublierai pas, je ne l'oublierai jamais. Le jour viendra où je devrai lui dire la vérité, le jour viendra où il faudra bien qu'il sache. Mais ce jour n'est pas aujourd'hui, ce jour n'est pas encore arrivé.Je repense à ce que Marc m'a dit l'autre jour, quand il est venu chercher Simon pour une sortie au parc. Il m'a parlé d'une lettre, une lettre qu'il est en train d'écrire, une lettre posthume qu'il destine à ses enfants, une lettre qu'ils ne liront qu'après sa mort. Il m'a demandé si je serais prête à la remettre à Simon le moment venu, si je serais prête à lui révéler la vérité quand Marc ne serait plus là.Je n'ai pas répondu, je ne sais pas quoi répondre. Une partie de moi voudrait que Simon ne sache jamais rien, qu'il vive toute sa vie dans l'ignorance de ses origines
Nous sortons de la cuisine, nous apportons le gâteau, nous chantons Joyeux anniversaire à Gabriel qui souffle ses deux bougies avec l'aide de Lucas. Tout le monde applaudit, tout le monde sourit, tout le monde est heureux. Et moi, au milieu de cette joie collective, je me sens terriblement, désespérément seule.Je regarde les trois enfants assis côte à côte devant leur part de gâteau. Louise, Gabriel, Simon. Trois enfants qui ne savent rien, qui ne savent pas qu'ils sont frères et sœur, qui ne savent pas que leur père est le même homme. Ils rient, ils mangent leur gâteau avec les doigts, ils se barbouillent de crème au chocolat. Ils sont innocents, ils sont purs, ils sont préservés. Et je donnerais n'importe quoi pour qu'ils le restent, pour qu'ils ne découvrent jamais la vérité, pour qu'ils grandissent dans l'insouciance de leurs origines communes.Lucas s'approche de moi, il passe son bras autour de ma taille, il m'embrasse sur la joue.— Tout va bien, mon amour ? demande-t-il.— Ou
Le cœur serré. C'est l'expression qui me vient en les regardant. Je ne l'aime plus, Marc, je ne l'aime plus du tout. L'amour que j'avais pour lui s'est éteint cette nuit-là, dans le salon de Lucas et Chloé, quand j'ai découvert l'ampleur de ses mensonges. Il ne reste plus rien de la passion que j'éprouvais pour lui, du désir, de l'admiration. Il ne reste que des cendres, des souvenirs, des cicatrices.Mais je ne le déteste plus non plus. C'est peut-être ça le plus étrange, le plus inattendu. Après des mois de colère, de rancœur, de rage, la haine s'est apaisée, s'est diluée, s'est transformée en autre chose. Une tristesse, une mélancolie, une acceptation résignée. Marc n'est plus mon ennemi, Marc n'est plus mon bourreau, Marc est juste le père de ma fille, un homme que j'ai aimé et qui m'a déçue, un homme qui a fait des choses terribles mais qui essaie peut-être de se racheter.Je pense à Brigitte, à Chloé, à nos conversations téléphoniques régulières, à ce lien improbable qui nous un
Mes enfants. Ma seule vérité, comme je l'écrirai peut-être un jour dans une lettre qu'ils liront après ma mort. Ma seule réussite, ma seule fierté, ma seule raison de continuer à vivre. Je ne les mérite pas, je ne mérite rien, mais ils sont là, ils existent, ils sont la preuve que ma vie n'a pas été complètement vaine. Je prends les trois photos dans mes mains, je les regarde longuement, je les compare. Ils ont tous les trois mes yeux, ce regard noir et profond qui traverse les générations. Mais au-delà de cette ressemblance physique, ils sont différents, uniques, précieux. Louise, ma fille légitime, la seule qui portera mon nom, la seule que je pourrai voir grandir ouvertement, même si ce ne sera qu'un week-end sur deux. Gabriel, mon premier fils, qui grandit en croyant que Lucas est son père, qui m'appelle parrain, qui ne saura jamais la vérité. Simon, mon deuxième fils, qui ne saura jamais rien de moi non plus, qui grandira dans l'ignorance de ses origines. Trois enfants, trois
Marc Je quitte la maison de Lucas à l'aube, alors que le soleil se lève à peine sur les toits de la ville, colorant le ciel de nuances orangées et roses qui contrastent violemment avec la noirceur de cette nuit. La confrontation a duré des heures, des heures qui m'ont paru des siècles, des heures qui ont vu s'effondrer tout ce que j'avais construit, tout ce que j'avais manipulé, tout ce que j'avais cru maîtriser. Les trois femmes sont restées dans le salon après mon départ, elles avaient encore des choses à se dire probablement, des détails à régler, des décisions à prendre. Des décisions qui ne me concernent plus, des décisions auxquelles je n'ai plus voix au chapitre. Je descends l'escalier lentement, pesamment, chaque marche me coûte un effort surhumain. Mon corps est lourd, mes membres sont douloureux, ma tête est vide et pleine à la fois, remplie de tout ce qui s'est dit cette nuit, de toutes les accusations, de tous les aveux, de toutes les larmes. Je n'ai pas dormi depuis tr
Marc Je retourne à mon bureau. Le téléphone est toujours là, écran contre le bois. Je le retourne. Le message de Chloé est toujours affiché. Je vérifie l'heure. 11h52. Elle a envoyé ça à 11h52. Une heure étrange. Ni le matin, ni vraiment l'après-midi. L'heure des femmes qui s'ennuient chez elles.
Je pense à sa bouche. Cette bouche qui souriait en coin quand il a proposé de vérifier que je ne mette pas le feu. Cette bouche qui a dit à très bientôt, Chloé avec une lenteur délibérée, comme s'il savourait chaque syllabe de mon prénom. J'imagine cette bouche sur ma peau. Sur mon cou. Sur mes sei
ChloéLa porte se referme sur Lucas. Le bruit de sa voiture décroît dans l'allée. Puis plus rien. Le silence.Trois semaines. Trois semaines seule dans cette maison trop grande, trop calme, trop vide. Je devrais être triste. Nostalgique. Inquiète de ces longues journées sans lui. C'est ce que je re
MarcLe repas avance. L'entrée, le plat, les conversations qui tournent autour de rien. Le travail, les vacances, les projets. La surface lisse de l'amitié. Je participe. Je suis brillant, drôle, attentif. Le mari parfait. L'ami idéal. Mais sous la table, ma jambe est tendue. Immobile. À quelques c







