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Chapitre 5 — Le dossier

Auteur: Déesse
last update Date de publication: 2026-07-28 23:04:52

Alistair

Je ne crois pas au hasard. Le hasard est un mot inventé par les faibles pour justifier leur impuissance. Chaque événement a une cause, chaque rencontre a une raison, chaque destin est le résultat d'une volonté , la mienne, ou celle d'un autre qui l'a emporté sur la mienne. Mais dans le jeu des volontés, je gagne toujours.

Toujours.

Ce soir-là, je suis assis dans mon bureau de l'Executive Floor. La nuit est tombée sur la City. Les lumières de Londres scintillent derrière la baie vitrée comme autant d'étoiles tombées du ciel. Un verre de whisky single malt , Macallan, cinquante ans d'âge, une bouteille qui vaut plus que la plupart des voitures , repose dans ma main droite. Je le fais tourner lentement, j'observe le liquide ambré qui caresse les parois de cristal. Une habitude. Un rituel. Le seul luxe que je m'accorde en fin de journée.

Sur mon bureau, une chemise cartonnée. Le dossier RH de Rose Thornton.

Je l'ai demandé il y a deux heures, juste après être remonté du troisième étage. Ma secrétaire particulière, Mrs. Collins , soixante-deux ans, une efficacité redoutable, un visage de marbre , me l'a apporté sans un mot. Elle ne pose jamais de questions. C'est pour cela que je la garde depuis quinze ans. Elle part en retraite dans quatre semaines. Il me faut une remplaçante.

Je pourrais recruter une professionnelle aguerrie. Une assistante de direction rompue aux jeux du pouvoir, une femme du sérail qui connaît les codes, les règles, les pièges. Je pourrais débaucher la secrétaire d'un concurrent, comme je l'ai fait pour mon directeur financier. Je pourrais piocher dans le vivier des grandes écoles, ces jeunes louves aux dents longues qui rêvent de se faire les griffes sur un homme comme moi.

Je ne ferai rien de tout cela.

J'ai choisi Rose Thornton.

J'ouvre la chemise cartonnée. Une photographie d'identité agrafée à la première page , un visage ordinaire, des yeux bruns trop grands pour un visage trop mince, des cheveux châtains tirés en queue-de-cheval. Pas de maquillage. Pas de sourire. Une expression perpétuellement inquiète, comme si elle s'excusait d'exister. Elle n'est pas belle. Elle n'est pas laide. Elle est insignifiante, et c'est cette insignifiance même qui m'a intrigué.

Je tourne la page. État civil : Rose Eleanor Thornton. Née le 12 mars 1998 à Canterbury, Kent. Père inconnu , une case laissée vide, un tiret, un silence. Mère décédée en 2013 d'un cancer des ovaires. Pas de frères et sœurs. Pas de famille proche. À quinze ans, elle était déjà seule au monde.

Je prends une gorgée de whisky. Le liquide brûle ma langue, descend dans ma gorge, se répand dans ma poitrine. J'aime cette sensation. J'aime le feu, le danger, la douleur qui se mêle au plaisir. C'est pour cela que je fais ce métier. C'est pour cela que je suis devenu l'homme le plus craint de la City.

Je continue ma lecture. Scolarité : mention très bien au baccalauréat, licence de littérature anglaise à l'université du Kent, puis… rien. Une chute brutale. Un master abandonné en cours de route, des petits boulots sans intérêt, un déménagement à Londres il y a trois ans. Elle a intégré Blackthorn Industries comme secrétaire au pool dactylographie il y a deux ans. Depuis, elle n'a pas demandé une seule augmentation. Pas une seule promotion. Pas une seule formation. Elle se contente de ce qu'on lui donne. Elle ne se plaint jamais. Elle ne revendique rien. Elle n'existe pas.

Évaluations professionnelles : Compétente. Rigoureuse. Ponctuelle. Discrète. Ne prend aucune initiative. Manque de confiance en elle. Semble satisfaite de son poste actuel. Les mêmes mots, année après année, comme un disque rayé.

Je tourne encore une page. Situation personnelle : célibataire. Sans enfant. Sans personne à charge. Adresse : un petit appartement à Hackney, quartier modeste. Pas de hobbies déclarés. Pas de réseaux sociaux. Pas de dettes. Pas de casier judiciaire. Pas de passport , elle n'a jamais quitté le Royaume-Uni.

Elle a vingt-trois ans et elle n'a jamais rien fait. Jamais voyagé. Jamais aimé, probablement. Jamais vécu. Elle traverse l'existence comme on traverse un couloir vide, sans s'arrêter, sans regarder par les fenêtres, sans ouvrir les portes.

Je referme le dossier et je le pose sur mon bureau. Mon reflet dans la baie vitrée me renvoie l'image d'un homme qui sourit.

Ce n'est pas un sourire aimable.

Je sais déjà ce que je vais faire. Je le sais depuis l'instant où je l'ai vue se recroqueviller sur son bureau, les yeux baissés, les épaules rentrées, les doigts tremblants. Elle avait peur de moi. Une peur viscérale, primitive, irrépressible. Une peur qui n'avait rien à voir avec l'ambition ou la flatterie. Une peur pure, brute, animale.

Et cette peur m'a excité.

Pas au sens métaphorique du terme. Au sens littéral. Physique. Viscéral. Je suis rentré dans mon bureau avec une érection douloureuse qui ne devait rien au hasard. J'ai passé une heure à me concentrer sur des rapports financiers pour oublier cette image , une souris tremblante qui espérait ne pas être vue par le chat. Mais l'image ne s'effaçait pas. Elle s'incrustait, se précisait, se chargeait de détails que je n'avais même pas consciemment enregistrés. La courbe de sa nuque quand elle baissait la tête. La ligne de ses épaules sous le chemisier blanc. La manière dont elle mordait sa lèvre inférieure, un tic nerveux qui trahissait une angoisse constante.

Je ne veux pas une secrétaire. Je veux cette femme.

Je veux la façonner. La modeler. La briser pour mieux la reconstruire. Je veux la voir trembler de peur, puis trembler de désir. Je veux qu'elle m'appartienne corps et âme, non par contrat, mais par nécessité. Je veux qu'elle ait besoin de moi comme on a besoin d'oxygène. Je veux être son air, son eau, son soleil. Je veux être sa seule raison d'exister.

C'est un jeu dangereux. Je le sais. Je joue avec le feu depuis assez longtemps pour reconnaître les flammes quand je les vois. Mais c'est précisément le danger qui rend le jeu excitant. Prendre une femme vierge, effacée, terrorisée, et la transformer en créature de désir et de dévotion , voilà un défi à ma mesure. Voilà une occupation digne de mon talent.

Mrs. Collins part en retraite dans quatre semaines. Rose Thornton la remplacera. Elle ne le sait pas encore, mais son destin est scellé depuis le moment où elle a baissé les yeux devant moi.

Je vide mon verre de whisky. Le liquide ambré coule dans ma gorge comme une promesse. Je me lève, je me plante devant la baie vitrée, j'observe la ville qui scintille à mes pieds. Londres est à moi. L'entreprise est à moi. Bientôt, Rose Thornton sera à moi aussi.

Le piège est tendu. Il ne reste plus qu'à le refermer.

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