LOGINIris ne sut pas si elle devait descendre de l'estrade, rester là, disparaître. Ses pieds ne répondaient plus. Elle resta figée dans la lumière, le regard perdu vers le fond de la salle, là où Dante Moretti n'avait pas bougé. Il la regardait. Calmement. Sans l'ombre d'un triomphe, sans l'ombre d'un désir. Il la regardait comme on regarde une décision déjà prise.
Puis il posa son verre sur le rebord de la colonne et s'avança.
La foule s'écarta devant lui. Pas de bousculade, pas de précipitation. Juste un mouvement fluide, presque organique, comme si les corps se déplaçaient d'eux-mêmes pour lui faire place. Il traversa la salle sans un regard pour les autres convives, sans un mot pour le maître de cérémonie. Il monta les deux marches de l'estrade et s'arrêta devant Iris.
De près, il était plus impressionnant encore. Pas par sa taille, mais par cette densité, cette gravité qui émanait de lui. Sa peau sentait le bois et le cuir, un parfum épuré, presque froid. Ses yeux étaient d'un brun si sombre qu'ils en paraissaient noirs, et ils ne contenaient rien. Ni pitié, ni cruauté, ni amusement. Rien qu'une attention absolue, concentrée sur elle comme si le reste du monde n'existait pas.
— Vous n'avez rien à craindre.
Sa voix était basse, grave, et ne montait pas à la fin des phrases. Ce n'était ni une question ni une tentative de réassurance. C'était un constat, un fait énoncé avec la même certitude que s'il avait dit le ciel est noir ou cette pièce est souterraine.
Iris ne répondit pas. Les mots s'étaient évaporés quelque part entre la cuisine et l'estrade.
Dante tendit la main.
— Venez.
Elle regarda cette main. Longue, soignée, sans alliance, sans bijou. Une main qui n'avait jamais tenu un plateau, jamais frotté un sol, jamais tremblé sous la pression des doigts d'un inconnu. Une main qui venait de l'acheter pour cent vingt mille euros.
Elle aurait dû refuser. Crier, mordre, s'enfuir. Mais sa volonté n'était plus qu'un souvenir, et son corps, épuisé par la peur, obéit avant qu'elle ait pu l'en empêcher. Elle posa sa main dans la sienne.
La paume de Dante était chaude. Ses doigts se refermèrent autour de ceux d'Iris sans les serrer, sans les broyer, juste assez pour qu'elle sente qu'elle était tenue.
Il l'entraîna hors de l'estrade, à travers la salle silencieuse, vers la porte par où les autres filles avaient disparu avec leurs acheteurs. Personne ne les suivit du regard. Personne n'osa. L'homme au micro rangeait déjà sa liste. Le barman essuyait ses verres. Les hommes retournaient à leurs conversations, à leurs whiskies, à leurs cigares, comme si rien ne s'était passé.
La porte se referma derrière eux.
Le couloir était froid, étroit, mal éclairé. Dante marchait devant, sans se retourner, sans lâcher sa main. Ses pas étaient lents, réguliers, et le bruit de ses semelles sur le béton résonnait dans le silence. Iris le suivait, incapable de faire autre chose, incapable de penser à autre chose qu'à cette main qui ne tremblait pas, cette main qui la tenait sans la retenir, cette main qui l'avait arrachée aux enchères sans qu'elle comprenne pourquoi.
Au bout du couloir, une porte blindée. Un code tapé sur un clavier numérique. L'air froid de la nuit s'engouffra d'un coup.
Une voiture attendait. Différente de celle qui l'avait amenée au casino. Plus sombre, plus longue, des vitres teintées, un moteur qui ronronnait déjà. Un homme ouvrit la portière arrière. Dante lâcha la main d'Iris et fit un geste.
— Montez.
Elle monta.
Il s'assit à côté d'elle, la portière claqua, et la voiture s'ébranla dans la nuit, avalant les rues silencieuses d'un
e ville qu'Iris ne reconnaissait plus.
Elle referma la porte. Le déclic de la poignée résonna dans le silence. Iris écouta ses pas s'éloigner dans le couloir, de plus en plus ténus, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien.Alors seulement elle se retourna.La chambre était grande, bien plus grande que l'appartement tout entier qu'elle partageait avec son père. Un lit à baldaquin trônait au centre, drapé de voilages blancs qui retombaient en cascade jusqu'au sol. Les murs étaient tendus d'un papier peint à motifs floraux, décoloré par endroits, comme si la pièce avait été décorée longtemps auparavant et qu'on n'avait jamais pris la peine de la rafraîchir. Une cheminée en marbre occupait le mur du fond, surmontée d'un miroir au cadre doré. Un secrétaire, une armoire en bois sombre, un fauteuil près de la fenêtre. Des roses dans un vase, déjà fanées.C'était beau. C'était confortable. C'était une prison.Iris traversa la pièce jusqu'à la fenêtre. Elle écarta le rideau. La vitre donnait sur le parc, une étendue sombre piquetée de l
La voiture roula longtemps.Iris ne chercha pas à mémoriser le trajet. Les rues défilaient derrière la vitre teintée, floues, interchangeables, ponctuées de feux rouges qui semblaient toujours passer au vert juste avant que le véhicule ne s'arrête. Comme si la ville elle-même s'écartait devant eux. Peut-être que c'était le cas. Peut-être que tout s'écartait devant Dante Moretti.Il n'avait pas dit un mot depuis qu'ils étaient montés. Assis à l'autre bout de la banquette, il consultait son téléphone, le visage éclairé par la lueur bleutée de l'écran. Ses traits étaient impassibles, son souffle régulier. Il semblait avoir déjà oublié la présence d'Iris, comme si elle n'était qu'une formalité réglée, un colis chargé dans le coffre.Elle en profita pour l'observer à la dérobée. La ligne de sa mâchoire, nette sans être agressive. Les quelques fils gris qui striaient ses tempes, seul indice d'un âge qu'elle n'aurait pas su estimer. La cicatrice, fine et blanche, qui courait le long de son i
Iris ne sut pas si elle devait descendre de l'estrade, rester là, disparaître. Ses pieds ne répondaient plus. Elle resta figée dans la lumière, le regard perdu vers le fond de la salle, là où Dante Moretti n'avait pas bougé. Il la regardait. Calmement. Sans l'ombre d'un triomphe, sans l'ombre d'un désir. Il la regardait comme on regarde une décision déjà prise.Puis il posa son verre sur le rebord de la colonne et s'avança.La foule s'écarta devant lui. Pas de bousculade, pas de précipitation. Juste un mouvement fluide, presque organique, comme si les corps se déplaçaient d'eux-mêmes pour lui faire place. Il traversa la salle sans un regard pour les autres convives, sans un mot pour le maître de cérémonie. Il monta les deux marches de l'estrade et s'arrêta devant Iris.De près, il était plus impressionnant encore. Pas par sa taille, mais par cette densité, cette gravité qui émanait de lui. Sa peau sentait le bois et le cuir, un parfum épuré, presque froid. Ses yeux étaient d'un brun s
Le premier nom fut appelé.Une fille brune, à l'autre bout de la rangée, tressaillit comme si on l'avait frappée. L'homme au micro l'invita à monter sur l'estrade. Elle obéit, les jambes raides, le visage blanc. La lumière crue du projecteur dévora ses traits, ne laissant voir qu'une silhouette tremblante, les mains croisées, les yeux fixés sur un point invisible au fond de la salle.Les enchères commencèrent.Des chiffres. Des mains qui se levaient. Des hochements de tête presque imperceptibles. L'homme au micro égrenait les montants avec une jubilation contenue. La brune fut adjugée en moins de deux minutes. Un homme au premier rang se leva, ajusta sa veste, alla la chercher au pied de l'estrade. Il lui tendit la main. Elle la prit. Ils disparurent par une porte latérale.Iris regardait sans voir. Son esprit flottait au-dessus de son corps, détaché, comme si tout cela arrivait à quelqu'un d'autre. La chaleur de la salle, le murmure des enchères, le cliquetis des verres au bar, tout
Le couloir était étroit, mal éclairé, percé de portes numérotées. Au bout, un escalier en colimaçon descendait plus bas encore, vers un sous-sol que l'humidité rendait plus froid que le reste du bâtiment. En bas, une porte capitonnée, comme celle d'un théâtre ou d'une salle de réception. Le bruit des conversations filtrait à travers le rembourrage, étouffé, indistinct.La femme en tailleur poussa la porte.L'air changea tout de suite. Plus épais, plus lourd, chargé d'un mélange de cuir, de cognac et de transpiration retenue. La salle était plus petite que celle du casino, mais aménagée avec la même démesure. Des banquettes de velours rouge couraient le long des murs. Un bar occupait le fond, tenu par un barman en gilet noir qui essuyait des verres sans lever les yeux. Au centre, une estrade basse, vide pour l'instant, éclairée par un projecteur unique.Une trentaine d'hommes étaient déjà installés. Des costumes sur mesure, des montres qui luisaient dans la pénombre, des visages qu'Iri
La cuisine était un sas étouffant, coincé entre le faste de la salle de jeu et une arrière-cour qu'Iris devinait sans la voir. Des casseroles refroidissaient sur les plaques, des verres sales s'empilaient dans les bacs en inox, l'air sentait le fond de café et le produit vaisselle. On l'avait plantée là, debout près du passe-plat, sans explication.La femme en tailleur noir repartit presque aussitôt, une main sur l'oreillette, murmurant des phrases qu'Iris ne comprenait pas. Avant de disparaître, elle lui jeta un regard par-dessus l'épaule.— Tu bouges pas d'ici. Quelqu'un viendra te chercher.Iris ne demanda pas qui. Elle n'était pas sûre de vouloir le savoir.Elle s'adossa au mur carrelé. Son poignet portait encore la trace des doigts du joueur, une marque pâle qui commencerait à bleuir dans quelques heures. Elle le massait machinalement, les yeux fixés sur la porte battante qui donnait sur la salle. De l'autre côté, la rumeur continuait. Les dés roulaient, les jetons cliquetaient,







