LOGINLe premier nom fut appelé.
Une fille brune, à l'autre bout de la rangée, tressaillit comme si on l'avait frappée. L'homme au micro l'invita à monter sur l'estrade. Elle obéit, les jambes raides, le visage blanc. La lumière crue du projecteur dévora ses traits, ne laissant voir qu'une silhouette tremblante, les mains croisées, les yeux fixés sur un point invisible au fond de la salle.
Les enchères commencèrent.
Des chiffres. Des mains qui se levaient. Des hochements de tête presque imperceptibles. L'homme au micro égrenait les montants avec une jubilation contenue. La brune fut adjugée en moins de deux minutes. Un homme au premier rang se leva, ajusta sa veste, alla la chercher au pied de l'estrade. Il lui tendit la main. Elle la prit. Ils disparurent par une porte latérale.
Iris regardait sans voir. Son esprit flottait au-dessus de son corps, détaché, comme si tout cela arrivait à quelqu'un d'autre. La chaleur de la salle, le murmure des enchères, le cliquetis des verres au bar, tout se mélangeait en une nappe sonore indistincte. Elle sentait son cœur battre, mais de loin, comme un tambour étouffé par plusieurs murs.
Deuxième nom. Troisième. La rousse aux taches de rousseur fut appelée. Ses lèvres cessèrent de bouger. Elle monta sur l'estrade sans qu'on ait à le lui répéter. Un homme au crâne dégarni, le cigare vissé au coin des lèvres, l'acheta pour un montant qu'Iris ne voulut pas entendre.
La blonde fut la quatrième.
Quand son nom résonna dans la salle, elle rouvrit les yeux. Elle regarda Iris une seconde, une seule, et dans ce regard il n'y avait plus de peur. Plus rien du tout. Juste un vide, un abandon total, comme si elle avait déjà quitté son propre corps. Elle traversa la salle d'un pas mécanique, monta sur l'estrade, attendit. Les enchères furent plus longues. Deux hommes se disputèrent son prix, surenchérissant avec une politesse glacée. Elle fut vendue au plus offrant, qui vint la chercher sans un mot, sans un sourire, comme on récupère un colis.
Puis l'homme au micro consulta sa liste. Son sourire commercial s'élargit.
— Mesdames et messieurs, nous avons ce soir une nouvelle venue. Une primeur, si j'ose dire. Je vous demande d'accueillir Iris.
Son nom.
Pas son prénom complet, qu'on lui donnait toujours. Juste Iris. Comme si on l'avait dépouillée d'une partie d'elle-même avant même de la vendre. Ses jambes refusèrent de bouger. La femme en tailleur noir apparut à son côté, lui agrippa le coude, la poussa en avant.
— Monte. N'aggrave pas les choses.
Iris monta.
Le projecteur l'aveugla. Elle ne voyait plus la salle, juste une masse sombre d'où émanait une chaleur animale, des respirations, des froissements de tissu. Elle entendait des murmures, des commentaires qu'elle ne comprenait pas, des rires étouffés. L'odeur de cigare était plus forte ici, mêlée à celle de l'alcool et du parfum. Ses genoux tremblaient. Elle serra les poings le long de son corps, planta ses ongles dans ses paumes pour s'ancrer quelque part.
— Nous commençons les enchères à cinquante mille.
Une main se leva.
— Soixante.
— Soixante-dix.
— Quatre-vingt.
Les chiffres montaient, comme une marée qui engloutissait tout. Iris ferma les yeux. Elle pensa à son père. À la clinique. À la lettre bleu pâle sur la table basse. Elle s'était dit qu'une nuit suffirait. Elle s'était menti avec une application presque tendre, pour se donner le courage d'entrer dans cette voiture noire, de descendre cet escalier, de tenir ce plateau. Et maintenant elle était là, debout sous un projecteur, et des inconnus misaient sur sa peau comme sur un cheval de course.
— Cent vingt mille.
La voix qui venait de parler n'était pas plus forte que les autres. Elle était même plus basse, plus posée. Pourtant, le silence qui suivit fut absolu.
Iris rouvrit les yeux.
Il se tenait au fond de la salle, adossé à une colonne, un verre de whisky à la main. Il n'avait pas levé le bras, pas fait de signe. Il avait juste parlé, et le mot avait claqué comme une porte qu'on ferme. Dante Moretti.
L'homme au micro hésita. Son sourire se figea, vacilla, puis se recomposa en quelque chose de plus prudent.
— Cent vingt mille, répéta-t-il. Une offre de M. Moretti. Quelqu'un veut-il surenchérir ?
Personne ne bougea. Les hommes qui, une minute plus tôt, se disputaient les filles à coups de dizaines de milliers, regardaient maintenant leurs chaussures ou le fond de leur verre. L'un d'eux toussa. Un autre reposa son cigare dans le cendrier avec une lenteur exagérée. Le silence s'étira, lourd, éloquent.
— Cent vingt mille une fois. Deux fois. Trois fois. Adjugé.
Iris plaqua une main sur sa bouche pour ne pas faire de bruit. Son esprit refusait d'admettre ce qu'elle venait d'entendre. Les dettes, les lettres, les appels, la peur qui l'avait rongée pendant des semaines. Tout cela n'était qu'une mise en scène. Un décor planté pour la conduire, pas après pas, jusqu'à cette estrade.— Qui ? demanda Dante. Qui a orchestré ça ?— On ne sait pas encore. Mais une chose est sûre : ce n'était pas pour la vendre. Personne ne monte une opération pareille pour une simple vente aux enchères. C'était pour toi. Pour te la mettre dans les mains, ou pour te la prendre ensuite.— Pour m'atteindre à travers elle.— Pour faire de toi un homme qui a peur de perdre quelque chose.La voix de Dante changea. Elle devint plus dure, plus tranchante, comme une lame qu'on dégaine.— Ils ont réussi, dit-il lentement. Je ne laisserai personne la toucher.— Alors tu devras la garder près de toi. Plus près encore qu'avant.Iris n'entendit pas la suite. Elle se laissa glisser l
Le retour au manoir fut silencieux.La berline noire franchit le portail, remonta l'allée, s'arrêta devant le perron. Dante descendit le premier, sans un regard pour les gardes qui accouraient. Il aboya quelques ordres en italien, une langue qu'Iris ne comprenait pas mais dont la dureté n'avait pas besoin de traduction. Puis il se tourna vers elle.— Montez dans votre chambre. Ne restez pas près des fenêtres.— Qui étaient ces hommes ?— Plus tard.Ce fut tout. Il s'éloigna vers le manoir, son manteau sombre flottant derrière lui, entouré de ses hommes qui parlaient à voix basse. Iris demeura un instant immobile, les bras serrés autour d'elle. L'image des corps sur la route ne la quittait pas. L'odeur de la poudre imprégnait ses vêtements, ses cheveux, sa peau.Elle finit par obéir. Elle traversa le hall, monta l'escalier, entra dans sa chambre. Le silence y était presque intolérable après le vacarme de l'embuscade. Elle referma la porte à clé, s'assit sur le lit, et attendit. Elle ne
Dante avait déjà ouvert sa portière. Il s'accroupit derrière la carrosserie, tira un pistolet de sous sa veste, répliqua d'une main ferme. Chaque coup claquait dans l'air glacé, ponctué d'un recul bref qu'il absorbait sans broncher.Les hommes de la première voiture ripostaient. Ceux de la seconde aussi. La route n'était plus une route, mais un corridor de feu et de fumée. Les balles sifflaient, ricochaient sur la tôle, traversaient les vitres, mordaient les platanes. L'odeur de la poudre prenait à la gorge, mêlée à celle du caoutchouc brûlé.Iris plaquait les mains sur sa tête, incapable de bouger, incapable de penser. Elle entendait des bruits qu'elle ne connaissait pas : des cris rauques, des chocs sourds, des bruits de cartouches éjectées qui tintent sur l'asphalte. Tout était trop rapide, trop violent, trop réel.Un corps tomba contre la voiture. Elle le vit à travers la vitre brisée, un visage à quelques centimètres du sien, les yeux ouverts, la bouche tordue, du sang qui coulai
Trois semaines s'étaient écoulées depuis la nuit du pardon.00Trois semaines de silence prudent, de repas partagés sans mots inutiles, de corridors traversés sous le regard des gardes qui ne s'écartaient plus sur son passage. Iris avait appris à connaître les rythmes du manoir, les heures où la lumière entrait dans la bibliothèque, les coins du parc où le vent tournait, les visages des domestiques qui ne la fuyaient plus tout à fait. Elle n'était pas heureuse. Elle n'était plus en alerte. C'était déjà quelque chose.Dante restait distant. Il était souvent absent, parti avant l'aube, rentré après minuit, le visage plus fermé que jamais. Parfois il lui adressait un signe de tête à travers la table, parfois il demandait si la nuit avait été bonne. Rien de plus. Rien qui laisse deviner ce qu'il pensait de sa présence, de sa promesse, de ce lien fragile qui s'était tissé dans le bureau de l'aile est.Ce matin-là, pourtant, il apparut dans la salle à manger alors qu'Iris terminait son café.
Le silence qui suivit était absolu. Même le feu dans la cheminée semblait retenir son crépitement.Dante ne bougea pas. Il la regarda, et son visage, un instant plus tôt traversé par quelque chose qui ressemblait à du désir, se referma. La mâchoire se crispa. Les yeux se durcirent. La colère revenait, non pas la fureur explosive de la veille, mais quelque chose de plus froid, de plus coupant.Il se détacha du bureau, se baissa, ramassa la robe à ses pieds. Il la lui tendit sans un mot.— Rhabillez-vous.Sa voix était basse, contrôlée, et chaque syllabe portait une violence contenue qui valait tous les cris.Iris ne prit pas la robe tout de suite. Elle resta figée, les bras ballants, les joues brûlantes de honte.— Rhabillez-vous, répéta-t-il.Elle obéit. Ses doigts tremblaient tellement qu'elle mit plusieurs secondes à enfiler la robe, à remonter les bretelles sur ses épaules. Le tissu était glacé. Elle n'osait plus lever les yeux.Dante s'éloigna de quelques pas. Il se passa une main
Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils s'éclipsèrent dans le couloir, le pas pressé, les épaules basses, sans un regard pour Iris.Dante resta seul face à elle. La lumière du bureau éclairait son dos, laissant son visage dans la pénombre. Il ne disait rien. Il la regardait, et dans ce regard il y avait la même intensité que la veille, mais diluée, épuisée, comme un feu qui n'a plus assez de bois pour brûler.— Qu'est-ce que vous faites ici, Iris ?Sa voix était basse, rauque. Il avait trop crié la veille. Ou trop bu. Peut-être les deux.— Il fallait que je vous parle.— Je n'ai rien à vous dire.— Alors écoutez-moi.Il haussa un sourcil. L'insolence de la réponse le prenait de court, et pendant une seconde, quelque chose traversa son visage. Pas de la colère. Plutôt une surprise fatiguée, un reste de curiosité qui n'avait pas encore été étouffé par l'épuisement.— Vous ne manquez pas de cran. Entrez.Il s'effaça pour la laisser passer. Iris franchit le seuil du bureau, et la port







