LOGINElle pose sa tête contre ma poitrine et soupire d'aise. Je respire son odeur, ce mélange inimitable de savon, de cuisine, de thé et d'elle. Mon odeur préférée. Celle qui dit "maison".— Qu'est-ce que tu prépares ?— Des pâtes.— Encore ?— Tu aimes les pâtes.— J'aime tout ce que tu fais.— Menteur. La dernière fois, tu as détesté mon gratin de courgettes.— Le gratin était une erreur. Un accident de parcours. Les pâtes, c'est une valeur sûre.Elle lève la tête et m'embrasse. Un baiser rapide, tendre, familier.— Va mettre la table, dit-elle.— À vos ordres.Je mets la table. Deux assiettes, deux verres, deux couverts. Une bougie que j'allume, parce que j'aime la regarder à la lueur des bougies, voir les ombres danser sur son visage. Le vin, un rouge qu'elle aime bien, un Côtes-du-Rhône sans prétention.On dîne en parlant de tout et de rien. De sa journée à la librai
Il y a les jours de cinéma. On choisit un film au hasard, parfois mauvais, parfois génial. On se tient la main dans le noir de la salle, nos doigts entrelacés sur l'accoudoir. On partage un popcorn, nos mains se frôlant dans le seau. On commente à voix basse, au grand dam de nos voisins. Elle pleure aux films tristes, sans retenue, les larmes dévalant ses joues dans la pénombre. Moi aussi, mais je le cache mal. Elle essuie mes larmes avec son pouce, se moque gentiment.— Tu es un grand sensible, Léo Marceau.— Je ne pleure pas. J'ai une poussière dans l'œil.— Bien sûr. Une poussière qui revient à chaque scène triste.Il y a les jours de dispute. Des vraies disputes, pour des choses importantes ou pour rien. La vaisselle qui s'accumule dans l'évier et que personne ne lave. Un mot mal interprété, une phrase qui dépasse. Une jalousie qui resurgit, comme une vieille blessure qui ne guérit jamais vraiment. On se crie dessus, on claque des portes, on se réfugie chacun dans son coin. Moi da
LéoLe réveil sonne. Sept heures.Je l'éteins avant qu'il ne la réveille. Ma main trouve le bouton par habitude, dans le noir, sans même ouvrir les yeux. Elle dort encore, recroquevillée contre moi, ses cheveux blonds étalés sur l'oreiller comme une rivière d'or pâle. Sa respiration est régulière, paisible, ce souffle léger qui soulève à peine sa poitrine. Elle sourit dans son sommeil. À quoi rêve-t-elle ? À des livres, peut-être, elle qui passe sa vie entre leurs pages. À nous. À des lendemains qui chantent. À des choses simples et belles.Je reste un moment à la regarder, immobile, retenant presque mon souffle pour ne pas troubler cet instant. Je pourrais faire ça toute la journée. Rester là, allongé, à regarder ses paupières frémir, ses l&egra
Il se lève, docile, et l'accompagne jusqu'à la porte. Je les regarde partir. Lui, grand, voûté, marchant un pas derrière elle comme un valet derrière sa maîtresse. Elle, droite, raide, ne se retournant pas, ne lui accordant pas un regard.Je reste seule à table, au milieu des miettes et des verres vides, de la vaisselle sale qui porte encore les traces de ce repas sinistre. Les autres clients rient, parlent, profitent de leur soirée. Autour de moi, la vie continue. Mais moi, je suis figée dans cet instant, le cœur serré, la gorge nouée.Je respire enfin. Je ne m'étais pas rendu compte que j'avais retenu mon souffle pendant tout le repas.Léo revient quelques minutes plus tard. Il a l'air épuisé, vidé, comme s'il sortait d'un combat. Il se laisse tomber sur sa chaise, se prend la tête entre les mains. Ses doigts s'enfoncen
Il s'arrête, respire. Sa main cherche la mienne à tâtons sur le carrelage froid. Je la prends. Ses doigts sont glacés. Je les serre fort.— Elle n'est pas revenue. Ni ce jour-là, ni le lendemain, ni jamais. Mon père m'a dit qu'elle était partie en voyage. Un long voyage. Il ne m'a pas dit qu'elle ne reviendrait pas. Il ne m'a pas dit qu'elle m'avait abandonné. Il m'a laissé attendre. Tous les soirs, je regardais par la fenêtre de ma chambre, je guettais une voiture, une silhouette. Tous les matins, je courais dans la cuisine, le cœur battant. Pendant des mois. Des mois, Lysandre.Sa voix se brise. Il serre ma main plus fort, à me faire mal.— Elle est revenue quand j'avais quinze ans. Un jour, elle était là, dans le salon, assise sur le canapé comme si de rien n'était. Elle portait une robe élégante, des bijoux, du p
Arrivée à notre table, elle s'arrête. Elle nous observe un instant, Léo et moi, comme on observe des insectes sous une loupe. Puis elle se tourne vers son fils.Léo se lève, maladroit. Il manque de renverser son verre d'eau, se rattrape de justesse, fait trembler la table. Ses mains tremblent. Lui, Léo Marceau, l'homme qui négocie des contrats à plusieurs millions, qui tient tête aux plus grands avocats de Paris, il tremble devant sa mère.— Mère. Bonsoir.— Léo.Elle ne l'embrasse pas. Elle tend une joue, comme une reine tend sa main à baiser. Il y dépose un baiser rapide, presque protocolaire, un effleurement qui dure moins d'une seconde. Puis elle se tourne vers moi.— Et vous devez être...— Lysandre, dis-je en me levant à mon tour. Ravie de vous rencontrer, Madame.Je tends la m
LysandreL’atelier est silencieux. Un silence différent. Il n’est plus rempli du bruit de mes doutes, du bourdonnement anxieux de mes pensées. Il est calme. Plein. Comme après une tempête, quand l’air est lavé et que chaque bruit devient distinct, précieux.Je regarde ma main. La peau à l’endroit o
LéoLe trottoir est humide sous mes pas, reflet des lumières de la ville. Chaque respiration forme un petit nuage pâle dans l’air froid du soir. Je marche, mais mon esprit est resté là-bas, dans la chaleur de ce café, face à elle.Son « oui » résonne encore en moi. Ce n’était pas un acquiescement à
Les jours passent.Lentement.Chaque matin,je me réveille en me demandant si aujourd’hui sera le jour.Chaque fois que la sonnette de l’atelier retentit,mon cœur fait un bond.Chaque fois que mon téléphone vibre,mes mains deviennent moites.Mais il ne vient pas.Il n’appelle pas.Il n’envoie aucun
LéoJe marche.C’est tout ce que je fais.Je marche dans les rues sans les voir, sans entendre le bruit des voitures ni les voix autour. Je marche comme si chaque pas pouvait m’éloigner de l’odeur de son atelier, du goût de ses lèvres, du tremblement que j’ai senti sous mes doigts quand j’ai touché







