Se connecterIsadora Cette nuit-là, je ne dors pas. Je ne dors plus, d'ailleurs : le sommeil a quitté cette maison comme les domestiques, en silence, un soir, sans prévenir. Vers deux heures, j'entends les pas. La ronde. Il fait sa ronde malgré tout, malgré nous, peut-être à cause de nous, parce que la ronde est la seule chose qui tienne encore debout dans sa vie. Les pas passent, s'éloignent vers l'aile est. Je me lève. Je ne réfléchis pas, je n'ai plus la force de réfléchir, j'obéis à quelque chose de plus ancien que la réflexion. Je passe ma robe, je sors, et je prends le passage. Le passage, je le connais maintenant comme ma chambre. La porte de pierre, les repères de craie, les tournants, la descente. Il fait un noir total, je n'apporte pas de lumière, je sais où je vais. J'atteins la deuxième meurtrière, celle du bureau, et je colle mon œil à la fente. Il est là. Il est dans son bureau, à trois heure
Isadora— Qu'est-ce qui vous tourmente ?Il le demande simplement, comme on demande l'heure, et c'est peut-être la première fois qu'il me pose cette question-là, la question simple, celle que personne ne m'a posée depuis ma mère. Nous restons debout dans le couloir, face à face, à égale distance de la chapelle et du reste du monde.Et je lui dis. Tout. La lettre de six pages, l'écriture tremblée, l'aveu : mon père savait, trois mois après la falaise il savait, un soir d'ivresse Montbrun a parlé, et mon père s'est tu pour protéger la mémoire de Clarisse, parce que la dénonciation aurait jeté les lettres au public, les fausses réponses, les brouillons fabriqués, la femme pour qui l'on tue. Je lui dis le mariage, je sais, offert comme un gage, vendue une deuxième fois à un homme que je savais honorable. Je lui dis le refus d'argent, le dernier acte, le méfiez-vous de tout, et de moi le premier.Il écoute. Il écoute sans m'interrompre une se
IsadoraLa lettre de mon père me tient éveillée deux nuits. La troisième, à l'aube, je ne peux plus.Je descends. Le château dort encore, la brume colle aux fenêtres, et mes pas me portent où ils veulent : vers l'aile ouest, vers la chapelle. La chapelle où l'on m'a mariée, un jour de pluie, entre un prêtre tremblant et un homme au bandeau noir. Je ne l'ai pas rouverte depuis. Je la pousse aujourd'hui, et elle gémit comme je m'y attendais, et l'odeur m'enveloppe : la cire, l'encens oublié, la terre humide, l'odeur de tous les siècles où des femmes sont venues ici demander ce qu'on ne leur donnait pas ailleurs.Je m'assois sur le premier banc. La poussière m'accueille sans étonnement. Les cierges sont morts depuis longtemps, mais il y en a un, près de l'autel, que quelqu'un a rallumé, récemment peut-être, qui sait qui prie ici quand je n'y suis pas.Je n'ai pas prié depuis l'enfance. Ma mère m'apprenait ses prières le soir, et après sa mo
IsadoraJ'écris à mon père le soir même, et cette fois je ne dose rien, je ne prépare rien, je n'ai plus la patience des hameçons :Mon père,J'ai trouvé les lettres. Celles de la serre. Vous savez lesquelles, je crois que vous avez toujours su qu'elles existaient, quelque part.Je ne vous demande plus si vous saviez. Je vous demande depuis quand, et pourquoi le silence, et ce que vous comptiez faire de moi quand vous m'avez envoyée dans cette maison. Répondez à tout, cette fois. Pas de proverbe, pas de puits, pas d'affaires d'hommes. Votre fille n'est plus une affaire d'hommes.Isadora.La réponse met neuf jours. Neuf jours pendant lesquels le château vit sa vie de forteresse blessée : Amaury dans son aile, moi dans la mienne, Corbin qui fait la ronde, et le mot brûler qui flotte sur nous tous comme une fumée qui ne se dissipe pas. Neuf jours, et puis Gaspard monte, un matin, avec une lettre épaisse, une lettre de six
IsadoraJe remonte au château avec le coffret serré contre moi, et je m'enferme dans ma chambre de l'aile ouest, et je fais ce que je fais toujours : je range les pièces.Sur le lit, en ligne : les lettres de Montbrun à ma mère. Le mot sous ma porte, la première menace, celle de la main déguisée de mon père. La deuxième menace, l'écriture nue. La liste des sept noms. Mes notes sur les lettres codées. Et tout au bout, dans ma tête, la lettre de mon père, la seule vraie : affaires d'hommes, soldées entre hommes, rumeurs infondées, le passé est un puits.Et soudain, sans crier gare, au milieu de ce désordre de papier, les pièces s'emboîtent.Mon père savait.Je le tiens. Je le sais, avec la certitude glacée des évidences qu'on a refusé de voir : mon père a su, depuis le début, depuis la falaise, que Montbrun avait tué Bastien. Pas par le réseau : par les lettres. Par ces lettres-là, ou d'autres pareilles. Mon père, qui connaissait
IsadoraJ'y retourne une semaine plus tard, par un matin de brume, à l'heure où le château dort encore.La serre n'a pas changé. Elle ne changera jamais : les plantes mortes, la carcasse noire, la rose séchée sur son étagère, le banc de pierre avec sa dalle descellée où Corbin a fouillé pour rien. Le monde entier peut brûler, la serre demeure, avec son odeur de terre et de verre mort.Je ne viens pas pour le banc. Je viens pour le reste.Car j'ai repassé dans ma tête, des dizaines de fois, tout ce que je sais de ce lieu : la lettre parlait d'une cachette dans la serre, la fausse, celle du piège. Mais nous avions choisi la serre parce qu'elle me portait mon parfum, avait dit Amaury. Et si la serre portait un autre parfum, plus ancien ? Si quelqu'un, avant nous, avait eu la même idée que nous : cacher dans une ruine ce qu'on ne peut garder sur soi ? Ma mère courait ici, enfant, moi j'y ai couru aussi, et Montbrun y venait, et Bastien y ven







