LOGINL’information tombe quelques jours plus tard. Le médecin légiste a identifié le corps de Mélisande Dubois grâce aux empreintes dentaires. Sa mort remonterait à quelques mois, voire au jour de sa disparition. L’enquête prend une toute autre direction. Rémi et les autres sont innocentés, car il a relevé de nombreuses fractures et écrasements des os qui ne sembleraient pas être l’œuvre d’un humain. Il s’agirait plutôt d’une attaque animale, reste à définir lequel. J’ai décidé d’acheter le journal pour en savoir plus.
L’article en première page révèle les témoignages de plusieurs éleveurs qui ont retrouvé dans leurs pâturages les carcasses de leur bétail démembré. Le propriétaire de l’écurie Démotan a recensé plusieurs attaques : cinq chevaux présentaient des blessures impressionnantes au niveau de la croupe, du jarret, des flancs, et même de l’épaule, ce qui a entraîné leur abattage, et deux ont même été égorgés dans leur boxe. La presse parle de « bête sauvage » pour l’instant et la possibilité qu’un félin se soit échappé d’un cirque semble l’hypothèse la plus probable. Le journaliste termine sa chronique avec des disparitions de jeunes adultes et fait le rapprochement avec la mort tragique de Mélisande Dubois.
Quelques jours plus tard le corps d’un adolescent disparu est retrouvé atrocement mutilé. Cette histoire me rappelle curieusement la légende du Gévaudan.
À cela viennent s’ajouter des sensations étranges de déjà-vu. Mes mains fourmillent dès que je m’énerve. Et lorsque je frôle un objet du bout des doigts ceux-ci me brûlent et je vois des choses. Je me pose un tas de questions.
J’ai cours de Maths, je n’ai pas eu le temps de faire mes exercices, trop préoccupée par ce qu’il se passe ici. Je crains le pire avec M. Crepaud car il contrôle toujours notre travail. Je sors mon cahier, espérant qu’il ne verra rien, mais il avance jusqu’à moi et constate que les pages sont vides. Quand il me demande de me justifier, je reste silencieuse mais il me menace d’en parler à ma mère. Alors je me défends en lui expliquant que je n’ai pas compris les exercices et que je comptais justement lui en parler, mais au lieu de le satisfaire, il se déchaîne :
— Pas une seule de vos excuses n’est acceptable ! Vous me prenez pour un imbécile ! Au lieu de minauder devant vos camarades, vous feriez mieux de vous mettre au travail. Ce n’est pas comme cela qu’on réussit dans la vie ! Il faut de la persévérance, et vous n’en avez pas ! Votre carnet de correspondance, que je mette un mot pour vos parents !
Ses paroles résonnent. Ma vue se trouble et son visage devient flou, l’espace de quelques secondes, mon cœur s’accélère, mon flux sanguin provoque un sifflement dans mes oreilles. Tout ce que je fais est dicté par mon instinct, je le fixe droit dans les yeux, et tout à coup il n’est plus maître de ses gestes et retourne s’asseoir sans prendre mon carnet. Puis mon esprit se relâche et tout redevient normal.
Toute la journée je me sens déconnectée. Ma vie m’échappe et je ne maîtrise plus rien. Je ne sais plus qui je suis et j’ai l’impression qu’on me cache la vérité, c’est impossible autrement.
Le surlendemain, un dénommé Paul De Loucastan, journaliste d’investigation à Paris, prend rendez-vous avec moi au Pub du Gévaudan. Il est intéressé par les faits survenus récemment ainsi que par la découverte du corps de Mélisande. Il a l’intention d’écrire un article sur moi et veut me rencontrer au plus vite.
Le pub du Gévaudan est le bar le plus branché du coin et aussi le seul de cette ville. Les jeunes s’y retrouvent pour la bonne musique qu’il diffuse et pour jouer à des jeux vidéo une partie de la nuit. J’y suis allée pour la première fois avec Clara.
Avec toutes ces disparitions dans la région, ma mère a bien changé. Elle préfère me savoir accompagnée à chacune de mes sorties et m’encourage même à partir avec les garçons plutôt que seule. Elle me laisse aller avec Thomas qui me sert d’alibi pour rencontrer le journaliste. Loucastan m’a promis de rétablir la vérité. C’est pour ça que j’ai accepté de le rencontrer mais je dois quand même rester sur mes gardes.
J’ai déjà entendu parler de lui à Paris, il se plaît à écrire sur des sujets à scandale et prend toujours la défense des plus vulnérables ; mais je ne sais pas de quoi il a l’air. L’homme qui vient d’entrer pourrait bien être lui, car il porte des vêtements de marque et paraît en grande discussion, le portable collé à l’oreille. Il a passé la trentaine. Grand, plutôt musclé, de type méditerranéen, il ne correspond pas vraiment à l’image que je m’en faisais. Avec le nom qu’il porte, je voyais un maigrichon, plutôt blanc-bec. Il ne m’a jamais vue pourtant il raccroche son téléphone et s'approche de moi sans hésiter.
— Bonjour ! Éléonore Lavallée ? Je suis Paul De Loucastan ! dit-il, sûr de lui.
Il me tend sa main. Surprise par la chaleur qu’il dégage, je m’attarde sur son visage aux traits réguliers. Je m’aperçois qu’il me fixe aussi. Il a de grands yeux noisette avec de longs cils et le teint mat. Sa barbe de quelques jours lui donne un air plutôt décontracté.
— Enchantée ! J’ai vaguement entendu parler de vous, débité-je, impressionnée.
— Je suis connu jusqu’ici ? s’étonne-t-il.
— Non, en fait je suis Parisienne aussi.
— Ceci explique cela ! J’enquête depuis quelques mois sur les faits qui se sont déroulés dans votre région, et l’article d’un confrère m’a conduit jusqu’à vous. Je serais curieux d’entendre comment vous avez su où se trouvait le corps de cette jeune fille ? Les gendarmes n’avaient aucune piste concrète !
— Vous avez lu la presse ? Alors vous savez !
— Très juste. Et ce qu’il a dit de vous dans son article ne vous a pas servie. Apparemment, il vous en veut !— Pourriez-vous préciser le fond de votre pensée ?— L’auteur de ces quelques lignes laisse clairement supposer que vous êtes une sorcière, en tout cas c’est ce qu’il a écrit, et en écoutant les conversations, ce n’est pas le seul à le penser.— Non, je n’en suis pas une ! J’ai consulté des sites sur Internet et d’autres personnes en sont capables !— Peu importe qui vous êtes vraiment, je veux que les gens vous respectent et je vais faire le nécessaire.— Pourquoi feriez-vous cela ?— Je crois aux fantômes, à la sorcellerie, aux légendes et bien d’autres choses encore. Et vous êtes médium, je n’ai aucun doute là-dessus !— Sûrement ! Et ma mère est sorcière aussi temps qu’on y est… ! ajouté-je, d’un ton ironique.— Attendez Éléonore ! Nous parlons de quelque chose de sérieux là ! Vous ne devez pas avoir honte de ce que vous êtes même si ça peut vous paraître bizarre. Vous voy
L’information tombe quelques jours plus tard. Le médecin légiste a identifié le corps de Mélisande Dubois grâce aux empreintes dentaires. Sa mort remonterait à quelques mois, voire au jour de sa disparition. L’enquête prend une toute autre direction. Rémi et les autres sont innocentés, car il a relevé de nombreuses fractures et écrasements des os qui ne sembleraient pas être l’œuvre d’un humain. Il s’agirait plutôt d’une attaque animale, reste à définir lequel. J’ai décidé d’acheter le journal pour en savoir plus.L’article en première page révèle les témoignages de plusieurs éleveurs qui ont retrouvé dans leurs pâturages les carcasses de leur bétail démembré. Le propriétaire de l’écurie Démotan a recensé plusieurs attaques : cinq chevaux présentaient des blessures impressionnantes au niveau de la croupe, du jarret, des flancs, et même de l’épaule, ce qui a entraîné leur abattage, et deux ont même été égorgés dans leur boxe. La presse parle de « bête sauvage » pour l’instant et la pos
Je m’arrête à la hauteur du rocher, je reconnais l’endroit qu’elle me désignait. Nous descendons près du ruisseau, mon cœur s’accélère au fur et à mesure que nous nous rapprochons. Je ferme les yeux car je sais déjà ce que je vais trouver. C’est en entendant Thomas injurier l’assassin que je réalise que mon cauchemar est réel. Ce n’est plus un corps en décomposition que nous trouvons, mais un squelette. Impossible de reconnaître la dépouille de Mélisande. Bouleversée par ces capacités que je ne comprends pas, des larmes coulent sur mes joues, mes jambes sont en coton, je suis sur le point de m’évanouir. Je ressens toute sa souffrance au moment de sa mort et c’est insoutenable, je tombe à genoux, secoués par des sanglots. Thomas me soutient comme il peut car lui aussi est dévasté et s'effondre à son tour. Il nous est impossible de parler, bien trop bouleversés par notre terrible découverte. Il me caresse la joue et me tend un mouchoir en papier. Je le saisis par réflexe et m’essuie le
Au même moment, tout devient noir et lugubre, un brouillard épais m’entoure au point de ne plus distinguer mes pieds, aucune lumière ne peut filtrer à travers. J’ai envie de m’enfuir mais c’est inutile, je n’y vois rien et me sens attirée vers elle. Et même si j’appelais à l’aide, on ne m’entendrait pas d’ici. Alors j’abandonne cette lutte inutile et me laisse aller. Lorsque je suis assez proche d’elle, je tente de la toucher, ma main la traverse et elle disparaît aussitôt. Le brouillard se dissipe et j’entrevois à nouveau les lumières du parc. Je ne sais pas encore si je dois m’en réjouir mais Rémi est là, à quelques mètres de moi, adossé à un arbre, une bière à la main. Je suis tellement heureuse de voir un visage connu que je me jette à son cou sans réfléchir, encore toute tremblante. Sauf que Rémi, lui, le prend pour argent comptant et croit que j’ai changé d’avis. Il pense sûrement que j’ai succombé à son charme et essaie de m’embrasser à nouveau.— Ce n’est pas ce que tu crois
J’enfile plusieurs tenues avant d’arrêter mon choix sur un jean, un débardeur bleu turquoise dont l’encolure est bordée de petits strass très discrets. J'essaie les nouvelles bottines noires à talons que mon père m’a envoyées de Paris, elles s’accordent parfaitement avec mon perfecto en cuir noir, j’attrape dans mon dressing une écharpe en soie fine, assortie à mon débardeur et je suis enfin prête. Ma mère nous conduit, mon frère et moi, chez Rémi pour 20 heures.Cette demeure est très impressionnante et son portail est digne de Versailles ! Des frissons me parcourent le dos, j’éprouve un sentiment étrange, comme si quelqu’un m’observait. Je remarque sur la façade de ce manoir datant de plusieurs siècles, de nombreuses fissures. Nous voici devant la porte d’entrée monumentale restée entrouverte, mon frère me pousse du coude pour que je sonne mais Rémi apparaît dans l’embrasure de la porte.— Fais pas cette tête, j’ai reconnu ton parfum ! s’exclame-t-il en souriant.Il m’agace d’entrée
Chapitre 1La soirée de RémiQuelques jours avant l’anniversaire de Rémi, M. Dubois a semé le trouble à la sortie du lycée. Je l’ai reconnu grâce à la description de mes camarades. D’une pâleur effrayante, avec des cheveux mi-longs grisonnants et gras qui partent dans tous les sens, des yeux globuleux et d’un bleu très pâle presque décoloré, un nez aquilin, une bouche fine et une mâchoire carrée lui donnent un air de savant fou ! Il se tient droit comme un « i » avec les bras croisés sur le torse et le regard rivé sur la sortie. Les élèves lui passent à côté sans lui jeter un regard et moi j’attends ma mère qui n’est toujours pas là.C’est seulement quand j’aperçois Rémi, entouré de ses copains que je comprends. Personne n’a le temps d'anticiper, Émilien Dubois l’empoigne brutalement par le col, le plaque contre le mur avec violence. Sa bouche écume de rage, on dirait que ses yeux lancent des étincelles. Rémi se rebiffe aussi sec, son regard a changé, il ne semble plus humain. Il lui







