LOGINJe ne sais pas s’il est là par hasard. Rien n’est jamais tout à fait un hasard dans ce genre de vie. Peut-être rentre-t-il d’un dîner. Peut-être passe-t-il simplement par là. Peut-être m’a-t-il suivie. Peut-être pas. Mais l’occasion est trop belle.
Je pose une main légère sur l’avant-bras de Marco.
— Marche avec moi
Il ne pose pas de question. Nous avan
Sa voix est joyeuse. Trop. Elle attendait. Elle attend depuis ce matin sans doute. Elle attend depuis hier soir. Depuis huit ans, si on veut être exact.Je respire.— Bianca.— Chéri, je... j'allais justement... j'ai...— Bianca. Écoute.Ma voix est basse. Elle est calme. Elle est mienne, cette fois. Ce n'est plus la voix maîtrisée d'hier soir dans la chambre de Valeria. C'est autre chose. C'est plus fatigué.— Je ne viendrai pas ce soir.Un silence. Un petit silence. Elle ne s'y attendait pas — elle s'y attendait un peu, mais pas énoncé ainsi.— Ce soir ? Non, mais je... je pensais qu'on pouvait dîner...— Bianca. Je ne viendrai pas ce soir, ni demain, ni cette semaine. Je crois qu'il faut qu'on arrête.Je le dis.Ça sort. Je ne l'avais pas planifié, cette phrase-là
Je regarde le petit V. en bas à droite. Je pense à sa signature. Elle signe en petit. Elle signe en cachette. Elle signe en dessous d'un pseudonyme, quand elle veut vraiment exister. Elle a une deuxième vie sous un autre nom — je le sais depuis peu, une conversation surprise, un article dans un magazine que je n'aurais pas dû ouvrir. V. Notturno. Une artiste montante. Ce n'est plus un secret pour moi, mais elle ne sait pas que je sais, et pour l'instant je n'ai pas envie qu'elle sache. J'ai peur que cette connaissance me donne un droit que je n'ai pas, et surtout, j'ai peur d'être obligé, si je le lui dis, d'admettre que je l'ai découverte, elle, ma femme, comme on découvre un continent qu'on possédait déjà.Je referme les yeux une seconde.Il faut que je pense clairement.Ce soir. Hier soir. La gifle. Il faut que je pense à ça. Il faut que je pense &agra
Je remonte au bureau parce que je n'ai plus d'autre endroit. Le salon est trop grand, la salle à manger est morbide vide, la cuisine appartient aux domestiques. Le bureau est le seul lieu de cette villa qui soit à peu près à mon échelle — une pièce moyenne, une lampe, un fauteuil, une bouteille dans un meuble.Je referme la porte derrière moi. Je m'arrête. Je regarde autour.L'endroit est en désordre. Une bouteille vide par terre à côté du fauteuil, un verre couché sur le tapis, un plateau avec un café à moitié bu qu'on m'a monté à cinq heures, des papiers éparpillés sur le sous-main, la lampe du bureau allumée depuis la nuit dernière probablement — elle a dû rester allumée toute la journée sans que je m'en rende compte. Ça pue le tabac froid, l'alcool, quelque chose
Mais quelque chose bouge à l'intérieur de moi. Un petit décrochement. Une hésitation, très fine, très courte. Je le repousse aussitôt. Je ne veux pas de cette hésitation. Je n'ai pas travaillé trois ans pour hésiter maintenant. J'ai trente-quatre ans. Je n'ai pas d'autre plan. Il faut que Lorenzo revienne. Il faut. Sinon, il n'y a rien après.— Il reviendra, je dis fermement.Marco baisse les yeux. Il ne discute pas. Il ouvre son livre. Il fait mine de lire. Je sais qu'il ne lit pas. Il regarde les lignes comme on regarde par une fenêtre.Nous restons comme ça, en silence, un long moment. Rosa passe une fois dans le couloir, elle nous jette un coup d'œil, elle ne dit rien.Puis Marco relève la tête.— Bianca. Si ce soir il ne vient pas — parce qu'il ne viendra pas, je te le dis, il ne viendra pas ce soir —, si demain il ne vient pas non plus, si dans une semaine il n'est pas là, tu m'appelles. Tu me promets ?Je ne réponds pas.
Je passe la robe sur mon avant-bras. Je l'emmène dans le salon. Je la pose sur le dossier du canapé, comme on pose une déclaration.Je sonne.— Rosa. Ce soir, on organise quelque chose.Rosa lève un sourcil sans lever le sourcil — c'est un art. Elle ne me demande rien.— Un petit dîner. Intime. Deux couverts. Le service en argent, celui des grandes occasions. Les bougies longues, pas les courtes. Fais chercher deux bouteilles de champagne français, celui que j'aime, chez Ginetti. Fais préparer les figues au jambon, des huîtres si tu en trouves à cette heure, et le carré d'agneau. Le pain frais. Les serviettes de lin blanc.Rosa note dans sa tête. Elle ne prend jamais de papier. Elle ne se trompe jamais.— Pour qui, Signora ?— Peu importe. Prépare pour deux.Elle hoche la tête. Elle sort. Je sais qu
Ça ne passera pas.Je respire. Une longue expiration. Je sens le poids du corps, du fauteuil, du plafond, de la maison entière qui pèse sur moi. Cette maison, cette villa Fontana, mes murs, mon nom, mon héritage, mes bouteilles, mes moulures. Tout ce poids est sur ma poitrine ce soir.À l'étage, il y a une femme qui ne dort pas dans sa chambre. Je sais qu'elle n'est plus dans sa chambre — j'ai entendu, avant de descendre, une porte se refermer plus loin dans le couloir. Elle a changé de chambre. Elle est allée dormir ailleurs. Elle est allée se protéger de moi.Elle a raison.Je vais rester dans ce fauteuil jusqu'au matin. Je vais rester avec ma main qui saigne et le cuir taché et la bouteille vide et la lampe qui tremble un peu. Je ne vais pas dormir. Je ne vais pas non plus bien penser. Je vais faire ce que je fais depuis toujours — attendre que &ccedi
ValeriaIl est rentré.Je l'ai entendu cette nuit, tard, ses pas dans le couloir, sa porte qui s'ouvre et se ferme. Je n'ai pas bougé. Je suis restée allongée, les yeux ouverts dans le noir, à écouter le silence qui retombait.Ce matin, je suis descendue. La cuisine sentait le café, le pain grillé.
Valeria Je m'assois sur le lit. Je ne pleure pas. Je ne peux pas. Les larmes sont là, quelque part, mais elles ne viennent pas. Elles attendent. Elles savent qu'elles auront le temps.Je défais mes cheveux, j'enlève le collier de perles, je déboutonne ma robe. La soie glisse sur ma peau, elle tomb
Bianca Il descend. Il ne m'attend pas. Il marche vers la porte, ses pas rapides, ses épaules larges dans son costume de marié. Je sors à mon tour. Mes talons claquent sur les dalles. La nuit est fraîche, mais ma peau brûle. Elle brûle de le savoir là, à quelques mètres, à quelques secondes de moi.
Valeria Je me retourne. Il me regarde enfin. Ses yeux sont calmes, indifférents. Il n'attend rien de moi. Il n'attend même pas une réponse.– Où vas-tu ? dis-je.Mes lèvres forment la question sans que je l'aie décidé. La question est sortie, stupide, inutile. Il hausse les épaules.– En voyage. A







