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LE BAISER SOUS LES ÉTOILES

Auteur: Chrisso
last update Date de publication: 2026-06-21 02:36:12

CHAPITRE 4 : LE BAISER SOUS LES ÉTOILES

Gabriel

Je suis en avance.

C'est ridicule. Je ne suis jamais en avance nulle part. Mon père dit que c'est un défaut, que l'exactitude est la politesse des rois, que la ponctualité est une marque de respect. Mais mon père dit tellement de choses. Trop de choses. Des mots qui ne signifient rien, des principes vides qui ne servent qu'à justifier son pouvoir et son mépris des autres.

Ce soir, je m'en fiche. Ce soir, je suis assis sur le sable depuis une heure déjà, à regarder le soleil descendre vers l'horizon, à attendre qu'elle apparaisse au détour des dunes.

Élise.

J'aime prononcer son prénom. Il est doux, mélodieux. Il évoque la mer, le vent, les embruns. Il est à son image : discret mais puissant, fragile mais indomptable. Depuis hier soir, je ne pense qu'à elle. À ses yeux sombres, à sa voix timide, à la manière dont ses doigts se sont glissés dans les miens comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je ne suis pas comme ça, d'habitude. J'ai connu des filles, bien sûr. Des filles de bonne famille, présentées par mon père lors de réceptions mondaines. Des filles sophistiquées, calculatrices, qui voyaient en moi un parti intéressant, un héritier à conquérir. Aucune ne m'a jamais fait cet effet-là. Aucune ne m'a jamais donné envie de m'asseoir sur une plage déserte pendant une heure dans l'espoir de la voir arriver.

Élise, elle, n'est pas comme ça. Elle ne sait même pas qui je suis. Elle ne sait rien des Mercier, de l'empire pharmaceutique, des millions qui dorment sur des comptes en Suisse. Elle m'a sauvé la vie sans rien attendre en retour. Elle a disparu avant que les secours n'arrivent, comme un fantôme, comme un ange. Mon ange.

Je sors les morceaux du coquillage de ma poche. Je les ai gardés, malgré tout. Elle ne me les a pas réclamés. Peut-être qu'elle les a oubliés. Peut-être qu'elle me les a laissés volontairement, comme un signe, comme un lien invisible entre nous.

Je caresse la surface lisse, polie par des années de marée. Ce coquillage, c'est tout ce que je sais d'elle. Il me parle de son enfance, de sa mère, de tout ce qu'elle n'a pas dit mais que j'ai deviné. La solitude, le chagrin, l'envie de sauver les autres pour oublier qu'on n'a pas pu sauver ceux qu'on aimait.

Je connais ça. Je connais trop bien ça.

Ma mère est morte en me mettant au monde. Je ne l'ai jamais connue, mais j'ai grandi avec son fantôme. Un fantôme qui planait sur la maison, que mon père évoquait parfois avec une voix glaciale, comme s'il lui reprochait encore de l'avoir abandonné. « Tu as tué ta mère, Gabriel. N'oublie jamais ça. » Il me l'a dit pour la première fois quand j'avais six ans. Depuis, il n'a jamais cessé de me le rappeler, de mille manières, avec des mots ou des silences, des regards ou des absences.

Alors oui, je comprends Élise. Je comprends cette douleur muette, cette culpabilité irrationnelle, cette impression de porter le poids du monde sur ses épaules. Nous sommes deux orphelins, elle et moi. Deux éclopés de la vie qui se sont trouvés sur une plage, un soir d'été.

— Gabriel ?

Sa voix me tire de mes pensées. Je lève la tête, et je la vois. Elle est là, debout devant moi, les cheveux défaits par le vent, pieds nus dans le sable. Elle porte une robe légère, bleue comme le ciel au crépuscule. Elle est belle. Si belle que j'en ai le souffle coupé.

— Vous êtes en avance, dit-elle avec un sourire timide.

— Vous aussi.

Elle s'assoit à côté de moi, pas trop près, pas trop loin. Assez pour que je sente son parfum, un mélange de fleurs et de sel marin. Assez pour que je voie les grains de sable accrochés à ses chevilles.

— Je n'ai pas pu attendre, avoue-t-elle.

— Moi non plus.

Un silence. Le vent qui soulève nos cheveux. Les vagues qui continuent leur va-et-vient éternel. Je voudrais lui dire tellement de choses, mais les mots me semblent dérisoires, inutiles. Alors je lui tends la main, paume ouverte, les deux morceaux du coquillage au creux de mes doigts.

— Ils sont à vous. Je vous les rends.

Elle les prend avec une délicatesse infinie. Ses doigts effleurent ma paume, et ce simple contact me brûle comme une flamme. Elle examine les fragments, les tourne, les retourne.

— Ma mère me les a offerts avant de mourir. C'est mon seul souvenir d'elle.

Sa voix tremble un peu. Ses yeux s'embuent. Je voudrais la prendre dans mes bras, la serrer contre moi, effacer toute la tristesse du monde. Mais je n'ose pas. Pas encore.

— Je suis désolé que le cordon ait cassé. Si j'avais pu…

— Non, m'interrompt-elle. Ne soyez pas désolé. C'est un miracle qu'ils ne soient pas perdus au fond de l'eau. C'est vous qui les avez sauvés. Sans le vouloir.

Elle me regarde, et dans ses yeux je vois une lueur nouvelle. De la gratitude, bien sûr, mais aussi autre chose. De la confiance. Une confiance fragile, naissante, qui ne demande qu'à grandir.

— Parlez-moi d'elle, je demande doucement. Votre mère.

Elle hésite. Elle n'a pas l'habitude de se confier. Je le vois à la manière dont elle baisse les yeux, dont elle tortille nerveusement les morceaux du coquillage entre ses doigts.

— Elle s'appelait Mathilde. Elle était douce, aimante. Elle chantait tout le temps. Même quand il n'y avait pas de musique. Même quand il n'y avait pas de raison. Elle disait que la vie était trop courte pour être triste. Je ne me souviens pas bien d'elle. J'avais six ans quand elle est morte. Mais je me souviens de ça. De ses chansons. De ses bras autour de moi.

Sa voix se brise sur la dernière phrase. Une larme coule sur sa joue, qu'elle essuie d'un geste rageur, comme si elle en voulait à sa propre faiblesse.

— Pardon, dit-elle.

— Ne vous excusez pas.

— Je ne pleure jamais devant les gens.

— Alors ne me considérez pas comme les gens. Considérez-moi comme… comme quelqu'un qui comprend.

Elle lève les yeux vers moi. Son regard est intense, interrogateur.

— Qu'est-ce que vous comprenez ?

— Ce que c'est que de grandir sans mère. Ce que c'est que de porter le poids d'une absence. D'une culpabilité qui n'a pas de raison d'être, mais qui est là quand même.

Elle ne dit rien. Elle me dévisage longuement, cherchant à percer mon armure, à voir ce qui se cache derrière mes mots. Je soutiens son regard sans ciller. Je n'ai pas peur. Pour la première fois de ma vie, je n'ai pas peur d'être vulnérable.

— Vous aussi ? demande-t-elle enfin.

— Ma mère est morte en couches. En me mettant au monde. Mon père ne me l'a jamais pardonné.

Un voile de tristesse passe sur son visage. Elle pose sa main sur la mienne, spontanément, sans réfléchir. C'est un geste simple, instinctif, plein d'une empathie qui vient du cœur.

— Je suis désolée, Gabriel.

Sa main est chaude sur la mienne. Petite, délicate, mais incroyablement rassurante. Je la regarde, et je sens quelque chose se fissurer en moi. Un mur que j'avais construit depuis des années, brique par brique, pour me protéger du monde. Un mur qui s'effondre sous les doigts de cette fille aux yeux sombres.

— Ne soyez pas désolée, dis-je en répétant ses propres mots. C'est la vie. C'est comme ça.

— La vie est injuste.

— Oui. Mais parfois, elle est belle aussi. Comme ce soir. Comme vous.

Le compliment m'a échappé. Je ne l'ai pas prémédité. Il est sorti tout seul, brut, sincère. Élise rougit, baisse les yeux, esquisse un sourire timide.

— Vous ne me connaissez pas, murmure-t-elle.

— Alors laissez-moi vous connaître.

La nuit est tombée maintenant. Les étoiles scintillent au-dessus de nous, innombrables, éternelles. La lune trace un chemin d'argent sur la mer. L'air est doux, chargé de parfums marins. C'est une nuit parfaite, une nuit de conte de fées, une nuit qui appelle les serments et les baisers.

Je me lève, je lui tends la main.

— Venez. Marchons.

Elle prend ma main, se lève à son tour. Nous marchons le long de l'eau, comme hier, mais quelque chose a changé. La distance entre nous s'est réduite. Nos épaules se frôlent. Nos doigts sont entrelacés, solidement, comme s'ils ne devaient plus jamais se séparer.

— Parlez-moi de vous, demande-t-elle. De votre vie. De votre père.

La question me fait grimacer. Je n'aime pas parler de mon père. Je n'aime même pas penser à lui. Mais elle a été honnête avec moi. Elle m'a ouvert son cœur. Je lui dois la même chose.

— Mon père est un homme puissant. Froid. Calculateur. Il dirige Mercier Industries d'une main de fer. Il n'a jamais eu de place dans sa vie pour autre chose que ses affaires.

— Et pour vous ?

— Je suis son héritier. Rien de plus. Un pion sur son échiquier. Un outil qu'il manipule à sa guise.

— Ce doit être dur.

— C'est étouffant. Je n'ai jamais eu le droit de faire mes propres choix. Mes études, mes amis, mes loisirs, tout est décidé par lui. Il a un plan pour moi. Un plan qu'il appelle mon destin, mais qui n'est que sa volonté.

Élise serre ma main plus fort. Ce geste minuscule me donne un courage immense.

— Je déteste ce monde, je poursuis. Les réceptions, les hypocrisies, les alliances intéressées. Je déteste être un Mercier. Je voudrais être quelqu'un d'autre. Quelqu'un de libre.

— Pourquoi ne partez-vous pas ?

— Parce qu'il me tient. Pas financièrement, non. Il me tient par la culpabilité. Par le mensonge. Par tout ce qu'il m'a inculqué depuis l'enfance. Il m'a toujours dit que sans lui, je n'étais rien. Et parfois, je finis par le croire.

Je n'ai jamais dit ça à personne. Jamais. Ces mots, je les ai gardés enfouis au fond de moi, comme un poison qui me rongeait à petit feu. Et voilà que je les déverse aux pieds de cette inconnue, sans même savoir pourquoi.

Elle s'arrête, se tourne vers moi. Ses yeux sont emplis d'une compréhension qui me serre le cœur.

— Vous n'êtes pas rien, Gabriel. Vous êtes quelqu'un qui a failli mourir, et qui a survécu. Vous êtes quelqu'un qui a gardé le coquillage d'une fille inconnue, qui est revenu sur cette plage soir après soir, qui a espéré contre toute logique. Ça, ce n'est pas rien.

Sa voix est ferme, presque passionnée. Elle croit en ce qu'elle dit. Elle croit en moi. Et cette foi, ce regard qu'elle pose sur moi, c'est la chose la plus bouleversante que j'aie jamais connue.

Je lâche sa main. Je lève la mienne, lentement, et je caresse sa joue. Sa peau est douce, si douce. Elle ne recule pas. Elle ferme les yeux une fraction de seconde, comme pour mieux savourer ce contact.

— Élise…

— Oui ?

— Je n'ai jamais ressenti ça. Pour personne.

Elle rouvre les yeux. Elle me regarde, et je vois dans son regard le reflet de ce que je ressens. La même peur. Le même désir. La même attraction irrésistible.

— Moi non plus, murmure-t-elle.

Je me penche vers elle. Mon cœur bat à tout rompre. Le monde autour de nous a cessé d'exister. Il n'y a plus que son visage, ses lèvres entrouvertes, son souffle qui se mêle au mien.

Le baiser est doux d'abord. Un effleurement timide, presque innocent. Nos lèvres se frôlent, se découvrent, s'apprivoisent. Puis la douceur cède la place à la passion. Ma main glisse dans ses cheveux, se perd dans leur masse soyeuse. Ses bras se nouent autour de mon cou, m'attirant plus près, toujours plus près.

Le baiser devient plus profond, plus intense. Il y a sept jours de manque dans ce baiser, sept nuits d'insomnie, sept jours à penser à elle sans savoir si je la reverrais jamais. Il y a toute ma vie dans ce baiser, toutes mes peurs, tous mes espoirs, toute ma solitude qui trouve enfin un écho.

Les vagues caressent nos pieds, indifférentes à ce qui se joue sur la plage. Le vent emporte nos soupirs, les disperse dans la nuit. Les étoiles sont nos témoins silencieux.

Quand nous nous séparons, à bout de souffle, nos fronts restent appuyés l'un contre l'autre. Je respire son parfum, je sens la chaleur de sa peau, j'écoute son cœur qui bat aussi fort que le mien.

— Ne disparais plus jamais, je murmure contre ses lèvres.

C'est une prière. Une supplication. Une promesse aussi.

Elle sourit, et son sourire est la plus belle chose que j'aie jamais vue.

— Je ne disparaîtrai pas, Gabriel. Pas ce soir. Pas maintenant.

Le reste du monde peut bien s'écrouler. Mon père peut bien rugir de colère. Rien n'a d'importance, rien que cette fille dans mes bras, cette fille qui m'a sauvé la vie et qui est en train de sauver mon âme.

Je l'embrasse encore, et encore, et encore. Jusqu'à ce que la nuit nous enveloppe complètement. Jusqu'à ce que le temps perde toute signification. Jusqu'à ce que je sache, avec une certitude absolue, que ma vie ne sera plus jamais la même.

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