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LES YEUX QUI NE S'OUBLIENT PAS

Penulis: Chrisso
last update Tanggal publikasi: 2026-06-21 02:35:29

CHAPITRE 3 : LES YEUX QUI NE S'OUBLIENT PAS

Élise

Le lycée est une cage.

Je suis assise près de la fenêtre, le regard perdu dans le vague, tandis que le professeur de français dissèque un poème de Baudelaire avec une voix monocorde qui donne envie de dormir. Les mots glissent sur moi sans m'atteindre. « Les Fleurs du Mal », l'ennui, le spleen, l'idéal. Je devrais être attentive. Je devrais prendre des notes, écouter, participer. Mais je n'y arrive pas. Mon esprit est ailleurs, prisonnier d'une image qui ne me quitte plus depuis trois jours.

Les yeux gris-vert de l'homme sur la plage.

Ils sont là, gravés derrière mes paupières, imprimés dans ma mémoire comme une photographie indélébile. Chaque fois que je ferme les yeux, je les vois. Ce mélange de nuances changeantes, cette intensité brûlante qui m'a transpercée quand il a murmuré ce mot : « Un ange. » Personne ne m'a jamais regardée comme ça. Personne ne m'a jamais donné l'impression d'être autre chose qu'une adolescente ordinaire, transparente, invisible.

— Mademoiselle Morel ?

La voix du professeur me tire brusquement de ma rêverie. Je sursaute, manquant de faire tomber mon cahier. Toute la classe se tourne vers moi. Je sens le rouge me monter aux joues.

— Puis-je savoir ce que vous dessinez avec tant de passion ?

Je baisse les yeux vers la feuille devant moi. Mon sang se glace. Sans même m'en rendre compte, j'ai esquissé des yeux. Pas des yeux abstraits, non. Ses yeux. La forme exacte de ses paupières, la courbe de ses sourcils, la profondeur de son regard. Je les ai dessinés avec une précision troublante, comme si ma main avait obéi à une force inconsciente.

— Rien, monsieur. Je… je prenais des notes.

Le professeur s'approche, jette un coup d'œil sur ma feuille, hausse un sourcil. Un ricanement parcourt les rangs.

— Des notes sur l'anatomie oculaire, à ce que je vois. Intéressant, mais hors sujet. Concentrez-vous, je vous prie.

Il retourne à son bureau, et je replie précipitamment la feuille, la glissant dans mon sac. Mon cœur bat à tout rompre. Je déteste être le centre de l'attention. Je déteste les regards moqueurs des autres élèves. Je voudrais disparaître, me fondre dans le mur, redevenir invisible.

— Alors, c'est qui ?

La voix vient de ma gauche. Claire, ma meilleure et unique amie, se penche vers moi avec un sourire malicieux. Ses yeux pétillent de curiosité.

— C'est personne, je murmure.

— Des yeux dessinés avec autant de détails, ce n'est jamais « personne ». Allez, raconte. Qui est l'heureux élu ?

Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Comment expliquer l'inexplicable ? Comment raconter que j'ai sauvé un inconnu de la noyade, que j'ai posé mes lèvres sur les siennes, que j'ai senti son souffle revenir sous mes doigts, et que depuis, je ne dors plus la nuit ? Que je passe des heures allongée dans mon lit, à fixer le plafond, à revivre chaque seconde de cette soirée ?

Claire insiste. Elle se rapproche, pose sa main sur mon bras.

— Élise, tu sais que tu peux tout me dire. C'est un garçon du lycée ? Le nouveau en terminale ? Celui qui a les cheveux longs ?

— Non, rien à voir.

— Alors c'est qui ?

La cloche sonne, sauvant ma dignité. Je ramasse mes affaires en hâte, prétextant un rendez-vous imaginaire. Claire me lance un regard qui signifie clairement que je n'en ai pas fini avec elle, mais elle me laisse filer. C'est ça, une vraie amie. Elle sait quand insister et quand lâcher prise.

Le reste de la journée passe dans un brouillard. Les cours s'enchaînent, les heures s'égrènent, et moi je flotte, absente, prisonnière de mon obsession. Je ne sais même pas son nom. Je ne sais rien de lui. Je sais juste qu'il a failli mourir, que je l'ai sauvé, et qu'il m'a appelée « un ange ». C'est ridicule. C'est pathétique. Et pourtant, je n'arrive pas à penser à autre chose.

En fin d'après-midi, je rentre chez ma tante. La maison est silencieuse, comme toujours. Ma tante travaille tard le jeudi. Je prépare un repas rapide, des pâtes sans sauce, que je mange debout devant l'évier. Puis je monte dans ma chambre, je m'allonge sur mon lit, et je ressors le dessin de mon sac.

Ses yeux.

Je les regarde longuement, cherchant à comprendre pourquoi ils me bouleversent à ce point. Ce n'est pas seulement leur beauté. C'est autre chose. Une profondeur, une intensité, une douleur aussi, peut-être. Une fêlure secrète derrière la surface lisse. Quand il a ouvert les yeux sur la plage, j'ai eu l'impression de plonger dans un abîme, de toucher du doigt quelque chose d'immense et d'inaccessible.

Je replie le dessin, le glisse sous mon oreiller. Et je prends une décision.

Ce soir, j'irai sur la plage.

Pas pour le chercher. Non, c'est absurde. Il ne sera pas là. Il est sans doute reparti chez lui, à des centaines de kilomètres, et il m'a déjà oubliée. J'irai pour moi. Pour marcher dans le sable, pour écouter les vagues, pour essayer de mettre de l'ordre dans mes idées. Pour me prouver que je ne suis pas en train de devenir folle.

Le crépuscule tombe quand j'arrive sur la plage. Le ciel est un incendie de pourpre et d'or, strié de nuages effilochés. L'air est doux, presque tiède. Je retire mes sandales, je les tiens à la main, et je marche le long de l'eau, là où la vague vient caresser le sable.

Je pense à ma mère. Toujours, quand je suis ici, je pense à elle. Elle aimait cette plage. Elle m'y emmenait le dimanche, quand j'étais petite. Elle me tenait la main, m'apprenait à reconnaître les coquillages, me racontait des histoires de sirènes et de marins perdus. C'est elle qui m'a offert ce pendentif que j'ai perdu en sauvant l'inconnu. Un coquillage qu'elle avait ramassé sur cette même plage, bien avant ma naissance.

Je porte la main à mon cou. Le geste est devenu un réflexe, un tic nerveux. Mes doigts ne rencontrent que le vide. Mon cœur se serre.

— Maman, je murmure en regardant l'horizon. Tu me manques tellement.

Le vent emporte mes mots. Les vagues continuent leur ballet éternel. Et je me sens minuscule, perdue dans l'immensité du monde, orpheline d'une mère trop tôt disparue et d'un amour qui n'existe peut-être que dans ma tête.

— C'est vous.

Je me fige.

Cette voix. Je la reconnaîtrais entre mille. Grave, un peu rauque, avec une légère fêlure qui la rend incroyablement humaine. Mon cœur s'arrête. Puis repart, cognant contre mes côtes comme un oiseau affolé.

Je me retourne lentement, presque au ralenti. Et je le vois.

Il est là, à quelques pas de moi, les mains enfoncées dans les poches, le col relevé contre le vent. Ses cheveux bruns sont ébouriffés par la brise marine. Son visage est pâle dans la lumière déclinante, mais ses yeux… Ses yeux sont exactement comme dans mon souvenir. Gris-vert. Intenses. Brûlants.

Il me regarde, et j'ai l'impression que le monde entier s'efface autour de nous. La plage, le ciel, les vagues, tout disparaît. Il n'y a plus que lui et moi, face à face, suspendus dans un instant hors du temps.

Je ne peux pas bouger. Je ne peux pas parler. Mes jambes sont en coton, ma gorge est nouée, mes pensées sont un chaos indescriptible. Il est là. Il est vraiment là. Je ne rêve pas.

Il sort quelque chose de sa poche. Deux morceaux. Mon pendentif. Mon coquillage brisé.

— Votre pendentif, dit-il en s'approchant. Il est cassé. C'est vous qui m'avez sauvé.

Sa voix est douce, presque timide. Il me tend les morceaux, et je les prends machinalement, les doigts tremblants. Les deux fragments s'emboîtent parfaitement, reconstituant le coquillage que ma mère m'avait offert. La cassure est nette, comme une cicatrice.

— Comment…

Ma voix s'étrangle. Je ne sais même pas ce que je veux demander. Comment il a eu le pendentif ? Comment il m'a retrouvée ? Comment il a su que j'étais là, ce soir, sur cette plage ?

— Vous l'avez perdu en me sauvant, explique-t-il. Je l'ai gardé. J'espérais vous retrouver.

Il a gardé mon pendentif. Il espérait me retrouver. Ces mots résonnent dans ma tête, incroyables, impossibles. Il n'a pas oublié. Lui non plus, il n'a pas oublié.

Je lève les yeux vers lui. Il est tout près maintenant. Je pourrais tendre la main et toucher son visage. Je vois les détails que je n'avais pas remarqués sur la plage : une petite cicatrice près de la tempe, un pli amer au coin des lèvres, une ombre de barbe sur sa mâchoire.

— Je m'appelle Gabriel, dit-il en me tendant la main. Gabriel Mercier. Et je vous dois la vie.

Gabriel. Je répète ce prénom dans ma tête, comme une prière. Gabriel. Ça lui va bien. C'est un prénom d'ange, justement. L'ange Gabriel. L'ironie de la situation m'arrache presque un sourire.

Je pose ma main dans la sienne. Sa paume est chaude, sa poigne est ferme mais douce. Un frisson parcourt mon bras, remonte jusqu'à mon épaule, se propage dans tout mon corps.

— Élise, je réponds. Je m'appelle Élise.

Et là, il fait quelque chose qui me coupe le souffle. Il baisse la tête, porte ma main à ses lèvres, et y dépose un baiser. Lent. Solennel. Comme un chevalier d'autrefois saluant sa dame.

— Élise, répète-t-il en savourant chaque syllabe. Je vous cherchais.

Je vous cherchais. Trois mots. Trois petits mots qui font s'effondrer toutes les digues que j'avais érigées. Mes yeux s'emplissent de larmes, et je ne sais même pas pourquoi. Soulagement ? Bonheur ? Peur ? Un mélange de tout cela, sans doute.

— Pourquoi ? je demande, la voix tremblante.

Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde, intensément, comme s'il cherchait à lire dans mon âme. Puis il sourit, un sourire triste et lumineux à la fois, qui lui creuse une fossette sur la joue gauche.

— Parce que je n'ai pas pu vous oublier. Parce que je suis revenu sur cette plage tous les soirs depuis trois jours. Parce que j'avais besoin de savoir qui vous étiez. L'ange qui m'a ramené à la vie.

— Je ne suis pas un ange, je proteste faiblement.

— Pour moi, si.

Il lâche ma main, et je ressens aussitôt un vide, un manque. Il fait un pas en arrière, comme pour me laisser de l'espace, me donner le choix de partir ou de rester.

— Voulez-vous marcher un peu avec moi ? propose-t-il. Je n'ai pas envie d'être seul ce soir.

Je devrais refuser. Je devrais rentrer chez moi, retrouver ma vie ordinaire, oublier cet inconnu aux yeux gris-vert qui me trouble bien trop. Mais je ne peux pas. Quelque chose en lui m'attire, me fascine, me retient. Comme un aimant. Comme un sortilège.

— D'accord, je murmure.

Nous nous mettons à marcher le long de l'eau, côte à côte, sans nous toucher. Le silence entre nous n'est pas gênant. Il est doux, apaisant, plein de promesses inexprimées. Les vagues viennent mourir à nos pieds, régulières, hypnotiques.

— Vous habitez Port-Margot ? demande-t-il après un long moment.

— Depuis toujours. Enfin, depuis la mort de ma mère. J'avais six ans. J'habite chez ma tante.

— Je suis désolé. Pour votre mère.

— Et vous ?

Il marque une hésitation. Ses traits se durcissent imperceptiblement.

— Je suis né ici. Mais je vis un peu partout, au gré des affaires de mon père. Je ne suis à Port-Margot que pour l'été.

— Votre père…

— Armand Mercier. Vous connaissez peut-être le nom.

Je le connais, bien sûr. Tout le monde connaît le nom des Mercier à Port-Margot. Une famille richissime, propriétaire d'un empire pharmaceutique, qui possède des cliniques dans toute l'Europe. Un nom synonyme de pouvoir, d'argent, d'influence. Un nom qui fait peur et qui fascine à la fois.

— Je vois, je dis simplement.

Il s'arrête, se tourne vers moi. La lune commence à se lever, jetant des reflets argentés sur son visage.

— Ce n'est pas ce que vous croyez. Mon père n'est pas… Je ne suis pas comme lui. Je déteste tout ce qu'il représente.

Sa voix est dure, presque amère. Je perçois une souffrance profonde derrière ses mots, une colère rentrée, une blessure ancienne qui ne s'est jamais refermée. Je voudrais lui demander des explications, mais je sens que ce n'est pas le moment. Il me fait confiance en me disant cela. Une confiance fragile, encore timide.

— Je ne vous juge pas, Gabriel. Je ne vous connais pas assez pour ça.

— Alors apprenez à me connaître, dit-il avec une intensité soudaine. S'il vous plaît.

Sa main effleure la mienne. Un contact à peine esquissé, qui me fait frissonner de la tête aux pieds. Je ne retire pas ma main.

— Pourquoi moi ? je demande encore.

Il sourit de nouveau, ce sourire triste et magnifique.

— Parce que quand j'étais en train de me noyer, dans le noir, dans le froid, j'ai vu votre visage. Et j'ai pensé que si la mort avait votre visage, alors je n'avais pas peur de mourir. Mais vous m'avez ramené. Vous m'avez donné une seconde chance. Et j'ai besoin de savoir pourquoi.

Je ne sais pas quoi répondre. Les mots me manquent, comme toujours quand les émotions sont trop fortes. Je ne suis pas douée pour parler de ce que je ressens. Je l'enferme tout à l'intérieur, dans une boîte secrète que personne n'a jamais ouverte.

Alors je fais la seule chose qui me semble juste. Je prends sa main dans la mienne, je l'entrelace à mes doigts, et je continue à marcher en silence.

Nous marchons ainsi jusqu'à ce que la nuit soit complète, jusqu'à ce que les étoiles s'allument une à une dans le ciel. Il me raconte des choses légères : son amour de la mer, son dégoût des mondanités, sa passion pour la navigation. Je lui parle de mes études, de mes rêves de médecine, de mon envie de sauver des vies. Je ne lui dis pas que c'est à cause de ma mère, morte dans un accident de voiture, que je veux devenir médecin. Je ne lui dis pas que sauver des vies, c'est ma façon à moi de la garder vivante.

Quand vient l'heure de se quitter, à l'entrée de la plage, il garde ma main dans la sienne plus longtemps que nécessaire.

— Je peux vous revoir ?

La question me fait battre le cœur plus vite. Il me demande la permission. Il ne me l'impose pas. C'est un détail, mais pour moi, ça change tout.

— Demain, je réponds. Même heure, même endroit.

Il sourit, et ce sourire-là n'a rien de triste. Il est lumineux, éclatant, plein de vie.

— J'y serai.

Je m'éloigne, le cœur gonflé d'une émotion que je n'ose pas nommer. Je ne me retourne pas, mais je sais qu'il me regarde partir. Je le sens, comme une présence invisible, comme une chaleur dans mon dos.

Ce soir-là, dans ma chambre, je ressors le dessin de ses yeux. Je le contemple longuement, un sourire idiot aux lèvres. Puis je prends un crayon, et en dessous, j'écris son prénom.

Gabriel.

Je le prononce à voix basse, pour l'entendre, pour le goûter, pour l'apprivoiser. Gabriel. Gabriel. Gabriel.

Et je m'endors en murmurant ce prénom, comme une incantation, comme une promesse.

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