Se connecterCHAPITRE 2 : LE PENDAILLON BRISÉ
Gabriel
La première chose que je vois en ouvrant les yeux, c'est le plafond blanc de l'hôpital.
Un plafond fade, anonyme, strié de néons qui bourdonnent sourdement. L'odeur de l'antiseptique me prend à la gorge. J'essaie de bouger, mais mon corps est lourd, engourdi, comme si on m'avait rempli de plomb. Ma tête me fait mal. Un élancement sourd derrière les tempes, qui pulse au rythme de mon cœur.
Je tourne la tête, lentement, avec précaution. La chambre est vide, à l'exception d'une silhouette assise près de la fenêtre, droite, rigide, parfaitement immobile.
Mon père.
Armand Mercier en personne, vêtu d'un costume sombre qui doit coûter plus cher que ce que la plupart des gens gagnent en un mois. Il ne regarde pas dans ma direction. Il fixe la fenêtre, ou plutôt ce qu'il y a au-delà, les toits de la ville, le ciel gris, comme si le spectacle de son fils alité ne méritait pas son attention.
— Père.
Ma voix est rauque, étranglée. L'eau de mer, sans doute. Les souvenirs commencent à remonter par vagues, désordonnés, confus. Le bateau. La tempête soudaine. La voile qui claque, la corde qui se détache, le choc sur ma tempe, et puis le noir. Le noir absolu.
— Tu es réveillé, dit mon père sans se retourner.
Ce n'est pas une question. C'est un constat, froid, dépourvu de toute émotion. Il ne demande pas comment je me sens, si je souffre, si j'ai besoin de quelque chose. Il constate que je suis réveillé, comme il constaterait que le soleil s'est levé ou que la Bourse a ouvert.
— Que s'est-il passé ?
— Tu as eu un accident. Ton bateau a chaviré. Quelqu'un t'a repêché et t'a ramené sur la plage. Les secours t'ont trouvé inconscient sur le sable.
Quelqu'un. Ce mot résonne étrangement dans ma tête. Quelqu'un m'a repêché. J'essaie de me souvenir, de mettre des images sur ces heures perdues. Il y a quelque chose, une sensation diffuse, une présence. Une voix qui supplie. « S'il te plaît, ne meurs pas. » Des yeux. Des yeux immenses, sombres, emplis de larmes. Non, pas juste des yeux. Un visage. Un visage de jeune fille, encadré de cheveux mouillés, penché sur moi.
— La personne qui m'a sauvé… Qui est-ce ?
— Aucune idée, répond mon père en se levant enfin. Les secours n'ont trouvé personne. Tu étais seul sur la plage.
Seul. C'est impossible. Je me souviens d'elle. Je me souviens de ses larmes, de son souffle sur mes lèvres, de ses doigts glacés sur mon visage. Je me souviens surtout de ses yeux. Des yeux comme je n'en ai jamais vu, d'une profondeur abyssale, pleins de terreur et de détermination mêlées.
— Elle était là, j'insiste. Une fille. C'est elle qui m'a sauvé.
Mon père me regarde enfin, et son expression me glace. C'est un regard d'acier, froid et tranchant, qui ne laisse aucune place à la discussion.
— Tu as eu un choc à la tête, Gabriel. Tu as déliré. Il n'y avait personne.
Je sais qu'il ment. Je le sais avec une certitude viscérale, qui n'a rien de rationnel. Mais je sais aussi qu'il est inutile de discuter. Mon père ne tolère pas la contradiction. Il ne l'a jamais tolérée.
Il s'approche du lit, sort quelque chose de sa poche et le pose sur la table de chevet.
— On a trouvé ça dans ta main quand on t'a ramassé. Tu le serrais comme si ta vie en dépendait.
Je baisse les yeux. C'est un coquillage. Un petit coquillage blanc, poli par la mer, brisé en deux morceaux. Le cordon qui devait le retenir est cassé, effiloché. Un pendentif. Le pendentif de la fille. C'est forcément le sien. Il a dû se détacher pendant qu'elle me sauvait, et je l'ai agrippé sans m'en rendre compte.
Je tends la main, je prends les deux morceaux avec une délicatesse presque religieuse. Ils sont froids, lisses, usés par le sel et le temps. Je les tiens au creux de ma paume, et une émotion étrange me submerge. Une émotion que je ne saurais nommer, un mélange de gratitude et de nostalgie, de manque et d'espoir.
— Un coquillage, commente mon père d'un ton méprisant. J'espère que tu n'accordes pas d'importance à ce genre de babiole.
Je ne réponds pas. Je referme les doigts sur les morceaux, les serrant si fort que les bords tranchants m'entament légèrement la peau. Ce coquillage, c'est tout ce qui me reste d'elle. La fille aux yeux sombres. La fille qui m'a ramené à la vie.
— Tu as de la chance d'être en vie, reprend mon père en se dirigeant vers la porte. Les médecins disent que tu n'as rien de grave. Une commotion légère, quelques contusions. Tu pourras sortir demain.
— Formidable, je murmure sans conviction.
Il s'arrête sur le seuil, la main sur la poignée. De dos, il semble encore plus imposant, encore plus inaccessible.
— J'ai un plan pour ton avenir, Gabriel. Un plan qui ne souffrira aucun écart. Tu ferais bien de te reposer et de te préparer. La comédie est terminée.
La porte se referme derrière lui avec un cliquetis sec, me laissant seul avec le silence et le coquillage brisé.
La comédie. C'est ainsi qu'il appelle ma vie. Une comédie. Une pièce dont il tire les ficelles, dont il écrit le scénario, où chaque acteur doit jouer le rôle qu'il lui a assigné. Mon rôle à moi, c'est d'être le fils parfait, l'héritier docile, le reflet de sa puissance et de sa réussite. Rien d'autre. Rien de plus.
Je rouvre la main, je contemple les deux morceaux du coquillage. La cassure est nette, comme une blessure. Deux fragments qui, autrefois, ne faisaient qu'un. Je me demande si elle est triste de l'avoir perdu. Si elle pense à moi. Si elle regrette d'être venue à mon secours.
Parce que moi, je ne peux pas m'empêcher de penser à elle.
Son visage flotte dans ma mémoire, flou et pourtant si présent. Je revois la courbe de ses joues, la ligne de son cou, la manière dont ses lèvres tremblaient quand elle prononçait ces mots, « s'il te plaît, ne meurs pas ». Je ne sais pas qui elle est, ni d'où elle vient, ni pourquoi elle était sur cette plage à cette heure-là. Mais je sais une chose, avec une certitude qui me dépasse : je dois la retrouver.
Je passe le reste de la journée à fixer le plafond, le coquillage serré dans ma main. Les heures s'égrènent, ponctuées par les visites des infirmières, les plateaux-repas insipides, les contrôles de routine. On me pose des questions, on me palpe, on me prend la tension. Je réponds machinalement, l'esprit ailleurs.
Le soir venu, quand le silence retombe sur l'hôpital, je me lève. Mes jambes sont faibles, ma tête tourne un peu, mais je tiens debout. Je m'habille avec les vêtements qu'on m'a apportés, un jean et un pull sombres. Je glisse les morceaux du coquillage dans ma poche, tout contre mon cœur.
Et je sors.
Je n'ai pas de plan précis. Juste une idée fixe, une obsession naissante qui me ronge de l'intérieur. La plage. Elle était sur la plage. Si elle habite dans les environs, peut-être qu'elle y retournera. Peut-être qu'elle cherchera son pendentif. Peut-être que je la reverrai.
Je marche dans les rues désertes de Port-Margot, les mains enfoncées dans les poches, le col relevé contre le vent du soir. La ville est belle la nuit, avec ses maisons blanches aux volets bleus, ses bateaux de pêche qui dansent dans le port, ses réverbères qui projettent des halos dorés sur les pavés. Mais je ne vois rien de tout cela. Je ne vois qu'elle.
La plage est déserte, comme je l'espérais. La lune se reflète sur l'eau, traçant un chemin argenté jusqu'à l'horizon. Le sable est frais sous mes pieds. Je marche là où les vagues viennent mourir, là où la mer et la terre se rencontrent, là où la vie a failli me quitter.
Je ferme les yeux. J'essaie de faire revivre l'instant. Le choc de l'eau glacée. L'obscurité qui m'engloutit. Et puis, soudain, la lumière. Sa lumière. Ses yeux au-dessus de moi, comme deux étoiles dans la nuit. Sa bouche sur la mienne, qui me rend la vie.
— Où es-tu ? je murmure dans le vent.
Le silence est ma seule réponse.
Je reviens le lendemain soir. Et le surlendemain. Tous les soirs, à la même heure, je marche sur cette plage, le coquillage dans ma poche, l'espoir chevillé au cœur. Les jours passent, et rien. Elle ne vient pas. Elle ne revient pas. Je commence à me demander si j'ai rêvé, si mon père avait raison, si tout cela n'était qu'un délire, une hallucination.
Mais le coquillage est bien réel. Je le tiens dans ma main, je caresse sa surface lisse, je le porte parfois à mes lèvres, comme s'il pouvait me transmettre un peu de sa présence. Elle existe. Elle m'a sauvé. Et je la retrouverai, même si je dois passer le reste de ma vie à parcourir cette plage.
Ce soir, le vent est plus fort que d'habitude. La mer est agitée, les vagues s'écrasent sur le sable avec une violence sourde. Je remonte le col de mon pull, je m'apprête à rebrousser chemin. Et c'est là que je la vois.
Elle est là, à quelques mètres de moi, immobile, les pieds dans l'eau. Elle regarde l'horizon, les cheveux fouettés par le vent. Son profil se découpe sur le ciel sombre, fragile et pourtant incroyablement déterminé.
Mon cœur s'arrête. Puis repart, battant à tout rompre.
Je m'approche, le souffle court. Elle ne m'a pas entendu. Elle ne m'a pas vu. Je m'arrête à deux pas d'elle, et je prononce les seuls mots qui me viennent.
— C'est vous.
Elle sursaute, se retourne brusquement. Ses yeux s'écarquillent. La reconnaissance. La peur. La fuite, déjà, dans le mouvement de ses épaules. Elle va partir. Elle va encore disparaître.
Je plonge ma main dans ma poche, j'en sors les deux morceaux du coquillage, je les tends vers elle.
— Votre pendentif. Il est cassé. C'est vous qui m'avez sauvé.
Elle reste figée, les yeux rivés sur les fragments du coquillage. Puis, lentement, elle lève la main vers son cou, comme pour vérifier son absence. Ses doigts tremblent.
— Comment…
Sa voix est à peine audible, étranglée par l'émotion.
— Vous l'avez perdu en me sauvant. Je l'ai gardé. J'espérais vous retrouver.
Elle ne dit rien. Elle me regarde, et dans ses yeux je vois toute la gamme des émotions humaines : la surprise, la méfiance, la curiosité, et quelque chose d'autre, une lueur fragile que je n'ose pas nommer.
Je fais un pas vers elle. Elle ne recule pas. C'est déjà une victoire.
— Je m'appelle Gabriel, je dis en lui tendant la main. Gabriel Mercier. Et je vous dois la vie.
Elle hésite. Son regard passe de ma main à mon visage, de mon visage au coquillage, du coquillage à mes yeux. Puis, enfin, elle pose sa main dans la mienne.
— Élise. Je m'appelle Élise.
Sa peau est glacée. Ses doigts sont fins, délicats. Ils se referment autour des miens avec une douceur qui me serre le cœur. Je baisse la tête, je porte sa main à mes lèvres, j'y dépose un baiser lent, presque solennel.
— Élise, je répète, savourant chaque syllabe. Je vous cherchais.
Et dans ses yeux qui s'illuminent d'une lueur nouvelle, je comprends que ma vie vient de basculer pour la seconde fois.
CHAPITRE 27 : LE CHOC DES SOUVENIRSÉliseGabriel vient de partir, mais sa présence flotte encore dans l'air du café comme une fumée tenace. Je reste assise à notre table, les yeux rivés sur sa tasse vide, sur la petite cuillère qu'il a tournée machinalement pendant toute notre conversation, sur la trace humide laissée par son verre d'eau sur le bois verni.Il n'a pas changé. Ou plutôt, il a changé, mais pas comme je l'imaginais. Je m'attendais à retrouver l'homme froid et distant qui m'a chassée de sa vie il y a sept ans. J'ai retrouvé un homme brisé, marqué par les épreuves, rongé par la culpabilité, mais toujours habité par cette intensité qui m'avait tant fascinée autrefois.Ses yeux. Ses yeux gris-vert n'ont pas changé. Ils sont toujours aussi profonds, aussi magnétiques, aussi dangereux. Quand il m'a regardée, tout à l'heure, j'ai senti mon armure se fissurer. J'ai senti les souvenirs remonter à la surface, comme des noyés qu'on croyait disparus à jamais.Je ferme les yeux, et c
CHAPITRE 26 : LE DIAGNOSTIC IMPOSSIBLEÉliseLe café en face de l'hôpital est presque vide à cette heure.J'ai choisi cet endroit délibérément. Un terrain neutre, impersonnel, loin de mon bureau et de son aura d'autorité médicale. Ici, je ne suis pas le docteur Morel. Je suis juste une femme assise à une table, attendant un homme qu'elle n'a pas revu depuis sept ans. La différence est subtile, mais elle est essentielle. Dans mon bureau, j'avais l'avantage. Ici, nous sommes à égalité.Gabriel n'est pas encore arrivé. Je suis venue en avance, comme toujours. L'exactitude est une déformation professionnelle, une habitude contractée au bloc opératoire où chaque seconde compte. Je commande un café, que je ne bois pas, et je regarde la porte.Quand il entre enfin, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je le vois balayer la salle du regard, chercher mon visage parmi les rares clients attablés. Il me repère, et son expression change. Un mélange de soulagement et d'appréhension, comme un hom
CHAPITRE 25 : LA PORTE S'OUVREÉliseLa porte claque derrière lui, et le silence retombe sur mon bureau comme un couvercle de plomb.Je reste debout, immobile, les yeux rivés sur cette porte fermée, comme si j'attendais qu'il revienne, qu'il pousse à nouveau le battant, qu'il prononce les mots que je n'ai pas voulu entendre. Mais la porte reste close. Le couloir est silencieux. Gabriel est parti.Je m'assois, ou plutôt je m'effondre sur ma chaise, les jambes coupées, le cœur en charpie. Mes mains tremblent. Mes mains qui ne tremblent jamais, qui tiennent un scalpel avec une précision millimétrique, qui réparent des cœurs malades sans l'ombre d'une hésitation. Ces mains-là tremblent comme des feuilles sous l'orage.Je les regarde, ces mains. La droite porte encore la cicatrice de cette nuit de pluie, quand j'ai fui la propriété des Mercier, quand je suis tombée sur le gravier, quand le sang a coulé sans que je sente rien d'autre que la douleur de mon âme qui se déchirait. Sept ans. Sep
CHAPITRE 24 : L'ATTENTEÉliseLe nom s'affiche sur l'écran de mon ordinateur, et le monde s'arrête.Gabriel Mercier. Quatorze heures trente. Consultation de cardiologie. Motif : douleurs thoraciques.Je fixe ces quelques lignes comme si elles étaient écrites dans une langue étrangère, comme si mon cerveau refusait d'en comprendre le sens. Gabriel Mercier. Ici, dans mon hôpital, dans mon service. Gabriel Mercier, que je n'ai pas revu depuis sept ans, depuis cette nuit de pluie où il m'a chassée de sa vie.Mon cœur s'emballe. Ma respiration se bloque. Mes mains se mettent à trembler, ces mains qui ne tremblent jamais, ces mains qui ont valu au docteur Élise Morel le surnom de « scalpel de glace ». Je les pose à plat sur le bureau, je les regarde, je les force à se calmer.Je devrais refuser. Je devrais dire à mon assistante d'annuler ce rendez-vous, de l'orienter vers un confrère, de trouver un prétexte. Je suis chirurgienne cardiaque, pas généraliste. Je n'ai pas à recevoir des patient
CHAPITRE 23 : LE RÊVE PRÉMONITOIREÉliseCette nuit, je rêve de la plage.La plage de Port-Margot, déserte sous un ciel d'encre, balayée par un vent glacé qui soulève le sable en tourbillons furieux. Les vagues s'écrasent sur le rivage avec une violence inhabituelle, comme si la mer elle-même était en colère. Je marche pieds nus, les chevilles enfoncées dans le sable mouillé, et je ne sais pas pourquoi je suis là. Je ne sais pas ce que je cherche.Et puis je le vois.Gabriel.Il est debout au bord de l'eau, immobile, le regard fixé sur l'horizon. Ses cheveux sont ébouriffés par le vent, ses vêtements trempés par les embruns. Il ne semble pas sentir le froid, ni la pluie, ni la morsure du sel sur sa peau. Il est là, simplement, comme une statue, comme un fantôme.Je m'approche, le cœur battant. Quelque chose ne va pas. Quelque chose ne va vraiment pas.— Gabriel ?Il se retourne lentement, et je retiens un cri.Son visage est en sang. Une blessure béante lui barre la tempe, une blessur
CHAPITRE 22 : LA TRAQUE DE CLAIREClaireJe n'ai jamais aimé rester les bras croisés.C'est un défaut, je sais. Mes professeurs de droit me le répétaient sans cesse : « Maître Fontaine, un bon avocat sait attendre son heure. » Mais je ne suis pas une bonne avocate. Je suis une excellente avocate. Et l'excellence, ça se gagne à la force du poignet, en remuant ciel et terre, en fouillant dans les poubelles si nécessaire, en ne dormant jamais tant que la vérité n'est pas établie.Alors quand Élise m'a raconté l'histoire de sa mère, quand j'ai vu dans ses yeux cette détresse qu'elle refuse d'admettre, j'ai su que je ne pourrais pas rester les bras croisés. J'ai commencé à enquêter. Discrètement d'abord, pendant mon temps libre. Puis de plus en plus obsessionnellement, à mesure que je découvrais l'ampleur des crimes d'Armand Mercier.Aujourd'hui, je suis assise dans un café crasseux de la banlieue de Genève, en face d'un homme qui pourrait faire basculer toute l'affaire.Il s'appelle Marce







