FAZER LOGINChantelle sentit le changement avant de pouvoir le nommer. Ce n’était pas une phrase. Pas un geste clair. Plutôt une suite de presque rien : un silence un peu trop long quand elle parlait, un regard qui se retirait trop vite, une fatigue nerveuse dans la manière dont Collen lui caressait la main, comme s’il s’excusait de quelque chose sans avoir encore choisi ses mots. Elle était toujours à l’hôpital. Les médecins parlaient moins durement, mais personne n’osait employer le mot soulagement. On restait dans les prudences, les “si”, les “à condition que”. Ce matin-là, la lumière tombait en carrés pâles sur les draps. Théronie était venue avec un sac de fruits et une mauvaise humeur tendre. — J’ai croisé trois infirmières qui m’ont dit de ne pas vous fatiguer. Alors j’ai envie de parler fort juste pour les contrarier. Chantelle eut un sourire faible. — Fais-le dans le couloir. Ici,
Edmond comprit avant tout le monde. Il n’eut besoin ni d’aveu ni de preuve. Il lui suffit de voir Julia sortir du bureau de Collen ce matin-là, le visage un peu trop pâle, l’allure un peu trop tenue, comme une comédienne qui vient de réussir une scène risquée et s’oblige déjà à jouer l’après. Il attendit qu’elle traverse le couloir. Puis, au lieu de l’appeler, il se contenta de dire en passant près d’elle : — Vous avez enfin cessé de perdre du temps. Julia s’arrêta net. — Je ne vois pas de quoi vous parlez. — C’est bien. Continuez à parler comme ça devant les autres. Elle tourna la tête lentement vers lui. — Et devant vous ? Edmond esquissa un sourire mince. — Devant moi, vous pouvez éviter l’innocence. Elle vous va mal. Ils étaient seuls près de la baie vitrée du couloir secondaire, celui qu’on empruntai
La journée avait laissé sur Collen une fatigue qui n’était plus seulement physique. C’était autre chose : l’impression d’être devenu poreux, percé de partout, incapable de retenir les coups.Après l’hôpital, il n’était pas rentré chez lui. Il était retourné au groupe, parce qu’il fallait des réponses, parce qu’agir lui paraissait moins insupportable que penser.Stéphane et Clarisse l’attendaient dans la petite salle de réunion du dernier étage. Sur la table, des feuilles, des impressions, un ordinateur ouvert. Le dispositif avait quelque chose d’hostile, presque policier.— Qu’est-ce que vous avez ? demanda Collen.Clarisse poussa un dossier vers lui.— D’abord, ce qu’on n’a pas.— C’est encourageant.— Pas de trace d’une déclaration de paternité, pas de procédure engagée contre toi, pas de demande financière ancienne, rien d’officiel.— Et ce qu’on a ?Stéphane répondit.— Des dates
Clarisse ferma la porte du bureau derrière Stéphane. — Assieds-toi. — Non. — Collen. — J’ai dit non. Il fit trois pas, revint, heurta presque la table basse, reprit sa marche. Ses gestes n’étaient plus ceux d’un homme en contrôle ; c’étaient des mouvements de survie. Stéphane resta près de la fenêtre, assez loin pour ne pas l’étouffer, assez près pour intervenir si nécessaire. — Tu la crois ? demanda-t-il. Collen rit. Un son sec, vide. — C’est ça, la bonne question ? — Oui. — Non, la bonne question c’est : pourquoi maintenant ? — On peut répondre aux deux. Collen s’arrêta enfin. — Le timing colle. Il l’avait dit. Les mots tombèrent dans la pièce comme des cailloux dans l’eau noire. Stéphane ne broncha pas. — Tu es sû
Le lendemain matin, le groupe Wilkerson avait cette agitation artificielle des lieux où chacun feint de travailler normalement alors qu’un drame circule dans tous les couloirs. Collen avait décidé de passer au siège avant de retourner à l’hôpital. Deux heures, pas plus. C’était la condition posée par Chantelle elle-même. — Va travailler, lui avait-elle dit. Sinon tu vas finir par me regarder respirer comme un agent de sécurité. — Je regardais déjà avant. — Je sais. C’est bien ce qui m’inquiète. Alors il était venu. Mal rasé, raide, vidé. Clarisse l’attendait avec plusieurs chemises dans les bras. — J’ai regroupé ce qui exige ta signature réelle. Le reste peut brûler. — Tentant. Elle marchait à côté de lui quand le standardiste se leva brusquement, visiblement embarrassé. — Monsieur Segarra… il y a… enfin…
Le troisième jour, la chambre de Chantelle avait retrouvé cette apparence trompeuse des lieux presque calmes : rideaux tirés à moitié, lumière pâle, verre d’eau sur la table, couverture remontée jusqu’à la taille. Le drame, lui, n’était pas parti. Il s’était juste mis à chuchoter. Les médecins parlaient d’une amélioration prudente. Rien n’était gagné, mais l’hémorragie s’était arrêtée. Le bébé vivait toujours. Cette seule phrase maintenait tout le monde debout. Collen n’avait quitté l’hôpital que deux heures pour se changer. En revenant, il trouva Théronie assise à la place qu’il occupait d’ordinaire. Elle tricotait sans regarder ses mains, comme toujours lorsqu’elle était trop nerveuse. — Tu pourrais dormir, lui dit-elle. — Toi aussi. — J’ai passé l’âge d’obéir. Il embrassa le front de Chantelle. Elle ouvrit les yeux. — Tu sens le café raté.







