LOGINLa maison des Segarra avait pris cette habitude étrange des jours fragiles : parler moins fort, marcher avec précaution, refermer les portes sans bruit. Chantelle était assise près de la fenêtre du salon, une couverture légère sur les genoux. La lumière de fin d’après-midi glissait sur ses mains jointes. Elle n’avait pas bonne mine, mais elle gardait ce sourire discret qui ressemblait davantage à une discipline qu’à un apaisement. Théronie entra la première avec une tasse. — Bois au moins ça. — Si je bois encore une tisane, je vais finir par sentir le jardin tout entier, souffla Chantelle. Théronie eut un petit rire, vite effacé. — Tant mieux. Le jardin vaut mieux que les médecins. — Dis pas ça devant Karl, dit Hélène depuis l’encadrement de la porte. Comme si son nom l’avait appelé, Karl Weber apparut derrière elle, droit dans son manteau sombre, s
À partir de la semaine suivante, Karl Weber suivit aussi la grossesse de Chantelle. La décision tomba d’une manière si naturelle qu’elle en fut presque inquiétante. Il venait déjà pour Stéphane. Il connaissait la maison, les rythmes, les fragilités, la récente panique de l’ascenseur. Quand Hélène mentionna que le premier médecin consulté voulait un suivi plus régulier à cause du stress et de l’incident, Karl leva à peine les yeux de ses notes. — Je m’en charge. Le silence dans le salon fut bref, mais net. Chantelle était assise près de la fenêtre, un carnet sur les genoux qu’elle ne remplissait plus. Collen, derrière elle, posa immédiatement une main sur le dossier de sa chaise. — Vous ? demanda-t-il. Karl referma son stylo. — Oui. — Vous êtes aussi obstétricien maintenant ? demanda Stéphane avec cette sécheresse qui lui servait de prudence.
La réconciliation ne fut pas spectaculaire. Elle fut meilleure que cela. Le lendemain, au groupe, Clarisse arriva en même temps que Stéphane. Ils sortirent de la voiture avec cette discrétion un peu trop égale des gens qui ont enfin dit l’essentiel et n’ont aucune envie de l’offrir tout de suite au premier regard venu. Pourtant quelque chose avait changé dans leur manière de marcher à la même vitesse, de s’attendre au seuil de l’ascenseur, de se tendre les dossiers sans la crispation des jours précédents. Chantelle le vit dès qu’ils passèrent la porte. — Ah, dit-elle. Clarisse leva un sourcil. — Quoi, ah ? — Rien. J’aime juste quand les gens ont l’air moins stupides. Stéphane s’assit avec précaution. — Ton sens du romantisme me bouleverse. — Je suis enceinte. Je n’ai plus le temps pour les métaphores. Col
Ce fut Clarisse qui revint. Pas tout à fait comme on revient d’une simple dispute, ni comme on revient d’une absence. Elle revint comme quelqu’un qui a longtemps tourné autour d’une phrase trop lourde pour être déposée, jusqu’à comprendre qu’elle ne la porterait plus seule sans l’abîmer davantage. Le soir était calme chez les Segarra. Chantelle s’était couchée tôt après une journée difficile. Hélène lisait dans le petit salon. Robin somnolait. Théronie pliait du linge sur la grande table, avec cette application presque sacrée qui lui permettait d’écouter tout ce qui comptait sans jamais donner l’air d’y participer. Stéphane était dans la véranda, un dossier fermé sur les genoux. Il ne lisait pas. Il regardait la nuit, la pluie faible sur les vitres, les reflets de la maison. Quand Clarisse entra, il ne tourna pas la tête tout de suite. Il l’avait reconnue au bruit de ses pas. — Bonsoir, dit-el
Le stage de Julia se termina sans véritable rupture. C’était peut-être cela qui rendit la suite plus violente encore. Rien ne marqua clairement la fin de sa présence provisoire. Pas de formule de remerciement particulière, pas de départ, pas de vide temporaire permettant au groupe de respirer et de se demander s’il voulait vraiment la garder. Au contraire, tout glissa avec une fluidité presque obscène. Le matin où les ressources humaines envoyèrent la note interne, Clarisse fut la première à la lire. Elle se tenait près de l’imprimante, un lot de relevés à la main. Le document sortit en plusieurs feuilles, agrafées à peine encore chaudes. Réaffectation interne — poste de secrétariat de direction, rattachement direct à Collen Wilkerson — Julia Weber. Clarisse relut une seconde fois. Puis une troisième. Stéphane, depuis le bureau, la vit blanchir légè
Le retrait de Chantelle ouvrit un espace. Julia entra dedans. Pas brutalement. Pas comme une usurpatrice évidente qu’on aurait pu désigner du doigt dès le premier jour. Elle fit exactement ce qu’il fallait pour que son avancée ressemble à une suite de nécessités pratiques. Le premier matin sans Chantelle, Collen arriva avant tout le monde. Il avait mal dormi. Trop appelé les Segarra. Trop relu le rapport de l’ascenseur. Trop regardé le siège vide du bureau voisin dans sa tête avant même de le retrouver en vrai. Quand il entra, le planning du jour était déjà imprimé. Il s’arrêta. La feuille reposait à droite de son clavier, alignée sur l’angle exact que Chantelle utilisait toujours. Julia, depuis le secrétariat latéral, leva les yeux. — J’ai repris la trame d’hier soir à partir des derniers mails, dit-elle. Je savais que vous voudriez gagner du temps







