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Chapitre 2

last update تاريخ النشر: 2026-04-29 06:55:42

Chapitre 2

Drago

Je suis debout devant la fenêtre de mon bureau depuis que le guetteur a signalé le fourgon. Un verre de whisky trente ans d'âge dans la main droite, la gauche enfoncée dans la poche de mon pantalon, je regarde la route en lacets qui serpente au flanc de la falaise. La fourgonnette noire ressemble à un scarabée rampant, minuscule et prévisible.

Elle est dedans. Ludovica Sarri. Cinq ans. Cinq putains d'années.

Je porte le verre à mes lèvres, laisse le liquide ambré rouler sur ma langue, brûler ma gorge. Le tourbillon tourne dans le cristal quand je fais pivoter mon poignet, et la glace tinte, un son aigu, cristallin. Derrière moi, mon bureau est plongé dans la pénombre ; seule la fenêtre dispense une clarté grise, lourde d'orage. La falaise dégringole vers une mer d'huile, la brume s'effiloche sur les crêtes, et ce paysage, le plus beau du monde, je ne le vois plus.

Je ne vois qu'elle. Elle, il y a cinq ans.

Je ferme les yeux, et la scène se déroule derrière mes paupières avec une netteté chirurgicale. La salle de bal de l'hôtel Excelsior, Naples. C'était mon gala de fiançailles. Trois cents invités, l'élite de la finance et de la noblesse italienne, un orchestre à cordes, des pyramides de champagne. Je portais un smoking blanc, j'étais jeune, j'étais arrogant, j'étais le prince héritier de l'empire Valenti. Et elle était là, Ludovica, dix-huit ans à peine, une robe de mousseline émeraude qui flottait autour d'elle comme une eau, des étoiles dans les yeux.

Elle tenait le micro.

Le brouhaha s'était tu. Les archets s'étaient arrêtés. Tous les regards ,mes alliés, mes rivaux, ma fiancée, mon père  s'étaient tournés vers cette gamine qui venait de taper sur une coupe avec une petite cuillère pour attirer l'attention. Elle souriait, un sourire radieux, un sourire que je croyais complice. Nous avions dansé ensemble une heure plus tôt. Nous avions parlé dans le jardin d'hiver. J'avais été conquis par sa vivacité, son impertinence, cette manière qu'elle avait de me répondre alors que personne ne me répondait. Je lui avais offert un verre de champagne volé au buffet, elle avait ri, un rire de source, un rire que je voulais entendre encore.

Puis elle avait pris ce micro, et ce rire, ce rire que je voulais entendre encore, elle l'avait craché à la face de trois cents personnes.

— Mesdames, messieurs, permettez-moi de porter un toast, avait-elle lancé, la voix cristalline. À Drago Valenti, notre hôte, notre futur époux, notre… comment dit-on déjà ? Notre monstre.

Un murmure avait parcouru l'assemblée. Ma fiancée, à la table d'honneur, s'était figée. Moi, j'étais resté debout près de la piste de danse, le verre suspendu à mi-course. Ludovica avait poursuivi, ce sourire toujours accroché aux lèvres, ce sourire que je voyais maintenant pour ce qu'il était : une arme.

— Vous savez tous ce qu'on raconte sur les Valenti. Les magouilles, les chantages, les accidents qui n'en sont pas. Mais ce soir, nous célébrons l'amour. Alors buvons à Drago. Bu à l'homme qui a bâti sa fortune sur les ruines des autres. Bu au fiancé qui épouse une héritière pour son titre. Bu au monstre qui se cache sous un si joli costume blanc.

Le rire avait fusé. Pas le sien , le mien. Un rire amer, incrédule, qui avait précédé le fracas de mon verre éclatant sur le marbre. Le silence qui avait suivi était un précipice. Ludovica m'avait regardé droit dans les yeux, et j'avais vu dans les siens non pas de la haine  ce qui aurait été compréhensible, presque honorable mais de la moquerie. Une joie pure, enfantine, devant l'humiliation qu'elle m'infligeait.

Je n'ai jamais su pourquoi. Elle n'a jamais expliqué. Elle a reposé le micro, elle a attrapé une flûte sur un plateau, et elle s'est dirigée vers la sortie comme si de rien n'était, saluant un vieux comte au passage, gracieuse, aérienne, impardonnable.

La soirée a été annulée. Les fiançailles ont tenu six jours. Le père de ma promise a exigé des excuses qui ne sont jamais venues. Ma réputation, déjà sulfureuse, est devenue radioactive. Et la petite Sarri a disparu dans la nature, protégée par un père qui faisait déjà affaire avec moi, et qui a choisi d'ignorer l'esclandre plutôt que de me remettre sa fille.

Cinq ans. Cinq ans que je la cherche. Cinq ans que j'attends. Et aujourd'hui, la dette de son père a comblé le dernier obstacle. Elle est mienne.

J'ouvre les yeux. Le fourgon a disparu derrière le mur d'enceinte. Un coup discret est frappé à ma porte, et la voix de mon majordome, Mariano, s'élève dans la pénombre.

— Don Drago, la livraison est arrivée.

Je souris, un sourire mince qui ne monte pas à mes yeux. Je me retourne, pose le verre sur le bureau, et lisse ma cravate du plat de la main.

— Faites-la entrer dans le hall. Qu'elle attende. À genoux, Mariano. Je veux qu'elle m'attende à genoux.

Je prends mon temps pour descendre. Chaque marche est une revanche.

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