Mag-log inChapitre 2
Drago
Je suis debout devant la fenêtre de mon bureau depuis que le guetteur a signalé le fourgon. Un verre de whisky trente ans d'âge dans la main droite, la gauche enfoncée dans la poche de mon pantalon, je regarde la route en lacets qui serpente au flanc de la falaise. La fourgonnette noire ressemble à un scarabée rampant, minuscule et prévisible.
Elle est dedans. Ludovica Sarri. Cinq ans. Cinq putains d'années.
Je porte le verre à mes lèvres, laisse le liquide ambré rouler sur ma langue, brûler ma gorge. Le tourbillon tourne dans le cristal quand je fais pivoter mon poignet, et la glace tinte, un son aigu, cristallin. Derrière moi, mon bureau est plongé dans la pénombre ; seule la fenêtre dispense une clarté grise, lourde d'orage. La falaise dégringole vers une mer d'huile, la brume s'effiloche sur les crêtes, et ce paysage, le plus beau du monde, je ne le vois plus.
Je ne vois qu'elle. Elle, il y a cinq ans.
Je ferme les yeux, et la scène se déroule derrière mes paupières avec une netteté chirurgicale. La salle de bal de l'hôtel Excelsior, Naples. C'était mon gala de fiançailles. Trois cents invités, l'élite de la finance et de la noblesse italienne, un orchestre à cordes, des pyramides de champagne. Je portais un smoking blanc, j'étais jeune, j'étais arrogant, j'étais le prince héritier de l'empire Valenti. Et elle était là, Ludovica, dix-huit ans à peine, une robe de mousseline émeraude qui flottait autour d'elle comme une eau, des étoiles dans les yeux.
Elle tenait le micro.
Le brouhaha s'était tu. Les archets s'étaient arrêtés. Tous les regards ,mes alliés, mes rivaux, ma fiancée, mon père s'étaient tournés vers cette gamine qui venait de taper sur une coupe avec une petite cuillère pour attirer l'attention. Elle souriait, un sourire radieux, un sourire que je croyais complice. Nous avions dansé ensemble une heure plus tôt. Nous avions parlé dans le jardin d'hiver. J'avais été conquis par sa vivacité, son impertinence, cette manière qu'elle avait de me répondre alors que personne ne me répondait. Je lui avais offert un verre de champagne volé au buffet, elle avait ri, un rire de source, un rire que je voulais entendre encore.
Puis elle avait pris ce micro, et ce rire, ce rire que je voulais entendre encore, elle l'avait craché à la face de trois cents personnes.
— Mesdames, messieurs, permettez-moi de porter un toast, avait-elle lancé, la voix cristalline. À Drago Valenti, notre hôte, notre futur époux, notre… comment dit-on déjà ? Notre monstre.
Un murmure avait parcouru l'assemblée. Ma fiancée, à la table d'honneur, s'était figée. Moi, j'étais resté debout près de la piste de danse, le verre suspendu à mi-course. Ludovica avait poursuivi, ce sourire toujours accroché aux lèvres, ce sourire que je voyais maintenant pour ce qu'il était : une arme.
— Vous savez tous ce qu'on raconte sur les Valenti. Les magouilles, les chantages, les accidents qui n'en sont pas. Mais ce soir, nous célébrons l'amour. Alors buvons à Drago. Bu à l'homme qui a bâti sa fortune sur les ruines des autres. Bu au fiancé qui épouse une héritière pour son titre. Bu au monstre qui se cache sous un si joli costume blanc.
Le rire avait fusé. Pas le sien , le mien. Un rire amer, incrédule, qui avait précédé le fracas de mon verre éclatant sur le marbre. Le silence qui avait suivi était un précipice. Ludovica m'avait regardé droit dans les yeux, et j'avais vu dans les siens non pas de la haine ce qui aurait été compréhensible, presque honorable mais de la moquerie. Une joie pure, enfantine, devant l'humiliation qu'elle m'infligeait.
Je n'ai jamais su pourquoi. Elle n'a jamais expliqué. Elle a reposé le micro, elle a attrapé une flûte sur un plateau, et elle s'est dirigée vers la sortie comme si de rien n'était, saluant un vieux comte au passage, gracieuse, aérienne, impardonnable.
La soirée a été annulée. Les fiançailles ont tenu six jours. Le père de ma promise a exigé des excuses qui ne sont jamais venues. Ma réputation, déjà sulfureuse, est devenue radioactive. Et la petite Sarri a disparu dans la nature, protégée par un père qui faisait déjà affaire avec moi, et qui a choisi d'ignorer l'esclandre plutôt que de me remettre sa fille.
Cinq ans. Cinq ans que je la cherche. Cinq ans que j'attends. Et aujourd'hui, la dette de son père a comblé le dernier obstacle. Elle est mienne.
J'ouvre les yeux. Le fourgon a disparu derrière le mur d'enceinte. Un coup discret est frappé à ma porte, et la voix de mon majordome, Mariano, s'élève dans la pénombre.
— Don Drago, la livraison est arrivée.
Je souris, un sourire mince qui ne monte pas à mes yeux. Je me retourne, pose le verre sur le bureau, et lisse ma cravate du plat de la main.
— Faites-la entrer dans le hall. Qu'elle attende. À genoux, Mariano. Je veux qu'elle m'attende à genoux.
Je prends mon temps pour descendre. Chaque marche est une revanche.
Chapitre 157LudovicaLa Toscane est belle, douce, éternelle.Les collines s'étendent à perte de vue, couvertes de vignes et d'oliviers qui dansent sous le vent comme une mer verte et argentée. Les cyprès montent la garde, élancés et sombres, dessinant des silhouettes immobiles sur le ciel bleu pâle. Les villages sont accrochés aux flancs des collines comme des bijoux de pierre, leurs toits de tuiles rouges brillant sous le soleil de l'après-midi, leurs ruelles étroites serpentant entre les murs de pierre comme des veines dans un corps ancien.La petite ville où Giuseppe Sarri s'est caché est un labyrinthe de ruelles pavées, de places ombragées, de maisons aux volets verts. L'odeur du pain frais, du romarin, de la terre chaude flotte dans l'air, mêlée à celle du vin et des fleur
Chapitre 156LudovicaLa lettre de Don Valenti est toujours dans ma main, ses bords cornés, son papier jauni, ses mots tracés d'une écriture tremblante qui semble vibrer sous mes doigts comme une chose vivante, comme un secret qui refuse de rester enfoui. Je la regarde sans la voir, mes yeux fixés sur les lignes qui dansent devant moi, sur les mots qui se brouillent et se reforment en un flot continu d'images et de souvenirs.Mon père est vivant. Mon père a trahi. Mon père a fui.Et Drago savait. Pas tout. Pas la trahison. Pas les affaires louches. Mais il savait que mon père était vivant. Il savait qu'il avait disparu. Il savait qu'il m'avait vendue. Et il a gardé ce secret pendant des mois, pendant des semaines, pendant des jours, comme un poids qu'il portait seul, comme une vérité qu'il ne savait pas comment partag
Chapitre 155LudovicaLa lettre de Don Valenti est encore serrée entre mes doigts, ses bords cornés, son papier jauni, ses mots tracés d'une écriture tremblante qui semble danser sous mes yeux comme une flamme qui vacille. Je la relis une fois, deux fois, trois fois, comme si je pouvais en extraire un sens différent, comme si je pouvais trouver une faille, une contradiction, une vérité moins cruelle. Mais les mots sont là, définitifs, implacables, comme une pierre tombale posée sur ce que je croyais savoir de mon père.Je lève les yeux vers Drago. Il est debout devant moi, son visage pâle, ses yeux noirs fixés sur les miens. Ses doigts sont entrelacés aux miens, et je sens la pression qu'il exerce, juste ce qu'il faut pour que je sente sa présence, pas assez pour me faire mal. Mais je sens aussi autre chose. Une
Chapitre 154LudovicaLa lettre est encore dans mes mains, ses bords cornés, son papier jauni par les années, ses mots tracés d'une écriture tremblante qui semble vibrer sous mes doigts comme une chose vivante. Les larmes ont cessé de couler, mais je sens encore leur trace sur mes joues, leur empreinte salée sur ma peau, la brûlure des sillons qu'elles ont creusés en tombant. Mes doigts tremblent sur le papier, et je sens les battements de mon cœur dans mes tempes, dans ma gorge, dans mes poignets.Je relis les mots de Don Valenti, encore et encore, comme si je pouvais en extraire un sens différent, une vérité moins cruelle, une interprétation qui épargnerait mon père, qui épargnerait ma mémoire, qui épargnerait ce qu'il me reste de lui.« Giuseppe Sarri n'a pas fui par pe
Chapitre 153LudovicaLe bureau de Don Valenti est une pièce que je n'ai jamais vraiment explorée.Depuis sa mort, la porte est restée fermée, comme un sanctuaire qu'on n'ose pas profaner, comme un tombeau qu'on laisse dans son silence. Mais aujourd'hui, Drago m'a demandé de ranger les affaires de son père, de trier les papiers, les dossiers, les objets personnels. Il ne peut pas le faire lui-même. La douleur est encore trop vive, trop présente, trop proche. Alors j'ai accepté. Je suis entrée dans cette pièce qui sent le cuir, le vieux papier, le tabac froid, et j'ai commencé à fouiller dans les tiroirs, dans les armoires, dans les cartons poussiéreux.La lumière du matin filtre à travers les rideaux de velours pourpre, projetant une clarté rougeâtre sur les boiseries sombres, s
Chapitre 152LudovicaLe silence s'étire entre nous, épais, chargé de tout ce qui n'a pas été dit, de toutes les peurs que nous n'avons pas nommées, de toutes les promesses que nous n'avons pas encore osé formuler. Je sens ses doigts entrelacés aux miens, la chaleur de sa peau contre la mienne, la pression de sa main qui serre la mienne comme si elle ne voulait plus jamais la lâcher, comme si le simple fait de relâcher cette étreinte pouvait tout faire s'effondrer.La flamme de la lampe vacille, projetant des ombres mouvantes sur les murs lambrissés, sur les boiseries sombres, sur le piano calciné dont les cordes tordues captent la lumière par instants, comme des éclairs dans la nuit. L'air est immobile, chargé de cette attente qui précède les grandes décisions, de ce poids qui s'installe dan
Chapitre 1LudovicaLe fourgon s'arrête dans un grincement de freins qui me secoue jusqu'aux os. L'obscurité de la cellule arrière pue le métal, le gasoil et ma propre peur, cette sueur froide qui colle mon chemisier à ma colonne vertébrale depuis que les hommes silencieux m'ont jetée à l'arrière, à
Chapitre 5DragoLe contrat est lourd dans ma main, pas à cause du papier quelques feuilles à en-tête notarié mais à cause de ce qu'il représente. Un père qui vend sa fille. Une dette de sept cent mille euros transformée en acte de propriété. La signature de Giuseppe Sarri, tracée au Montblanc, su
Chapitre 4LudovicaIl fait un pas vers moi et s'accroupit. Ce mouvement inattendu cette proximité soudaine me désarçonne. Il n'est plus la statue menaçante qui me dominait de toute sa hauteur ; il est là, à ma hauteur, son visage à quelques centimètres du mien. Le parfum de son after-shave m'envel
Chapitre 3LudovicaLe marbre est une plaque de glace sous mes genoux. Le froid a depuis longtemps traversé le tissu de ma jupe, puis ma peau, puis mes muscles ; il s'est logé dans mes os comme un hôte indésirable. Mes mollets sont ankylosés, mes cuisses tremblent d'un effort continu, et pourtant je







