LOGINChapitre 3
Ludovica
Le marbre est une plaque de glace sous mes genoux. Le froid a depuis longtemps traversé le tissu de ma jupe, puis ma peau, puis mes muscles ; il s'est logé dans mes os comme un hôte indésirable. Mes mollets sont ankylosés, mes cuisses tremblent d'un effort continu, et pourtant je ne bouge pas. Je ne me relèverai pas. Je ne lui donnerai pas la satisfaction de me voir lutter.
Il descend l'escalier.
Chacun de ses pas est une détonation étouffée dans le silence du hall. Toc. Toc. Toc. Le cuir de ses semelles frappe le marbre avec une lenteur calculée, une cadence de bourreau. Les hommes qui m'entourent se sont pétrifiés, statues de muscles et de costumes noirs. Même le lustre semble retenir son souffle, les cristaux immobiles.
Je ne vois d'abord que ses chaussures. Des derbies en cuir noir, cousues main, cirées à l'excès je vois mon reflet déformé dans le bout de la chaussure droite, une tache pâle sur fond d'obsidienne. Puis le bas de son pantalon, ce tombé parfait, ce pli central si net qu'il couperait du papier. Il s'arrête à trois marches du bas. Mon regard remonte le long de ses jambes, de son torse, de sa cravate en soie grise, jusqu'à son visage.
Le choc est un uppercut. Je l'ai vu à la fenêtre, je l'ai vu sur le palier, mais là, à deux mètres, sans vitre ni distance pour amortir l'impact, Drago Valenti est une autre créature. Le temps a sculpté ses traits, creusé ses joues, durci sa mâchoire. Ses tempes grisonnent, mais c'est la seule concession à l'âge ; pour le reste, il est plus massif, plus dense, plus terrifiant. Son costume sombre est une armure, sa posture un défi. Et ses yeux ces yeux de jais, ces yeux sans étoiles me fixent avec la même intensité brûlante que le dernier jour où je les ai vus. Celui de l'humiliation.
— Ludovica Sarri, dit-il, et mon nom, mon nom complet, devient dans sa bouche une sentence. Regarde-moi.
Je ne bouge pas. Mon menton est relevé, mes yeux sont ouverts. Je le regarde déjà. Que veut-il de plus ?
Il descend une marche. Puis une autre. Il est maintenant sur le sol du hall, et il se rapproche, et je dois cambrer la nuque pour maintenir le contact visuel. Ses semelles claquent sur le marbre, et chaque pas éveille un écho qui meurt contre les colonnes. Il s'arrête à cinquante centimètres. Son ombre m'engloutit. Je respire son odeur bois de santal, cuir, whisky, un soupçon de tabac froid et c'est la même odeur, exactement la même que dans le jardin d'hiver de l'Excelsior, il y a cinq ans, quand il s'était penché vers moi pour me passer une mèche derrière l'oreille en me traitant de « petite peste magnifique ». Ma gorge se serre.
— Tu ne dis rien ? demande-t-il. Toi, la fille au micro ? Toi qui avais tant de choses à raconter, ce soir-là ?
Le sarcasme est un scalpel. Je sens la coupure, nette, précise. Mon pouls s'accélère il doit le voir, cette veine qui bat sous ma mâchoire mais je ravale la salive amère et je garde le silence. Chaque mot que je prononcerai sera une arme qu'il retournera contre moi. J'ai appris ça, en cinq ans. J'ai appris à me taire. J'ai appris que l'insolence a un prix, et que je viens de commencer à le payer.
Il sourit. Un sourire qui n'atteint pas ses yeux, un simple pli au coin de ses lèvres minces.
— Très bien. Tu veux jouer les muettes ? Jouons, alors. Mais sache une chose, ajoute-t-il en baissant la voix, un filet de velours et d'acier. Je ne suis pas pressé. J'ai cinq ans de retard, Ludovica. Cinq ans à rattraper. Nous avons tout notre temps.
Mon cœur bat si fort que je l'entends dans mes tempes. Le hall autour de moi vacille, et je me concentre sur ma respiration pour ne pas flancher. « Je ne pleurerai pas. Je ne m'évanouirai pas. Je ne lui donnerai rien. »
Drago recule d'un pas, joint les mains derrière son dos, et m'observe comme on observe un insecte sous une cloche de verre. Les hommes de main n'ont pas bougé d'un pouce. Je suis dans l'arène, seule, agenouillée, et le taureau ne charge pas encore il renifle sa proie.
— Sais-tu pourquoi tu es là ? demande-t-il d'une voix redevenue neutre, presque polie, presque mondaine.
Je connais la réponse, mais je ne la prononce pas. Il la veut de ma bouche. Il veut que je reconnaisse ma défaite avec mes propres mots. Je refuse.
— Bien, murmure-t-il devant mon silence. Je vais te l'expliquer, alors. Simplifions les choses.
Chapitre 180LudovicaLa lumière du matin filtre à travers les rideaux blancs de l'hôpital, pâle et douce, dessinant des lignes grises sur le sol en linoléum. L'odeur du désinfectant est moins forte aujourd'hui, ou peut-être que je m'y suis habituée. Mes yeux s'ouvrent lentement, lourds encore de sommeil et de fatigue. Ma gorge est sèche, ma tête légère, mais je sens la vie revenir dans mes membres, une chaleur timide qui monte le long de mes bras, de mes jambes.Je tourne la tête.Il est là.Assis sur la chaise, à côté du lit, sa main dans la mienne. Il n'a pas bougé. Ses doigts sont toujours entrelacés aux miens, chauds, fermes. Son bras bandé repose sur ses genoux, et la tache de sang sur la gaze est plus sombre, plus large qu'hier. Il n'a pas d
Chapitre 179LudovicaJe flotte dans un brouillard blanc.Des bruits, des voix, des lumières trop vives. Une odeur de désinfectant, de métal, de peur. Mon corps est lourd, si lourd. Ma gorge brûle. Ma peau brûle. Mes yeux ne s'ouvrent qu'à moitié, et le plafond blanc défile au-dessus de moi, comme si on m'emportait vers un ailleurs dont je ne connais pas le nom._ Elle est déshydratée. Choc sévère. Il faut la perfuser immédiatement._ Poussez, poussez.Des mains me touchent. Des mains froides, professionnelles. On me pique, on m'attache, on me parle sans attendre de réponse. Je veux dire que je vais bien. Je veux dire que Drago est blessé. Je veux dire qu'il ne faut pas me laisser seule. Mais aucun son ne sort. Ma bouche est sèche. Ma langue est du sa
Chapitre 178LudovicaLe coup de feu a déchiré la nuit. Drago est tombé. Son sang coule sur mes mains. Les sirènes hurlent. Les gyrophares clignotent. Le chaos est total.Puis la fusillade éclate.Des tirs partent de partout. Des hommes de Greco qui ripostent. Des policiers qui répondent. Des cris. Des ordres. Des balles qui sifflent. Je suis au sol, à côté de Drago. Il est blessé. Il saigne. Mais il est vivant._ Reste derrière moi.Sa voix est rauque, mais ferme. Il se redresse, malgré la douleur, malgré le sang qui coule de son bras. Il me pousse derrière lui. Son corps est un rempart. Un bouclier._ Drago, tu es blessé !_ Je m'en fous.Les balles sifflent autour de nous. Je vois des é
Chapitre 177LudovicaJe cours.Le gravier de la carrière crisse sous mes pieds, mes jambes tremblent, mes poumons brûlent, mais je cours. La sortie est là, à quelques mètres. La liberté est là. Derrière moi, les sirènes hurlent, les gyrophares clignotent, les cris des policiers et les ordres de Greco se mêlent en un chaos assourdissant.Mais je ne me retourne pas. Je cours vers la sortie. Vers la voiture. Vers lui.Il m'a dit de partir. Il m'a dit de courir. Il m'a dit qu'il me rejoindrait. Mais je ne veux pas partir sans lui. Je ne veux pas le laisser au milieu de ce chaos.Je m'arrête. Je me retourne.Il est là, au centre de la carrière, sa silhouette massive se découpant sur les lumières des gyrophares. Il a levé les mains, les policiers l'encerclent, Greco est au sol, ses hommes sont maîtrisés. Il va bien. Il est vivant.Je cours vers lui._ Drago !Mon cri déchire l'air. Il se tourne vers moi, ses yeux noirs fixés sur les miens. Il me voit. Il me sourit. Ce sourire que j'aime. C
Chapitre 176DragoLa carrière est un gouffre de pierre et de silence.Les murs de roche s'élèvent autour de moi, gris, déchiquetés, comme des dents usées par le temps. Le gravier crisse sous mes semelles, le vent siffle entre les blocs de pierre, et l'odeur de la poussière et du métal rouillé flotte dans l'air. Je suis seul. Comme exigé. Pas d'hommes. Pas de voitures. Pas de plan B visible. Juste moi, les documents, et une arme cachée sous ma veste.Ils sont là.Greco est debout au centre de la carrière, ses bras croisés, son sourire de hyène éclairant son visage balafré. À côté de lui, deux hommes. Et derrière eux, une silhouette que je reconnais entre toutes.Elle est là. Elle est vivante.
Chapitre 175DragoLe commissaire est assis en face de moi, son costume bleu marine impeccable, ses doigts croisés sur la table. La lumière de mon bureau éclaire ses traits fatigués, mais ses yeux sont vifs, perçants. Il sait que je ne suis pas un homme à me laisser faire. Il sait que je prépare quelque chose._ Vous êtes sûr de vouloir faire ça ? demande-t-il.Sa voix est calme, professionnelle, mais je perçois une tension en dessous. Il a peur. Peur que ça tourne mal. Peur que je fasse une erreur._ Je suis sûr, dis-je._ Greco est dangereux. Il ne reculera devant rien._ Je le sais._ Et si elle meurt ?_ Elle ne mourra pas.Je me lève, mes doigts effleurant le bord du bureau. Mes
Chapitre 5DragoLe contrat est lourd dans ma main, pas à cause du papier quelques feuilles à en-tête notarié mais à cause de ce qu'il représente. Un père qui vend sa fille. Une dette de sept cent mille euros transformée en acte de propriété. La signature de Giuseppe Sarri, tracée au Montblanc, su
Chapitre 4LudovicaIl fait un pas vers moi et s'accroupit. Ce mouvement inattendu cette proximité soudaine me désarçonne. Il n'est plus la statue menaçante qui me dominait de toute sa hauteur ; il est là, à ma hauteur, son visage à quelques centimètres du mien. Le parfum de son after-shave m'envel
Chapitre 2DragoJe suis debout devant la fenêtre de mon bureau depuis que le guetteur a signalé le fourgon. Un verre de whisky trente ans d'âge dans la main droite, la gauche enfoncée dans la poche de mon pantalon, je regarde la route en lacets qui serpente au flanc de la falaise. La fourgonnette n
Chapitre 1LudovicaLe fourgon s'arrête dans un grincement de freins qui me secoue jusqu'aux os. L'obscurité de la cellule arrière pue le métal, le gasoil et ma propre peur, cette sueur froide qui colle mon chemisier à ma colonne vertébrale depuis que les hommes silencieux m'ont jetée à l'arrière, à







