Mag-log in
Chapitre 1
Ludovica
Le fourgon s'arrête dans un grincement de freins qui me secoue jusqu'aux os. L'obscurité de la cellule arrière pue le métal, le gasoil et ma propre peur, cette sueur froide qui colle mon chemisier à ma colonne vertébrale depuis que les hommes silencieux m'ont jetée à l'arrière, à Naples. Combien d'heures se sont écoulées ? Je n'ai pas de montre, pas de téléphone, pas de repères. Seulement les secousses du bitume, le martèlement de mon cœur, et cette phrase que je répète en boucle, comme un mantra, comme une prière. « Je ne pleurerai pas. Je ne pleurerai pas. Je ne pleurerai pas. »
Les portes arrière s'ouvrent à la volée. La lumière du jour m'agresse, blanche, laiteuse, chargée d'embruns. Je cligne des yeux, éblouie. Des silhouettes massives se découpent à contre-jour, des hommes en costume sombre malgré la chaleur moite de la côte amalfitaine. Aucun ne parle. Leurs mains gantées m'agrippent par les coudes, me tirent hors du fourgon sans ménagement, et mes talons raclent le gravier. Je trébuche. L'un d'eux me rattrape par le bras, me redresse d'une poigne d'acier qui laissera des marques, des fleurs violettes sur ma peau pâle.
— Avance, grogne-t-il.
La voix est rauque, impersonnelle. Un outil, pas un homme. Je ravale la réplique cinglante qui monte, cette insolence qui m'a toujours perdue, et j'obéis. Mes jambes flageolent, ankylosées par la route, et le vent salé plaque mes cheveux noirs sur mes joues. Je distingue enfin le paysage. Nous sommes sur une corniche étroite, taillée dans la roche calcaire. La route serpente sous un ciel d'un gris d'étain, lourd de nuages. À ma droite, un mur de pierre ; à ma gauche, le vide, une chute vertigineuse vers une mer d'huile qui scintille trois cents mètres plus bas.
Et là, surgissant de la brume comme une créature de pierre et de verre, la villa Valenti.
Elle est immense. Austère. Une forteresse médiévale remaniée, flanquée d'ailes Renaissance et de baies vitrées contemporaines qui ne l'adoucissent pas, au contraire elles lui donnent l'air d'un monstre aux mille yeux. La façade ocre est mangée de lierre, les cyprès montent la garde comme des sentinelles funèbres, et le portail monumental en fer forgé s'ouvre déjà, lent, silencieux, huilé à la perfection. Tout est parfait. Tout est terrifiant.
Les hommes m'encadrent. Nous franchissons le seuil, et l'odeur change : fini le sel, place à la pierre humide, au buis taillé, au parfum entêtant des citronniers en pot. L'allée est pavée de basalte noir. Mes talons claquent, irréguliers, et le bruit rebondit contre les murs comme un reproche. Je lève les yeux vers la façade, vers les fenêtres à meneaux, vers les balustrades ouvragées. Une silhouette se tient derrière une vitre, au deuxième étage. Immobile. Je ne distingue pas les traits, seulement une ombre, une présence qui me glace davantage que le vent.
— Plus vite, ordonne un second sbire en me poussant entre les omoplates.
Je vacille, mais je me rattrape. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes. La douleur m'ancre. « Je ne pleurerai pas. » Mon père m'a vendue. Mon père, l'homme qui me bordait enfant avec des histoires de chevaliers, a signé un contrat qui fait de moi un bien meuble, un actif, une monnaie d'échange. La trahison est si énorme, si monstrueuse, que je ne l'ai pas encore intégrée ; elle flotte au-dessus de moi, vague prête à déferler. Pour l'instant, il n'y a que le gravier, les pas, la peur.
Le hall dans lequel je suis poussée est une cathédrale de marbre. Un escalier monumental à double révolution, des colonnes corinthiennes, un lustre en cristal de Murano qui doit peser une tonne, et qui diffuse une lumière dorée, presque irréelle. Mes escarpins glissent sur le sol poli, un marbre blanc veiné de gris, si froid que je le sens à travers les semelles. Les hommes me lâchent et reculent d'un pas, formant un cercle, un mur de muscles et de costumes noirs.
Le silence retombe, énorme. Je reste debout, les bras ballants, le souffle court. Ma jupe crayon est froissée, mon chemisier en soie ivoire maculé de transpiration. Mes cheveux se sont échappés de mon chignon. Je sais que j'offre un spectacle pitoyable, mais je redresse la nuque, je serre les mâchoires. Je ne pleurerai pas. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction.
Une porte s'ouvre quelque part, à l'étage. Un bruit de pas résonne sur le marbre, lent, mesuré, terriblement reconnaissable. Mon cœur s'emballe, et cette fois, je ne peux pas le contrôler. Mes doigts se mettent à trembler le long de mes cuisses.
Il apparaît sur le palier.
Drago Valenti.
J'ai vingt-trois ans, et je suis à genoux sur le marbre glacial de la villa Valenti. Les deux sbires qui m'encadraient viennent de m'y forcer, une pression brutale sur les épaules, et mes rotules ont heurté la pierre avec un bruit sourd qui résonne encore dans le hall cathédrale. La douleur irradie dans mes cuisses, mais je ne cille pas. Je refuse de ciller. Je refuse de baisser les yeux, même quand la silhouette massive s'avance sur le palier et commence à descendre l'escalier.
C'est un tableau de maître. Un cauchemar de Caravage. Le clair-obscur du lustre sculpte sa silhouette, éclaire une épaule, puis un pan de mâchoire, puis la main cette main qui glisse sur la rampe en fer forgé avec une lenteur délibérée. Ses chaussures cirées frappent le marbre une marche après l'autre. Toc. Toc. Toc. Un métronome funèbre. Il ne se presse pas. Il déguste l'instant comme un vin millésimé.
Derrière moi, les hommes de main se tiennent en arc de cercle. Témoins muets. Animaux dressés. Je sens leurs regards peser sur ma nuque offerte, sur mes épaules contractées, sur mes mollets repliés sous mes cuisses. Mon chemisier me colle à la peau. Le froid du marbre remonte dans mes os.
Drago Valenti s'arrête à trois marches du bas, juste assez haut pour me dominer de toute sa stature. Sa silhouette se découpe contre la rosace qui orne le mur du fond, un vitrail représentant un aigle aux ailes déployées, et l'espace d'une seconde, l'oiseau de verre semble posé sur son épaule.
Il me regarde. Je le regarde.
Il n'a pas tellement changé, en cinq ans. Le même visage anguleux, la même mâchoire carrée qu'on devine taillée pour broyer tout ce qui lui résiste, les mêmes cheveux bruns coupés courts, stricts. Les tempes sont un peu plus argentées, peut-être. Les épaules plus larges, le costume plus sombre, plus cher, taillé sur mesure pour contenir la violence qui émane de lui comme une chaleur de fournaise. Et ses yeux. Ses yeux d'un noir absolu, sans reflets, sans fond, deux puits d'obsidienne qui me fixent avec une intensité qui me cloue sur place.
Je connais ces yeux. Je les ai vus brûler de désir, une fois. Je les ai vus se glacer de haine, le lendemain. C'étaient les mêmes yeux. C'est la même haine aujourd'hui.
Il descend les trois dernières marches. Son ombre m'avale.
— Ludovica, dit-il.
Trois syllabes. Mon prénom. Un simple énoncé. Mais sa voix cette voix de velours râpeux, de miel et de cendre fait vibrer quelque chose en moi, une corde que je croyais sectionnée, et je dois me mordre l'intérieur de la joue pour ne pas frissonner. Il penche la tête, ses cils jettent une ombre sur ses pommettes, et je vois ses lèvres esquisser un sourire infime, un pli qui n'a rien de chaleureux.
— Tu es exactement comme dans mon souvenir. Un peu plus sale, peut-être.
Je ne réponds pas. Les mots sont des armes, et chaque arme que j'ai maniée contre lui s'est retournée contre moi. Le silence est ma seule défense. Il le sait. Il veut le briser.
Chapitre 179LudovicaJe flotte dans un brouillard blanc.Des bruits, des voix, des lumières trop vives. Une odeur de désinfectant, de métal, de peur. Mon corps est lourd, si lourd. Ma gorge brûle. Ma peau brûle. Mes yeux ne s'ouvrent qu'à moitié, et le plafond blanc défile au-dessus de moi, comme si on m'emportait vers un ailleurs dont je ne connais pas le nom._ Elle est déshydratée. Choc sévère. Il faut la perfuser immédiatement._ Poussez, poussez.Des mains me touchent. Des mains froides, professionnelles. On me pique, on m'attache, on me parle sans attendre de réponse. Je veux dire que je vais bien. Je veux dire que Drago est blessé. Je veux dire qu'il ne faut pas me laisser seule. Mais aucun son ne sort. Ma bouche est sèche. Ma langue est du sa
Chapitre 178LudovicaLe coup de feu a déchiré la nuit. Drago est tombé. Son sang coule sur mes mains. Les sirènes hurlent. Les gyrophares clignotent. Le chaos est total.Puis la fusillade éclate.Des tirs partent de partout. Des hommes de Greco qui ripostent. Des policiers qui répondent. Des cris. Des ordres. Des balles qui sifflent. Je suis au sol, à côté de Drago. Il est blessé. Il saigne. Mais il est vivant._ Reste derrière moi.Sa voix est rauque, mais ferme. Il se redresse, malgré la douleur, malgré le sang qui coule de son bras. Il me pousse derrière lui. Son corps est un rempart. Un bouclier._ Drago, tu es blessé !_ Je m'en fous.Les balles sifflent autour de nous. Je vois des é
Chapitre 177LudovicaJe cours.Le gravier de la carrière crisse sous mes pieds, mes jambes tremblent, mes poumons brûlent, mais je cours. La sortie est là, à quelques mètres. La liberté est là. Derrière moi, les sirènes hurlent, les gyrophares clignotent, les cris des policiers et les ordres de Greco se mêlent en un chaos assourdissant.Mais je ne me retourne pas. Je cours vers la sortie. Vers la voiture. Vers lui.Il m'a dit de partir. Il m'a dit de courir. Il m'a dit qu'il me rejoindrait. Mais je ne veux pas partir sans lui. Je ne veux pas le laisser au milieu de ce chaos.Je m'arrête. Je me retourne.Il est là, au centre de la carrière, sa silhouette massive se découpant sur les lumières des gyrophares. Il a levé les mains, les policiers l'encerclent, Greco est au sol, ses hommes sont maîtrisés. Il va bien. Il est vivant.Je cours vers lui._ Drago !Mon cri déchire l'air. Il se tourne vers moi, ses yeux noirs fixés sur les miens. Il me voit. Il me sourit. Ce sourire que j'aime. C
Chapitre 176DragoLa carrière est un gouffre de pierre et de silence.Les murs de roche s'élèvent autour de moi, gris, déchiquetés, comme des dents usées par le temps. Le gravier crisse sous mes semelles, le vent siffle entre les blocs de pierre, et l'odeur de la poussière et du métal rouillé flotte dans l'air. Je suis seul. Comme exigé. Pas d'hommes. Pas de voitures. Pas de plan B visible. Juste moi, les documents, et une arme cachée sous ma veste.Ils sont là.Greco est debout au centre de la carrière, ses bras croisés, son sourire de hyène éclairant son visage balafré. À côté de lui, deux hommes. Et derrière eux, une silhouette que je reconnais entre toutes.Elle est là. Elle est vivante.
Chapitre 175DragoLe commissaire est assis en face de moi, son costume bleu marine impeccable, ses doigts croisés sur la table. La lumière de mon bureau éclaire ses traits fatigués, mais ses yeux sont vifs, perçants. Il sait que je ne suis pas un homme à me laisser faire. Il sait que je prépare quelque chose._ Vous êtes sûr de vouloir faire ça ? demande-t-il.Sa voix est calme, professionnelle, mais je perçois une tension en dessous. Il a peur. Peur que ça tourne mal. Peur que je fasse une erreur._ Je suis sûr, dis-je._ Greco est dangereux. Il ne reculera devant rien._ Je le sais._ Et si elle meurt ?_ Elle ne mourra pas.Je me lève, mes doigts effleurant le bord du bureau. Mes
Chapitre 174DragoJe signe les documents sans les relire.Le stylo glisse sur le papier, l'encre noire s'étale comme une promesse de ruine. Mes doigts ne tremblent pas. Mes yeux ne quittent pas la ligne pointillée. Chaque signature est une brique que j'arrache de l'édifice que j'ai construit. Chaque paraphe est une part de moi que je donne à l'ennemi. Je ne regarde pas en arrière. Je ne me demande pas si j'ai tort. Je sais que j'ai raison.Tommaso est debout derrière moi, ses bras croisés, son visage tendu. Il regarde les pages défiler, les tampons s'imprimer, les mots qui scellent ma défaite._ Tu es en train de tout lui donner, dit-il.Sa voix est calme, mais je sens la tension en dessous. Il essaie de me raisonner. Il essaie de me faire revenir à la raison._ Je sai
Chapitre 5DragoLe contrat est lourd dans ma main, pas à cause du papier quelques feuilles à en-tête notarié mais à cause de ce qu'il représente. Un père qui vend sa fille. Une dette de sept cent mille euros transformée en acte de propriété. La signature de Giuseppe Sarri, tracée au Montblanc, su
Chapitre 4LudovicaIl fait un pas vers moi et s'accroupit. Ce mouvement inattendu cette proximité soudaine me désarçonne. Il n'est plus la statue menaçante qui me dominait de toute sa hauteur ; il est là, à ma hauteur, son visage à quelques centimètres du mien. Le parfum de son after-shave m'envel
Chapitre 3LudovicaLe marbre est une plaque de glace sous mes genoux. Le froid a depuis longtemps traversé le tissu de ma jupe, puis ma peau, puis mes muscles ; il s'est logé dans mes os comme un hôte indésirable. Mes mollets sont ankylosés, mes cuisses tremblent d'un effort continu, et pourtant je
Chapitre 2DragoJe suis debout devant la fenêtre de mon bureau depuis que le guetteur a signalé le fourgon. Un verre de whisky trente ans d'âge dans la main droite, la gauche enfoncée dans la poche de mon pantalon, je regarde la route en lacets qui serpente au flanc de la falaise. La fourgonnette n







