LOGINChapitre 5
Drago
Le contrat est lourd dans ma main, pas à cause du papier quelques feuilles à en-tête notarié mais à cause de ce qu'il représente. Un père qui vend sa fille. Une dette de sept cent mille euros transformée en acte de propriété. La signature de Giuseppe Sarri, tracée au Montblanc, sur la ligne en pointillés. L'encre bleu nuit, encore fraîche, a bavé sur la dernière lettre de son nom sa main tremblait.
Je tiens le document sous les yeux de Ludovica, assez près pour qu'elle puisse lire, assez loin pour qu'elle ne puisse pas le déchirer. Ses pupilles parcourent les lignes, et je bois chaque micro-expression qui traverse son visage : la crispation des sourcils, l'arrondi des lèvres, puis l'immobilité, cette immobilité soudaine qui est pire qu'un cri. Elle a compris le terme « attivo », elle a compris la clause de cession, elle a compris que son père a paraphé chaque page. J'attends une larme, un cri, une insulte. Rien. Le visage de marbre.
C'est presque décevant.
— Tu veux vérifier ? je propose en tournant les pages une à une. La clause de rachat est inexistante, au cas où tu aurais des illusions. La cession est pleine, entière, irrévocable. Tu es ici pour sept cent mille euros, Ludovica. Tu ne les vaux peut-être pas, mais ton père, lui, les valait.
— Où est-il ? demande-t-elle, et sa voix, enrouée, est la première chose qu'elle prononce depuis qu'elle est entrée dans cette maison.
— Ton père ? En fuite. Il a pris l'argent de la dette, ce qu'il en restait après avoir épongé ses créanciers les plus pressants, et il a disparu. Il m'a envoyé un texto, figure-toi. Un seul mot : « Pardonne-moi. » Je l'ai effacé.
Ses narines palpitent, mais ses yeux restent secs. C'est une résistance admirable, et j'en suis à la fois agacé et fasciné. La plupart des gens s'effondrent à ce stade. Les hommes d'affaires que j'ai ruinés pleuraient sur ce même marbre. Les héritiers déchus me suppliaient à genoux. Elle, non. Elle encaisse.
Je repose le contrat sur le guéridon. Mes hommes attendent, statues noires.
— Tu n'es pas une prisonnière au sens légal du terme, reprends-je. Légalement, tu es une employée sous contrat perpétuel. Tu seras nourrie, logée, vêtue. Tu auras des tâches, que je définirai. Tu parleras quand je te le dirai. Tu te tairas quand je te le dirai. Tu mangeras quand je te le dirai. Et tu dormiras quand je te le dirai.
Je marque une pause. Elle me fixe, impénétrable.
— Enfreins mes règles, et tu seras punie. Enfreins-les encore, et la punition doublera. Essaie de fuir, et tu découvriras que la villa Valenti est une prison bien plus efficace que tous les pénitenciers d'Italie. La falaise est à pic, la mer est froide, et mes hommes patrouillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Compris ?
Elle ne répond pas, mais je ne lui ai pas posé de question. J'avais dit « tu parleras quand je te le dirai », et ce n'était pas le cas. Qu'elle apprenne les codes.
Je me tourne vers Mariano, mon majordome, qui attend dans l'ombre du vestibule.
— Conduisez-la à sa chambre. Qu'elle se prépare pour le dîner. Je veux la voir à vingt heures précises. Dans la robe que j'ai choisie.
Chapitre 179LudovicaJe flotte dans un brouillard blanc.Des bruits, des voix, des lumières trop vives. Une odeur de désinfectant, de métal, de peur. Mon corps est lourd, si lourd. Ma gorge brûle. Ma peau brûle. Mes yeux ne s'ouvrent qu'à moitié, et le plafond blanc défile au-dessus de moi, comme si on m'emportait vers un ailleurs dont je ne connais pas le nom._ Elle est déshydratée. Choc sévère. Il faut la perfuser immédiatement._ Poussez, poussez.Des mains me touchent. Des mains froides, professionnelles. On me pique, on m'attache, on me parle sans attendre de réponse. Je veux dire que je vais bien. Je veux dire que Drago est blessé. Je veux dire qu'il ne faut pas me laisser seule. Mais aucun son ne sort. Ma bouche est sèche. Ma langue est du sa
Chapitre 178LudovicaLe coup de feu a déchiré la nuit. Drago est tombé. Son sang coule sur mes mains. Les sirènes hurlent. Les gyrophares clignotent. Le chaos est total.Puis la fusillade éclate.Des tirs partent de partout. Des hommes de Greco qui ripostent. Des policiers qui répondent. Des cris. Des ordres. Des balles qui sifflent. Je suis au sol, à côté de Drago. Il est blessé. Il saigne. Mais il est vivant._ Reste derrière moi.Sa voix est rauque, mais ferme. Il se redresse, malgré la douleur, malgré le sang qui coule de son bras. Il me pousse derrière lui. Son corps est un rempart. Un bouclier._ Drago, tu es blessé !_ Je m'en fous.Les balles sifflent autour de nous. Je vois des é
Chapitre 177LudovicaJe cours.Le gravier de la carrière crisse sous mes pieds, mes jambes tremblent, mes poumons brûlent, mais je cours. La sortie est là, à quelques mètres. La liberté est là. Derrière moi, les sirènes hurlent, les gyrophares clignotent, les cris des policiers et les ordres de Greco se mêlent en un chaos assourdissant.Mais je ne me retourne pas. Je cours vers la sortie. Vers la voiture. Vers lui.Il m'a dit de partir. Il m'a dit de courir. Il m'a dit qu'il me rejoindrait. Mais je ne veux pas partir sans lui. Je ne veux pas le laisser au milieu de ce chaos.Je m'arrête. Je me retourne.Il est là, au centre de la carrière, sa silhouette massive se découpant sur les lumières des gyrophares. Il a levé les mains, les policiers l'encerclent, Greco est au sol, ses hommes sont maîtrisés. Il va bien. Il est vivant.Je cours vers lui._ Drago !Mon cri déchire l'air. Il se tourne vers moi, ses yeux noirs fixés sur les miens. Il me voit. Il me sourit. Ce sourire que j'aime. C
Chapitre 176DragoLa carrière est un gouffre de pierre et de silence.Les murs de roche s'élèvent autour de moi, gris, déchiquetés, comme des dents usées par le temps. Le gravier crisse sous mes semelles, le vent siffle entre les blocs de pierre, et l'odeur de la poussière et du métal rouillé flotte dans l'air. Je suis seul. Comme exigé. Pas d'hommes. Pas de voitures. Pas de plan B visible. Juste moi, les documents, et une arme cachée sous ma veste.Ils sont là.Greco est debout au centre de la carrière, ses bras croisés, son sourire de hyène éclairant son visage balafré. À côté de lui, deux hommes. Et derrière eux, une silhouette que je reconnais entre toutes.Elle est là. Elle est vivante.
Chapitre 175DragoLe commissaire est assis en face de moi, son costume bleu marine impeccable, ses doigts croisés sur la table. La lumière de mon bureau éclaire ses traits fatigués, mais ses yeux sont vifs, perçants. Il sait que je ne suis pas un homme à me laisser faire. Il sait que je prépare quelque chose._ Vous êtes sûr de vouloir faire ça ? demande-t-il.Sa voix est calme, professionnelle, mais je perçois une tension en dessous. Il a peur. Peur que ça tourne mal. Peur que je fasse une erreur._ Je suis sûr, dis-je._ Greco est dangereux. Il ne reculera devant rien._ Je le sais._ Et si elle meurt ?_ Elle ne mourra pas.Je me lève, mes doigts effleurant le bord du bureau. Mes
Chapitre 174DragoJe signe les documents sans les relire.Le stylo glisse sur le papier, l'encre noire s'étale comme une promesse de ruine. Mes doigts ne tremblent pas. Mes yeux ne quittent pas la ligne pointillée. Chaque signature est une brique que j'arrache de l'édifice que j'ai construit. Chaque paraphe est une part de moi que je donne à l'ennemi. Je ne regarde pas en arrière. Je ne me demande pas si j'ai tort. Je sais que j'ai raison.Tommaso est debout derrière moi, ses bras croisés, son visage tendu. Il regarde les pages défiler, les tampons s'imprimer, les mots qui scellent ma défaite._ Tu es en train de tout lui donner, dit-il.Sa voix est calme, mais je sens la tension en dessous. Il essaie de me raisonner. Il essaie de me faire revenir à la raison._ Je sai
Chapitre 4LudovicaIl fait un pas vers moi et s'accroupit. Ce mouvement inattendu cette proximité soudaine me désarçonne. Il n'est plus la statue menaçante qui me dominait de toute sa hauteur ; il est là, à ma hauteur, son visage à quelques centimètres du mien. Le parfum de son after-shave m'envel
Chapitre 3LudovicaLe marbre est une plaque de glace sous mes genoux. Le froid a depuis longtemps traversé le tissu de ma jupe, puis ma peau, puis mes muscles ; il s'est logé dans mes os comme un hôte indésirable. Mes mollets sont ankylosés, mes cuisses tremblent d'un effort continu, et pourtant je
Chapitre 2DragoJe suis debout devant la fenêtre de mon bureau depuis que le guetteur a signalé le fourgon. Un verre de whisky trente ans d'âge dans la main droite, la gauche enfoncée dans la poche de mon pantalon, je regarde la route en lacets qui serpente au flanc de la falaise. La fourgonnette n
Chapitre 1LudovicaLe fourgon s'arrête dans un grincement de freins qui me secoue jusqu'aux os. L'obscurité de la cellule arrière pue le métal, le gasoil et ma propre peur, cette sueur froide qui colle mon chemisier à ma colonne vertébrale depuis que les hommes silencieux m'ont jetée à l'arrière, à







