MasukChapitre 4
Ludovica
Il fait un pas vers moi et s'accroupit. Ce mouvement inattendu cette proximité soudaine me désarçonne. Il n'est plus la statue menaçante qui me dominait de toute sa hauteur ; il est là, à ma hauteur, son visage à quelques centimètres du mien. Le parfum de son after-shave m'enveloppe, et je peux distinguer les nuances de son iris, ces filaments d'onyx qui strient le noir, cette pupille légèrement dilatée. Son souffle effleure ma joue, tiède, régulier. Je retiens le mien.
Sa main droite se lève. Lentement. Délibérément. Ses doigts trouvent mon menton, l'enserrent pas une caresse, non, une pince, une parenthèse de chair qui m'oblige à rester immobile. Sa peau est chaude, presque brûlante contre la mienne glacée par le marbre. Je pourrais me débattre. Je pourrais arracher mon visage à sa prise. Mais je ne le fais pas sa poigne est de fer, et ma résistance lui offrirait un spectacle.
Il incline ma tête en arrière, délicatement, comme on manipule une porcelaine précieuse qu'on s'apprête à briser. Mes yeux ne peuvent plus fuir les siens. La lumière du lustre m'éblouit à travers ses cils.
— Cinq ans, Ludovica, souffle-t-il. Cinq ans que j'attends de voir cette lueur dans tes yeux. Cette lueur de peur. Tu te souviens, n'est-ce pas ? Tes yeux, ce soir-là, brillaient d'autre chose. Amusement ? Triomphe ? Mépris, je crois. Un joli cocktail, vraiment.
Ses doigts resserrent leur étreinte sur mon menton. Une pression à peine plus forte, juste assez pour faire naître un élancement sourd dans ma mâchoire.
— Aujourd'hui, il y a de la peur. Je la vois. Je la sens. Elle pulse derrière ta pupille comme un oiseau affolé.
Il a raison. Dieu comme il a raison. La peur est là, elle a toujours été là, depuis que les hommes silencieux ont frappé à la porte de l'appartement minable que je partageais avec mon père, depuis que j'ai compris que ce n'était pas une arrestation mais une livraison. La peur est une bête chaude et vivante qui s'est lovée dans ma poitrine et qui grandit à chaque minute. Mais il y a autre chose aussi, une braise sous la cendre, une étincelle de défi qui refuse de s'éteindre.
Je soutiens son regard. C'est tout ce que je peux faire. C'est la seule arme qui me reste : refuser de baisser les yeux.
Il lit ce refus dans mes pupilles, et quelque chose vacille dans les siennes. Infime. Une ride au coin de l'œil, un battement de cil plus rapide. Puis son sourire s'élargit, et c'est un sourire sans joie, un sourire de loup, un sourire d'hiver.
— Elle disparaîtra, dit-il. La désobéissance ? Le défi ? Cette étincelle stupide ? Elle disparaîtra. Je la broierai, Ludovica. Je la réduirai en poussière. Patiemment. Méthodiquement. Jusqu'à ce qu'il ne reste de toi qu'une fille à genoux, une fille qui ne se souvient même plus de ce que c'était que de lever les yeux.
Sa voix n'a pas changé de registre. Elle est restée douce, presque tendre, et c'est cette douceur qui glace le sang dans mes veines. La rage est une chose chaotique, explosive, qu'on peut esquiver. Le sadisme froid, lui, est un glacier qui avance – inéluctable.
Il lâche mon menton. Ma tête retombe légèrement, et je aspire une goulée d'air comme si je remontais d'une noyade. Il se redresse, défroisse son pantalon d'un geste négligent, et recule. La distance se creuse à nouveau, et il redevient la statue lointaine qui m'écrase de sa hauteur.
— Relève-la, ordonne-t-il à ses sbires.
Des mains puissantes m'attrapent sous les aisselles, me soulèvent comme un pantin. Mes jambes me portent à peine ; des fourmis dansent sous ma peau, picotements douloureux de la circulation qui revient. Je vacille, mais je ne tombe pas. Drago me tourne déjà le dos. Il marche vers un guéridon de marqueterie où un dossier l'attend.
— Tu n'es pas une invitée, Ludovica. Tu n'es pas une employée. Tu n'es même pas une prisonnière.
Il attrape le dossier, l'ouvre, en tire une liasse de feuilles agrafées. Du papier, frappé d'un en-tête, couvert de paragraphes serrés. Il le feuillette avec une lenteur théâtrale, puis le brandit entre deux doigts, comme un trophée.
— Tu es un actif. Un bien. Une propriété. Cédée en remboursement d'une dette. Voilà ce que tu es.
Mon sang se fige. Les mots sont des coups de marteau sur une enclume.
Chapitre 160LudovicaLa route serpente à travers les collines toscanes, comme un ruban d'asphalte gris posé sur la peau dorée de la terre. Le soleil décline lentement vers l'horizon, teintant le ciel de nuances d'or et de pourpre, de rose et d'orange, comme une palette de couleurs que la nature elle-même aurait peinte avec une lenteur délibérée, savourant chaque touche, chaque nuance, chaque dégradé. Les vignes s'étendent à perte de vue, leurs feuilles vertes frémissant sous la brise légère, et les oliviers dansent comme une mer d'argent et de vert. Les cyprès se dressent, élancés et sombres, comme des sentinelles immobiles qui veillent sur ce paysage intemporel.La voiture roule en silence, seulement troublée par le ronronnement du moteur et le bruissement du vent qui entre par la fen&ecir
Chapitre 159LudovicaLa lumière du soleil est chaude sur mon visage, comme une caresse, comme une promesse, comme un baiser que le ciel dépose sur ma peau. L'air sent la terre, les herbes sèches, les fleurs qui débordent des jardins, les vignes qui s'étendent sur les collines comme une mer verte. Les oiseaux chantent dans les oliviers, leurs trilles aigus emplissant le silence de cette mélodie qui rythme les journées paisibles, et le vent soulève mes cheveux, les fait flotter autour de mon visage comme une couronne sauvage.Je suis debout sur le seuil de la petite maison blanche. Derrière moi, Giuseppe Sarri est immobile, ses yeux fixés sur ma nuque, ses mains tremblantes le long de son corps. Il a vieilli, tellement vieilli, et sa fragilité est une blessure que je ne peux pas guérir. Je sens son regard sur moi, lourd, chargé de r
Chapitre 158LudovicaLa maison est petite, silencieuse, baignée par la lumière dorée de l'après-midi qui filtre à travers les volets entrouverts, dessinant des rais de poussière dansants sur le sol en terre cuite. L'odeur de la lavande, du pain rassis, du vieux bois flotte dans l'air, mêlée à celle de la terre et des herbes séchées qui pendent du plafond dans des bouquets fanés. Les murs sont blancs, nus, à peine décorés de quelques gravures anciennes et de cette photo de moi sur la cheminée, encadrée de bois simple, comme une relique, comme un souvenir qu'il a gardé précieusement à travers les années de fuite et de solitude.Mon père est assis sur le vieux canapé, ses mains posées sur ses genoux, ses doigts tremblants, ses yeux fixés sur le sol en
Chapitre 157LudovicaLa Toscane est belle, douce, éternelle.Les collines s'étendent à perte de vue, couvertes de vignes et d'oliviers qui dansent sous le vent comme une mer verte et argentée. Les cyprès montent la garde, élancés et sombres, dessinant des silhouettes immobiles sur le ciel bleu pâle. Les villages sont accrochés aux flancs des collines comme des bijoux de pierre, leurs toits de tuiles rouges brillant sous le soleil de l'après-midi, leurs ruelles étroites serpentant entre les murs de pierre comme des veines dans un corps ancien.La petite ville où Giuseppe Sarri s'est caché est un labyrinthe de ruelles pavées, de places ombragées, de maisons aux volets verts. L'odeur du pain frais, du romarin, de la terre chaude flotte dans l'air, mêlée à celle du vin et des fleur
Chapitre 156LudovicaLa lettre de Don Valenti est toujours dans ma main, ses bords cornés, son papier jauni, ses mots tracés d'une écriture tremblante qui semble vibrer sous mes doigts comme une chose vivante, comme un secret qui refuse de rester enfoui. Je la regarde sans la voir, mes yeux fixés sur les lignes qui dansent devant moi, sur les mots qui se brouillent et se reforment en un flot continu d'images et de souvenirs.Mon père est vivant. Mon père a trahi. Mon père a fui.Et Drago savait. Pas tout. Pas la trahison. Pas les affaires louches. Mais il savait que mon père était vivant. Il savait qu'il avait disparu. Il savait qu'il m'avait vendue. Et il a gardé ce secret pendant des mois, pendant des semaines, pendant des jours, comme un poids qu'il portait seul, comme une vérité qu'il ne savait pas comment partag
Chapitre 155LudovicaLa lettre de Don Valenti est encore serrée entre mes doigts, ses bords cornés, son papier jauni, ses mots tracés d'une écriture tremblante qui semble danser sous mes yeux comme une flamme qui vacille. Je la relis une fois, deux fois, trois fois, comme si je pouvais en extraire un sens différent, comme si je pouvais trouver une faille, une contradiction, une vérité moins cruelle. Mais les mots sont là, définitifs, implacables, comme une pierre tombale posée sur ce que je croyais savoir de mon père.Je lève les yeux vers Drago. Il est debout devant moi, son visage pâle, ses yeux noirs fixés sur les miens. Ses doigts sont entrelacés aux miens, et je sens la pression qu'il exerce, juste ce qu'il faut pour que je sente sa présence, pas assez pour me faire mal. Mais je sens aussi autre chose. Une
Chapitre 5DragoLe contrat est lourd dans ma main, pas à cause du papier quelques feuilles à en-tête notarié mais à cause de ce qu'il représente. Un père qui vend sa fille. Une dette de sept cent mille euros transformée en acte de propriété. La signature de Giuseppe Sarri, tracée au Montblanc, su
Chapitre 3LudovicaLe marbre est une plaque de glace sous mes genoux. Le froid a depuis longtemps traversé le tissu de ma jupe, puis ma peau, puis mes muscles ; il s'est logé dans mes os comme un hôte indésirable. Mes mollets sont ankylosés, mes cuisses tremblent d'un effort continu, et pourtant je
Chapitre 2DragoJe suis debout devant la fenêtre de mon bureau depuis que le guetteur a signalé le fourgon. Un verre de whisky trente ans d'âge dans la main droite, la gauche enfoncée dans la poche de mon pantalon, je regarde la route en lacets qui serpente au flanc de la falaise. La fourgonnette n
Chapitre 1LudovicaLe fourgon s'arrête dans un grincement de freins qui me secoue jusqu'aux os. L'obscurité de la cellule arrière pue le métal, le gasoil et ma propre peur, cette sueur froide qui colle mon chemisier à ma colonne vertébrale depuis que les hommes silencieux m'ont jetée à l'arrière, à







