LOGINLyra la regarda un instant, et quelque chose se serra dans sa poitrine. Pas de la tristesse, non. Plutôt cette conscience aiguë, soudaine, que ce moment était précieux. Que cette cuisine, ces rires, cette fatigue douce, cette chaleur, c’était ça, le bonheur. Pas celui qu’on voit dans les films, pas les grandes déclarations, les feux d’artifice, les orchestres. Juste ça. Un poulet rôti, un Monopoly truqué, une mère qui s’endort sur le canapé, un père qui triche aux dés et qui se fait prendre à tous les coups.
— Bon, les filles, au lit. Demain on part tôt.
Son père l’embrassa sur le front. Lyra monta dans sa chambre, le cœur léger. Elle se brossa les dents en regardant son reflet dans le miroir de la salle de bain – les joues encore un peu rondes de l’enfance, les yeux noisette qui tiraient sur le vert à la lumière, cette mèche rebelle qui lui barrait le front. Elle n’était pas belle, pas au sens où les magazines l’entendaient. Mais elle s’aimait bien, la plupart du temps. Elle se trouvait un truc. Une intensité, peut-être.
Elle enfila son pyjama, se glissa sous les draps frais, et attrapa son carnet de croquis sur la table de nuit. Le martin-pêcheur la regardait, inachevé, bleu impossible sur papier blanc. Elle le terminerait plus tard. Après les vacances. Elle avait tout l’été.
Sa dernière pensée avant de s’endormir fut pour la surprise de ses parents. Un endroit spécial. Elle imagina la mer, qu’elle n’avait pas vue depuis des années. Ou une grande forêt, avec des arbres immenses et des sentiers secrets. Ou une vieille maison pleine de livres et de poussière et de mystères. Peu importait, au fond. Elle aurait suivi ses parents n’importe où.
Elle s’endormit avec le sourire.
Dehors, la nuit était calme. Les étoiles brillaient au-dessus de la petite maison des Vance, indifférentes et magnifiques. Le vent faisait danser les feuilles du vieux chêne dans le jardin. Quelque part, un chien aboya, puis se tut.
C’était une nuit comme les autres.
La dernière nuit.
***
Dans la chambre silencieuse, le carnet de croquis glissa doucement de la table de nuit et tomba au sol. Personne ne le remarqua. La page du martin-pêcheur se plia légèrement, et dans l’obscurité, on aurait presque pu croire que l’oiseau bougeait, qu’il battait des ailes, qu’il essayait de s’envoler.
Mais ce n’était que le vent.
— Lyra ! Réveille-toi, ma puce. On va être en retard et ton père est déjà en train de s’énerver contre le GPS.
La voix de sa mère traversa le brouillard du sommeil comme une main douce qui écarte un rideau. Lyra grogna, enfouit son visage dans l’oreiller, négocia mentalement cinq minutes de plus. Mais l’odeur du café frais et des toasts grillés qui montait de la cuisine eut raison de sa résistance. Elle ouvrit un œil. La lumière du matin était pâle, encore timide, comme si le soleil lui-même n’était pas tout à fait réveillé.
— J’arrive.
Elle se leva en titubant, attrapa les premiers vêtements qui lui tombaient sous la main – un jean propre, un pull léger, ses baskets usées aux lacets effilochés – et descendit l’escalier en se frottant les yeux. Son père était déjà dehors, en train de charger le coffre de la voiture avec cette énergie un peu agacée qu’il avait toujours avant les départs en voyage. Il vérifiait trois fois chaque chose, pestait contre le sac de sa femme qui pesait « une tonne, Elara, qu’est-ce que t’as mis dedans, des briques ? », puis retournait dans la maison pour prendre un truc qu’il avait oublié.
Kael leva les yeux vers elle, un sourcil haussé, un demi-sourire aux lèvres.— Avec mes crocs. Je te l’ai dit, Lyra. Je suis un loup. Je chasse comme un loup. Je mange comme un loup. Et quand je me bats, je me bats comme un loup. Cette cicatrice – il désigna son avant-bras d’un mouvement du menton – c’est un loup sauvage qui me l’a faite. Un loup qui n’acceptait pas notre présence sur son territoire. On s’est battus. Il est mort. Moi, j’ai survécu. C’est comme ça que ça marche, chez nous.Lyra s’approcha du plan de travail. Elle regarda le lapin écorché, les mains ensanglantées de Kael, la lame brillante qui découpait la chair avec précision.— Tu as peur de moi ? demanda Kael sans cesser de travailler.— Je ne sais pas, répondit honnêtement Lyra. Peut-être. Un peu. Mais pas comme avant. Avant, j’avais peur de l’inconnu. Maintenant, je commence à comprendre. Et ce que je comprends me fait moins peur.Kael leva les yeux vers elle. Ses doigts s’immobilisèrent sur la chair du lapin. Il l
Il se leva, prit le sac de toile taché de sang qu’il avait posé sur la crédence, et se dirigea vers la porte de la cuisine. Avant de sortir, il s’arrêta et se tourna vers sa mère.— Tu devrais lui dire pour son père, lança-t-il d’une voix neutre. Avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à ta place.Et il disparut dans la cuisine, laissant derrière lui un silence de plomb.Lyra se tourna vers Serena. Le visage de la femme était devenu livide. Ses mains tremblaient légèrement sur son livre, ses yeux gris brillaient d’une lueur qu’elle ne parvenait pas à cacher – de la peur, de la colère, du chagrin, un mélange indémêlable qui la rendait soudainement plus humaine, plus vulnérable, plus vraie.— Qu’est-ce qu’il veut dire ? demanda Lyra. À propos de mon père ?Serena ne répondit pas tout de suite. Elle regardait la porte par laquelle son fils avait disparu, le visage crispé, comme si elle luttait contre l’envie de le suivre et de le frapper. Puis elle se tourna vers Lyra, et son expression
Là, en pleine lumière du matin, avec le feu qui crépitait et le thé qui fumait et Serena qui tournait les pages de son livre, il n’y avait plus de place pour le doute. Il était en train de lui dire, calmement, explicitement, qu’il était un loup-garou. Et il attendait sa réaction comme on attend le verdict d’un juge.— Ta mère ne voulait pas que tu me le dises, murmura Lyra.— Ma mère veut te protéger. Moi, je veux que tu saches. Ce n’est pas la même chose.— Kael.La voix de Serena claqua comme un coup de fouet, sèche et tranchante malgré sa douceur apparente. Elle avait refermé son livre et fixait son fils avec une intensité glaciale. Ses yeux gris n’étaient plus calmes. Ils étaient durs, brillants, dangereux. Lyra y vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu chez cette femme élégante et posée : de la colère. Une colère froide, maîtrisée, mais bien réelle.— Tu sais ce que nous avions convenu.— Je sais ce que tu avais décidé, corrigea Kael sans se démonter. Moi, je n’ai jamais été
Le silence s’installa, troublé seulement par le crépitement du feu et le bruit des pages que Serena tournait d’un geste délicat. Lyra mangeait lentement, les yeux fixés sur la nappe, l’esprit ailleurs. Elle pensait à la porte verrouillée, en haut. Au grognement sourd. À la voix rauque. Elle se demandait si Serena savait qu’elle était sortie cette nuit, qu’elle avait exploré le couloir, qu’elle avait entendu. Probablement. Serena semblait toujours savoir. Mais si elle savait, elle n’en montrait rien.La porte s’ouvrit.Kael entra dans la grande salle avec cette démarche silencieuse et fluide qui lui était propre, ce mouvement de prédateur au repos qui ne faisait jamais de bruit inutile. Il portait un pantalon de toile taché de boue, des bottes usées, et une chemise à moitié déboutonnée qui laissait voir sa clavicule et le haut de son torse. Ses cheveux étaient en bataille, humides de rosée ou de sueur, et ses joues étaient rougies par le froid du dehors. Il tenait à la main un sac de t
Le lendemain matin, Lyra descendit pour le petit-déjeuner avec une résolution nouvelle, ou quelque chose qui y ressemblait. Elle n’avait pas dormi – encore une nuit sans sommeil, les yeux grands ouverts dans le noir à écouter les hurlements des loups qui déchiraient le silence de la forêt – mais elle avait réfléchi. Longtemps. Douloureusement. À ce que Kael avait dit. À ce que cela impliquait. À ce qu’elle allait faire.La conclusion était simple : elle n’allait rien faire. Pas tout de suite. Elle allait observer, écouter, apprendre. Elle allait jouer le jeu, faire semblant d’accepter cette réalité impossible, et attendre le bon moment pour agir. Fuir, peut-être, quand elle connaîtrait mieux les lieux. Ou bien rester et comprendre – comprendre qui elle était vraiment, pourquoi sa mère avait fui cet endroit, pourquoi Serena l’avait ramenée ici malgré le danger. Car il y avait un danger, elle en était certaine maintenant. La voix derrière la porte le lui avait confirmé. Elle ne devrait
Il leva une main, lentement, comme on tend la main vers un animal sauvage qu’on ne veut pas effrayer. Ses doigts effleurèrent la joue de Lyra, à peine, un contact léger comme une plume. Et dans ce contact, elle sentit quelque chose passer entre eux. Une chaleur. Une énergie. Une reconnaissance. Comme un écho lointain au rêve qu’elle avait fait, quand le loup noir avait posé son museau contre sa paume.Elle recula brusquement, le cœur en déroute, les joues brûlantes.— Laisse-moi, dit-elle d’une voix étranglée. Laisse-moi tranquille.Kael baissa la main. Il ne souriait pas. Il ne la jugeait pas. Il la regardait avec une tristesse infinie, une tristesse ancienne qui semblait venir de très loin, de bien avant leur rencontre.— Comme tu veux, dit-il. Mais tu ne pourras pas fuir éternellement. La vérité te rattrapera. Elle te rattrape déjà. Alors cours si tu veux. Cache-toi si tu veux. Mais quand tu seras prête, je serai là.Il tourna les talons et disparut dans l’obscurité du couloir, aus





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