LOGINLe blanc.
C’est la première chose qu’elle vit. Un blanc immense, aveuglant, qui lui brûlait les yeux comme si elle ne s’en était jamais servie. Elle cligna plusieurs fois, lentement, péniblement. Le blanc resta. Il était partout. Le plafond, les murs, les draps qui recouvraient son corps. Même la lumière qui entrait par la fenêtre était blanche, froide, stérile, une lumière qui ne réchauffait rien.
L’odeur. C’est la deuxième chose qu’elle identifia. Cette odeur âcre, piquante, désagréable, qui prenait à la gorge et refusait de s’en aller. Un mélange d’alcool, de javel, de médicaments amers et de quelque chose d’autre, de plus sournois, qu’on ne nommait pas. L’odeur des hôpitaux, des maladies, des fins qui traînent en longueur.
Lyra était allongée sur un lit trop dur, trop étroit, les bras posés le long du corps. Elle essaya de bouger la main gauche. Ses doigts remuèrent faiblement. Elle essaya la droite. Une douleur fulgurante lui traversa l’avant-bras jusqu’à l’épaule, lui arrachant un hoquet. Elle baissa les yeux. Son bras était prisonnier d’une gangue de plâtre blanc qui montait du poignet jusqu’au coude, lisse, impersonnel. Dessus, quelqu’un avait déjà écrit quelque chose au marqueur noir, une écriture qu’elle ne reconnut pas, des mots qui n’avaient aucun sens.
Elle tourna la tête. Le mouvement était difficile, raide, comme si les muscles de son cou étaient rouillés. Une fenêtre, un store à moitié baissé, un arbre dehors dont les branches griffaient la vitre. Une chaise vide contre le mur. Une perfusion plantée dans le dos de sa main, reliée à une poche de liquide transparent qui pendait d’un crochet métallique. Des fils, des tubes, des machines qui émettaient de petits bips réguliers, monotones, agaçants. Un écran avec des courbes vertes qui dansaient, des chiffres qui clignotaient.
Un hôpital. Elle était dans un hôpital.
Elle referma les yeux. Les rouvrit. L’hôpital était toujours là. Ce n’était pas un rêve. Les rêves ne sentaient pas la javel, les rêves ne faisaient pas mal, les rêves n’avaient pas cette texture de réel qui vous prenait à la gorge et refusait de lâcher.
Elle essaya de se souvenir.
La voiture. La pluie. Le phare aveuglant. Le bruit. Le verre. Le sang. Son père, immobile, le visage détruit, les yeux ouverts qui ne la voyaient pas. Sa mère, disparue, envolée, volatilisée dans la nuit et l’orage. Et cette voix, cette voix inconnue de femme, pressante, qui criait quelque chose qu’elle ne comprenait pas.
— Mademoiselle Vance ?
Lyra sursauta. La voix venait de la porte, une voix d’homme, calme, professionnelle, avec ce timbre un peu nasillard qu’ont les gens qui répètent les mêmes phrases toute la journée. Elle tourna la tête – le cou protesta, mais céda – et vit un homme en blouse blanche qui se tenait sur le seuil de la chambre.
Il était grand, mince, les cheveux gris et rares, des lunettes cerclées de métal qui glissaient sur un nez étroit. Une barbe de trois jours, grise elle aussi, qui lui donnait l'air fatigué. Il tenait une tablette à la main, une de ces tablettes tactiles qui remplaçaient les vieux dossiers en carton, et il la regardait par-dessus ses lunettes avec une expression étrange.
Pas de la compassion. Pas de l'inquiétude. Un autre a choisi. Quelqu'un a choisi qu'elle n'arrivait pas à nommer, mais qui la mit mal à l'aise immédiatement.
— Je suis le docteur Harlan, dit-il en entrant dans la chambre sans y être invité. Comment vous sentez-vous ?
Lyra ouvre la bouche pour répondre. Aucun son ne sort. Sa gorge était sèche, râpeuse, comme si elle avait avalé du sable. Elle déglutit péniblement, essai de nouveau.
— Soif.
Kael leva les yeux vers elle, un sourcil haussé, un demi-sourire aux lèvres.— Avec mes crocs. Je te l’ai dit, Lyra. Je suis un loup. Je chasse comme un loup. Je mange comme un loup. Et quand je me bats, je me bats comme un loup. Cette cicatrice – il désigna son avant-bras d’un mouvement du menton – c’est un loup sauvage qui me l’a faite. Un loup qui n’acceptait pas notre présence sur son territoire. On s’est battus. Il est mort. Moi, j’ai survécu. C’est comme ça que ça marche, chez nous.Lyra s’approcha du plan de travail. Elle regarda le lapin écorché, les mains ensanglantées de Kael, la lame brillante qui découpait la chair avec précision.— Tu as peur de moi ? demanda Kael sans cesser de travailler.— Je ne sais pas, répondit honnêtement Lyra. Peut-être. Un peu. Mais pas comme avant. Avant, j’avais peur de l’inconnu. Maintenant, je commence à comprendre. Et ce que je comprends me fait moins peur.Kael leva les yeux vers elle. Ses doigts s’immobilisèrent sur la chair du lapin. Il l
Il se leva, prit le sac de toile taché de sang qu’il avait posé sur la crédence, et se dirigea vers la porte de la cuisine. Avant de sortir, il s’arrêta et se tourna vers sa mère.— Tu devrais lui dire pour son père, lança-t-il d’une voix neutre. Avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à ta place.Et il disparut dans la cuisine, laissant derrière lui un silence de plomb.Lyra se tourna vers Serena. Le visage de la femme était devenu livide. Ses mains tremblaient légèrement sur son livre, ses yeux gris brillaient d’une lueur qu’elle ne parvenait pas à cacher – de la peur, de la colère, du chagrin, un mélange indémêlable qui la rendait soudainement plus humaine, plus vulnérable, plus vraie.— Qu’est-ce qu’il veut dire ? demanda Lyra. À propos de mon père ?Serena ne répondit pas tout de suite. Elle regardait la porte par laquelle son fils avait disparu, le visage crispé, comme si elle luttait contre l’envie de le suivre et de le frapper. Puis elle se tourna vers Lyra, et son expression
Là, en pleine lumière du matin, avec le feu qui crépitait et le thé qui fumait et Serena qui tournait les pages de son livre, il n’y avait plus de place pour le doute. Il était en train de lui dire, calmement, explicitement, qu’il était un loup-garou. Et il attendait sa réaction comme on attend le verdict d’un juge.— Ta mère ne voulait pas que tu me le dises, murmura Lyra.— Ma mère veut te protéger. Moi, je veux que tu saches. Ce n’est pas la même chose.— Kael.La voix de Serena claqua comme un coup de fouet, sèche et tranchante malgré sa douceur apparente. Elle avait refermé son livre et fixait son fils avec une intensité glaciale. Ses yeux gris n’étaient plus calmes. Ils étaient durs, brillants, dangereux. Lyra y vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu chez cette femme élégante et posée : de la colère. Une colère froide, maîtrisée, mais bien réelle.— Tu sais ce que nous avions convenu.— Je sais ce que tu avais décidé, corrigea Kael sans se démonter. Moi, je n’ai jamais été
Le silence s’installa, troublé seulement par le crépitement du feu et le bruit des pages que Serena tournait d’un geste délicat. Lyra mangeait lentement, les yeux fixés sur la nappe, l’esprit ailleurs. Elle pensait à la porte verrouillée, en haut. Au grognement sourd. À la voix rauque. Elle se demandait si Serena savait qu’elle était sortie cette nuit, qu’elle avait exploré le couloir, qu’elle avait entendu. Probablement. Serena semblait toujours savoir. Mais si elle savait, elle n’en montrait rien.La porte s’ouvrit.Kael entra dans la grande salle avec cette démarche silencieuse et fluide qui lui était propre, ce mouvement de prédateur au repos qui ne faisait jamais de bruit inutile. Il portait un pantalon de toile taché de boue, des bottes usées, et une chemise à moitié déboutonnée qui laissait voir sa clavicule et le haut de son torse. Ses cheveux étaient en bataille, humides de rosée ou de sueur, et ses joues étaient rougies par le froid du dehors. Il tenait à la main un sac de t
Le lendemain matin, Lyra descendit pour le petit-déjeuner avec une résolution nouvelle, ou quelque chose qui y ressemblait. Elle n’avait pas dormi – encore une nuit sans sommeil, les yeux grands ouverts dans le noir à écouter les hurlements des loups qui déchiraient le silence de la forêt – mais elle avait réfléchi. Longtemps. Douloureusement. À ce que Kael avait dit. À ce que cela impliquait. À ce qu’elle allait faire.La conclusion était simple : elle n’allait rien faire. Pas tout de suite. Elle allait observer, écouter, apprendre. Elle allait jouer le jeu, faire semblant d’accepter cette réalité impossible, et attendre le bon moment pour agir. Fuir, peut-être, quand elle connaîtrait mieux les lieux. Ou bien rester et comprendre – comprendre qui elle était vraiment, pourquoi sa mère avait fui cet endroit, pourquoi Serena l’avait ramenée ici malgré le danger. Car il y avait un danger, elle en était certaine maintenant. La voix derrière la porte le lui avait confirmé. Elle ne devrait
Il leva une main, lentement, comme on tend la main vers un animal sauvage qu’on ne veut pas effrayer. Ses doigts effleurèrent la joue de Lyra, à peine, un contact léger comme une plume. Et dans ce contact, elle sentit quelque chose passer entre eux. Une chaleur. Une énergie. Une reconnaissance. Comme un écho lointain au rêve qu’elle avait fait, quand le loup noir avait posé son museau contre sa paume.Elle recula brusquement, le cœur en déroute, les joues brûlantes.— Laisse-moi, dit-elle d’une voix étranglée. Laisse-moi tranquille.Kael baissa la main. Il ne souriait pas. Il ne la jugeait pas. Il la regardait avec une tristesse infinie, une tristesse ancienne qui semblait venir de très loin, de bien avant leur rencontre.— Comme tu veux, dit-il. Mais tu ne pourras pas fuir éternellement. La vérité te rattrapera. Elle te rattrape déjà. Alors cours si tu veux. Cache-toi si tu veux. Mais quand tu seras prête, je serai là.Il tourna les talons et disparut dans l’obscurité du couloir, aus







