Se connecterLa salle d’accouchement était blanche, lumineuse, aseptisée.Les infirmières allaient et venaient. Le médecin était là, calme, souriant. Il me posa des questions, vérifia mon col, branqua les moniteurs.– Vous êtes à 5 centimètres, dit-il. Ça va venir.– Ça vient quand ?– Dans quelques heures.– Quelques heures ?– Oui.– Je ne peux pas attendre quelques heures.– Vous n’avez pas le choix.– Je déteste cette phrase.– Moi aussi.Il sourit. Je ne souris pas.Les contractions s’intensifièrent. Chaque minute, chaque seconde, la douleur montait, déferlait, s’écrasait contre moi. Je criais. Je hurlais. Je jurais.– Ça va ? demandait Julien.– Non.– Respire.– Je te dis de ne pas me dire de respirer.– Je ne te dis pas de respirer. Je te dis de te calmer.– Je ne veux pas me calmer. Je veux que ça s’arrête.– Ça va s’arrêter.– Quand ?– Bientôt.– Tu avais dit la même chose pour l’hôpital.– Je me suis trompé.– Tu te trompes toujours.– Pas toujours.– Si. Toujours.Il rit. Je lui lança
Les contractions commencèrent à 3 heures du matin.Je me réveillai en sursaut, le ventre serré. Une douleur, pas très forte, mais étrange. Un pincement, une pression, une crampe. Puis ça passa.– Ce n’est rien, me dis-je. C’est un faux travail.Je me rendormis.Une heure plus tard, nouvelle contraction. Plus forte. Plus longue. Je me réveillai à nouveau. Julien dormait, paisible. Je ne voulus pas l’appeler. Ce n’était peut-être rien.À 5 heures, les contractions étaient régulières. Toutes les vingt minutes, puis toutes les quinze, puis toutes les dix.– Julien, dis-je en le secouant.– Quoi ?– Je crois que c’est le moment.– Quel moment ?– Le bébé. Il arrive.Il se dressa d’un bond, les yeux écarquillés.– Quoi ? Maintenant ?– Bientôt.– On va à l’hôpital ?– Oui.– Je prépare la valise.Il courut dans le placard, sortit la valise que nous avions préparée des semaines plus tôt. Il la remplit de vêtements, de couches, de biberons. Ses mains tremblaient.– Tu as pris les papiers ? de
Il revint s’asseoir à côté de moi. Il prit ma main.– Tu veux qu’on fasse quelque chose aujourd’hui ? demanda-t-il.– Quoi ?– Je ne sais pas. Un truc qu’on n’a jamais fait.– Comme quoi ?– Comme aller au zoo.– Au zoo ?– Pourquoi pas ?– Tu as quel âge ?– Trente-cinq ans. Et toi ?– Trente-trois. On est trop vieux pour le zoo.– On n’est jamais trop vieux pour le zoo.Il avait raison. Nous y allâmes.Il pleuvait encore, mais nous avions pris des parapluies. Les animaux étaient cachés, pour la plupart. Les lions dormaient. Les singes s’égratignaient. Les girafes restaient immobiles, sous un abri.– Ils sont tristes, dis-je.– Ils sont en cage.– C’est triste, la cage.– Oui. Mais ils sont en vie.– C’est déjà ça.Nous nous arrêtâmes devant le bassin des otaries. Une petite fille jetait du poisson. Les otaries plongeaient, remontaient, claquaient des nageoires.– Tu veux un enfant ? demanda Julien.– J’en ai un dans le ventre.– Un autre, après.– On verra.– Tu veux une fille ou un
Les jours suivants furent les plus durs.Julien ne parlait plus. Il s’asseyait dans le salon, face à la fenêtre, et regardait le jardin. Des heures. Des journées entières. Il ne mangeait pas, ne buvait pas, ne dormait pas. Il était là, mais absent.– Julien, dis-je, il faut manger.– Je n’ai pas faim.– Tu vas tomber malade.– Je m’en fiche.– Moi, je ne m’en fiche pas.– Laisse-moi, Léa. S’il te plaît.Je le laissais. Je revenais une heure plus tard. Il n’avait pas bougé.– Julien, il faut dormir.– Je n’arrive pas.– Prends un cachet.– Je ne veux pas.– Alors repose-toi.– Je ne peux pas.Je m’asseyais à côté de lui. Je prenais sa main. Il ne la retirait pas, mais il ne la serrait pas non plus.– Parle-moi, disais-je.– Je n’ai rien à dire.– Raconte-moi un souvenir. De ton grand-père.– Je n’arrive pas.– Essaie.Il resta un long moment silencieux. Puis il parla.– Il m’emmenait pêcher, le dimanche. On se levait tôt, avant le soleil. On prenait le café dans la cuisine, en silence.
Je m’assis à côté de lui. Je pris sa main.– Il t’aimait, Julien. Il était fier de toi.– Je sais.– Il voulait que tu sois heureux.– Je sais.– Alors sois heureux. Pour lui.– Je ne peux pas. Pas maintenant.– Je sais. Mais plus tard. Quand la douleur sera moins forte.– Elle ne sera jamais moins forte.– Si. Elle changera. Elle deviendra autre chose. Un souvenir, une force, une présence.– Tu crois ?– Je le sais.Il posa sa tête sur mon épaule. Je caressai ses cheveux.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime aussi.– Reste avec moi.– Je resterai. Toujours.Nous restâmes longtemps dans ce couloir d’hôpital, assis sur des chaises en plastique, main dans la main.Édouard était parti. Mais il était là, quelque part, dans nos cœurs, dans nos souvenirs, dans nos promesses.***L’enterrement eut lieu trois jours plus tard, dans le petit village où il avait grandi.Il faisait gris, un gris doux, presque tendre. Les arbres étaient nus. Les champs étaient vides. Le vent soufflait, léger, chargé d’od
Les jours suivants furent étranges.Je ne pardonnai pas à Henri. Pas tout de suite. Je ne pouvais pas. Vingt ans de mensonges, vingt ans d’absence, vingt ans de vide – ça ne s’effaçait pas en une heure, en une conversation, en une larme.Mais je ne le haïssais plus.La haine était partie. Elle s’était évaporée, comme la buée sur un miroir. Il ne restait qu’une tristesse épaisse, lourde, une fatigue de l’âme.– Tu vas le revoir ? demanda Julien.– Je ne sais pas.– Il n’a plus beaucoup de temps.– Je sais.– Alors il faut se décider.– Je suis déjà décidée. Je ne veux pas le voir.– Pourquoi ?– Parce que c’est trop dur. Parce que ça me fait trop mal. Parce que je n’ai pas la force.– Tu as la force, Léa. Tu as toujours eu la force.– Pas cette fois.Il s’assit à côté de moi. Il prit ma main.– Tu sais, dit-il, mon père est parti quand j’avais dix ans. Il ne m’a jamais rappelé. Il ne m’a jamais écrit. Il n’est jamais revenu.– Je sais.– Si Henri était revenu, s’il avait cherché, s’il







