LOGINLe sceau des orages Le jour où Alixia de Sévérac apprend sa grossesse, son mari Cassian Veyrenc signe leur divorce sans un regard. Six ans d'un mariage de glace dans les palais de Maëlancourt, et une certitude qui la brise : elle n'a jamais été qu'une obligation imposée par la famille. Humiliée, elle disparaît sans laisser de trace. Trois ans plus tard, elle revient sous une identité de glace à la tête d'Obsidienne, l'empire qui menace désormais celui des Veyrenc. Mais lorsque Cassian, devenu plus sombre et plus obsessionnel que jamais, découvre l'existence d'une petite fille aux mêmes yeux d'orage que les siens, il refuse de la laisser fuir une seconde fois. Même si pour la récupérer, il doit réduire en cendres tous les secrets qu'Alixia a enfouis.
View MoreChapitre 1
Alixia
L'orage ne crève pas.
Je me tiens devant la baie vitrée de ma chambre, les deux paumes posées à plat sur le verre froid, et je regarde les nuages s'enrouler autour des flèches de la cité comme des serpents de fumée noire. Maëlancourt scintille sous les éclairs, suspendue entre le ciel et la mer, une couronne de lumière posée sur l'abîme. Les ascenseurs de verre glissent le long des tours d'acier, des traînées dorées qui montent et qui descendent dans le vide. Tout est beau, tout est parfait, tout est exactement à sa place. Sauf moi.
Je ne suis pas à ma place. Je ne l'ai jamais été.
Mon souffle dessine une buée sur la vitre, un cercle flou qui rétrécit à mesure que je retiens l'air dans mes poumons. Je pourrais écrire mon nom sur cette buée, le regarder disparaître en quelques secondes. C'est à peu près la trace que je laisse dans cette maison. Une empreinte qui s'efface avant même d'avoir existé. Je retire mes mains du verre et j'enroule mes bras autour de ma taille, un geste que je fais sans y penser, un geste de protection que personne ne voit, que personne ne remarque.
La robe de soie grise que j'ai choisie ce matin glisse contre mes chevilles quand je me détourne de la fenêtre. Gris perle, un peu trop élégante pour un soir sans événement, mais je n'ai plus que ça. Des robes. Des gestes vides. Des apparitions silencieuses dans des couloirs trop larges. La chambre derrière moi est immense, noyée dans une pénombre que les éclairs percent par intermittence. Le lit est défait, les draps de lin froissés parce que je me suis levée trois fois la nuit dernière, incapable de trouver le sommeil. Incapable de trouver quoi que ce soit.
Je traverse la pièce lentement, mes pieds nus s'enfonçant dans l'épaisseur du tapis, et je m'arrête devant le grand miroir incliné près de la coiffeuse. Mon reflet me fixe, et je le fixe en retour. Une femme de vingt-cinq ans, pâle, les traits fins, les cheveux châtains dénoués sur les épaules. Les yeux sont le problème. Ils sont trop grands, trop clairs, et ils ne brillent plus. Ils ont perdu cet éclat que ma mère appelait la lumière des Sévérac, une lueur ambrée qui traversait les générations. Il y a six ans, ils brillaient encore. Il y a six ans, je croyais encore.
Je me penche vers le miroir, j'examine la ligne de ma mâchoire, le pli de mes lèvres. Je cherche la jeune fille qui est entrée dans ce palais un matin de printemps, un bouquet de lys à la main, le cœur gonflé d'un espoir idiot. Elle n'est plus là. Elle s'est dissoute quelque part entre les murs de marbre et les dîners silencieux, entre les regards absents et les nuits solitaires. À sa place, il y a cette femme qui ne tremble pas, qui ne pleure pas, qui ne crie pas. Une femme qui contemple l'orage sans sourciller parce qu'elle a appris à vivre avec le froid.
Je soupire et je m'assois sur le tabouret de velours, les coudes posés sur la coiffeuse. Le tiroir de gauche est entrouvert, et je le repousse sans le fermer tout à fait. À l'intérieur, il y a un foulard de soie bleue que je ne porte jamais, et sous ce foulard, il y a un petit bâton de plastique blanc. Le test de grossesse. Je ne le regarde pas. Je le sais, c'est tout. Je le sais depuis trois semaines. Je le sais, et je n'ai rien dit.
Un enfant. L'héritier Veyrenc. Une vie minuscule qui pousse dans mon ventre, silencieuse, ignorée de tous. De lui. De Cassian. Mon mari. Celui qui dort à l'autre bout du palais, dans une aile que je ne fréquente plus, dans un lit que je ne partage pas. Celui qui a signé notre union sans me regarder, et qui depuis six ans poursuit cette logique avec une constance irréprochable. Il ne me regarde pas. Il ne me parle pas. Il ne me touche pas. Sauf quand il le faut, sauf quand les circonstances l'exigent, sauf quand une alliance d'affaires impose une descendance.
Et maintenant, la descendance est là. Cachée sous un foulard de soie. Ridicule.
Je me redresse, je passe mes doigts dans mes cheveux pour les lisser, et je quitte la chambre. Le couloir est long, éclairé par des appliques murales qui diffusent une lumière ambrée et tremblante. Les murs sont tendus de velours anthracite, un choix de décorateur que j'ai toujours trouvé sinistre. Trop sombre. Trop lourd. Mais je ne décide rien dans cette maison. Je suis l'épouse. L'ornement. Le contrat vivant. Je n'ai jamais eu voix au chapitre, même pas pour la couleur des murs.
Mes pas résonnent à peine, étouffés par la moquette épaisse, et je descends l'escalier principal, une main glissant sur la rampe de marbre froid. Les portraits des Veyrenc me suivent du regard, des visages anguleux aux mâchoires serrées, des regards d'ambre qui jugent sans prononcer un mot. Son père. Son grand-père. Son arrière-grand-père. Tous les mêmes. Tous taillés dans la même pierre. Et lui, Cassian, le dernier de la lignée, le plus froid de tous.
Je m'arrête devant son portrait. Il a été peint il y a trois ans, en costume sombre, la main posée sur le dossier d'un fauteuil invisible. Le peintre a saisi ce pli au coin de ses lèvres, celui qui n'est ni un sourire ni une grimace, juste une absence d'expression. Il a capturé l'essence même de mon mari. Cette distance inaltérable. Cette indifférence minérale. Ce regard qui traverse les êtres sans jamais s'y poser.
Je détourne les yeux et je continue ma descente. Le hall d'entrée est vide, à l'exception d'un domestique qui s'affaire près des portes. Il m'aperçoit, incline la tête, reprend son ouvrage sans un mot. Ils sont tous comme ça. Polis. Discrets. Invisibles. Un personnel trié sur le volet, dressé pour ne jamais déranger, pour ne jamais s'immiscer dans les affaires de la famille. La famille. Quel mot étrange pour désigner cette collection de solitudes.
Je traverse le hall et je pousse la porte de la véranda. L'air du dehors me frappe le visage, chargé d'électricité et de sel. L'orage est tout proche maintenant, les nuages si bas qu'ils semblent frôler les toits. La mer, tout en bas, gronde contre les piliers de la cité. Maëlancourt est bâtie sur des pilotis d'acier et de béton, une prouesse d'ingénierie qui défie l'océan depuis trois siècles. Les Veyrenc ont construit cette ville, pierre par pierre, et ils la possèdent comme on possède une couronne. Moi, je ne possède rien. Pas même mon propre corps, pas même mon propre avenir.
Je m'avance jusqu'à la balustrade de verre qui borde la véranda, et je regarde en bas. Les vagues s'écrasent contre les piliers avec une violence sourde, des gerbes d'écume blanche qui jaillissent dans l'obscurité. Le vent soulève mes cheveux, plaque ma robe contre mes jambes, et je ferme les yeux. J'imagine que je tombe. Pas pour mourir. Juste pour sentir quelque chose. Pour sentir l'air siffler à mes oreilles, pour sentir mon cœur s'emballer, pour sentir la vie autrement que comme une succession de jours vides et de nuits sans sommeil.
Mais je ne tombe pas. Je ne tombe jamais. Je suis Alixia de Sévérac, devenue Veyrenc par contrat, et je tiens debout parce que c'est ce qu'on attend de moi.
Je rouvre les yeux et je rentre à l'intérieur. Le palais est silencieux, enveloppé dans ce calme pesant qui précède les grandes tempêtes. Demain, il y aura un gala pour l'anniversaire de Cassian. Toute la cité sera là, tous les regards tournés vers lui. Je serai à son bras, souriante, élégante, transparente. Et personne ne verra que je porte en moi le secret qui pourrait tout changer.
Personne ne verra que je suis en train de disparaître.
Je remonte dans ma chambre, je m'assois au bord du lit, et je pose ma main sur mon ventre. Un geste minuscule, un geste dérisoire, mais c'est le seul qui m'appartienne. Dehors, l'orage éclate enfin. La pluie s'abat sur les vitres comme une délivrance, et je la regarde ruisseler sans bouger, sans pleurer, sans rien. Le temps passe. La nuit avance. Et moi, je reste là, immobile, une main sur mon ventre, à écouter le bruit de la mer qui frappe contre les murs de ma prison.
Demain. Peut-être que demain, je trouverai le courage de parler.
Ou peut-être que demain, tout s'effondrera.
Chapitre 64IlaryaJe sors de la maison, un panier de linge à la main, les pensées encore tournées vers les dossiers que j'ai laissés sur la table de la cuisine, vers les appels que je dois passer, vers les décisions que je dois prendre pour la suite de ma campagne contre les Veyrenc, quand je le vois.Il est là, debout de l'autre côté de la rue, à moitié dissimulé derrière un camion de livraison, mais je le reconnaîtrais entre mille, je le reconnaîtrais même dans l'obscurité la plus totale, même après cent ans de séparation, même s'il était réduit à l'état de fantôme. Cassian. Mon mari. Mon bourreau. Le père de mon enfant. Il est là, à Khalmyre, devant ma maison, et il regarde Aëlys qui joue dans le jardin.Le monde s'arrête.Le panier de linge glisse de mes doigts et tombe sur le sol de pierre avec un bruit sourd, les vêtements éparpillés autour de mes pieds comme des oiseaux morts, et je reste figée sur le seuil, incapable de bouger, incapable de parler, incapable de faire autre ch
Chapitre 63CassianLa maison est une bâtisse modeste en brique rouge, coincée entre une imprimerie désaffectée et un atelier de mécanique, dans un quartier ouvrier de Khalmyre où les rues sont étroites et les trottoirs défoncés. Je me tiens de l'autre côté de la chaussée, dissimulé derrière un camion de livraison garé sur le bas-côté, et je regarde la façade sans grâce de cette demeure qui abrite les deux êtres que j'ai perdus et que je suis venu retrouver.Le jardin est minuscule, un carré de pelouse clairsemée entouré d'une clôture en bois peint qui s'écaille, et pourtant il est rempli de jouets, de ballons colorés, d'un tricycle renversé sur le flanc, de tout l'attirail du bonheur simple d'une enfant qui ne sait rien de la guerre que se
Chapitre 62CassianL'hydravion m'attend à la jetée privée du palais, un appareil sobre et discret que j'utilise pour mes déplacements d'affaires et qui ne paie pas de mine, mais qui est assez rapide pour me conduire à Khalmyre en quelques heures. Le pilote est déjà à bord, un homme de confiance qui ne pose jamais de questions et qui a l'habitude de mes décisions soudaines, de mes départs précipités, de ces voyages dont il ne sait rien et dont il ne cherche pas à savoir.Je n'ai prévenu personne de mon départ, ni Daphné, ni le conseil d'administration, ni même Gabriel Stern, qui doit encore être à Khalmyre à rassembler des preuves et qui sera probablement surpris de me voir débarquer sans crier gare. Mais je ne veux pas de témoins, je ne veux pas de regards
Chapitre 61CassianLa nuit est tombée depuis des heures, et je suis toujours dans mon bureau, assis derrière ma table de travail, entouré par les dossiers que j'ai fait remonter des archives, des dossiers médicaux, des correspondances, des relevés bancaires, tout ce qui pouvait m'aider à reconstituer les derniers mois de la vie d'Alixia avant sa disparition, et plus je lis, plus je comprends, plus la vérité m'apparaît dans toute son horreur.Elle était seule. Totalement, absolument seule, dans ce palais où personne ne lui parlait, où personne ne la regardait, où personne ne se souciait de savoir si elle était heureuse ou malheureuse, si elle dormait ou si elle pleurait, si elle avait peur ou si elle espérait encore. Les domestiques ne voyaient rien, par discrétion ou par indifférence, ma s&
Chapitre 5AlixiaJe cherche Cassian pendant trois heures.Le palais Veyrenc est un labyrinthe de marbre et de verre qui s'étend sur sept niveaux reliés par des escaliers monumentaux et des ascenseurs privés. Je connais chaque recoin, chaque couloir dérobé, chaque alcôve où l'on peut se cacher. J'a
Chapitre 4AlixiaLe jardin d'hiver est désert à cette heure de la matinée, et c'est pour cela que je m'y réfugie.Les murs de verre montent jusqu'au plafond voûté, laissant entrer une lumière laiteuse qui se diffracte sur les feuillages tropicaux et les orchidées suspendues. L'air est chaud, humid
Chapitre 3AlixiaLa salle à manger est une cathédrale de marbre et de cristal.Les murs s'élèvent sur trois étages, recouverts de panneaux de marbre noir veiné de blanc, et le plafond est une verrière immense qui laisse passer la lumière pâle du soir, filtrée par des lustres de cristal suspendus c
Chapitre 2AlixiaLe matin du mariage, ma mère a posé ses mains tremblantes sur mes épaules et elle m'a dit : « Les Veyrenc n'aiment pas. Ils possèdent. Ils protègent. Ils durent. Souviens-t'en. »Je m'en souviens. Six ans plus tard, allongée dans mon lit trop grand, les yeux fixés sur le baldaquin












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