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Daddy et Moi 2
Daddy et Moi 2
Author: Déesse

Chapitre 1 — La dernière note

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-22 02:21:13

Tatiana

La dernière note s'élève dans le grand hall du Conservatoire Tchaïkovski, pure, vibrante, et je la tiens jusqu'à ce que mon archet s'immobilise. Le silence qui suit est plus fort que les applaudissements. Une seconde de vide absolu où je flotte, les yeux encore fermés, le violon chaud contre ma joue. Puis le tonnerre. La salle entière se lève. Moscou m'acclame.

Je salue, une fois, deux fois, trois fois. Les projecteurs m'aveuglent mais j'ai l'habitude. Mon sourire est rodé, ma révérence parfaite. Je suis Tatiana Volkonskaïa, la violoniste dont toute la Russie s'arrache les billets. Vingt-six ans, des doigts qui valent de l'or, et une âme qui ne s'appartient déjà plus vraiment. La musique me possède. C'est la seule chose qui compte. La seule chose que personne ne pourra jamais m'enlever. C'est ce que je crois encore.

Je regagne la coulisse, le cœur encore rapide, les doigts tremblants de cette adrénaline si particulière qui suit chaque concert. Les autres musiciens me félicitent, les mains se tendent, les visages défilent. Je ne retiens rien. Je cherche déjà le silence de ma loge, le moment où je pourrai ranger mon Stradivarius dans son écrin de velours, délacer ma robe de scène, redevenir une femme ordinaire.

Ma loge est au bout d'un long couloir aux murs tapissés de velours grenat. La moquette épaisse étouffe le bruit de mes escarpins. Les applaudissements ne sont plus qu'une rumeur lointaine, comme une mer qui se retire. J'ouvre la porte et je sens quelque chose avant même de comprendre ce qui cloche. Une présence, une épaisseur dans l'air, un parfum qui n'est pas le mien.

Ils sont trois.

Trois hommes en costume sombre, debout dans l'espace exigu entre le miroir aux ampoules et le canapé où j'ai laissé mon manteau. Immobiles. Parfaitement immobiles, comme des statues taillées dans du granit. Le premier, près de la fenêtre, a des yeux si pâles qu'ils paraissent transparents. Le deuxième bloque la porte de la salle de bains. Le troisième, le plus proche, tient mon Stradivarius dans ses mains gantées.

Je voudrais crier mais ma gorge se serre. Je voudrais courir mais mes jambes refusent d'obéir. La peur est une coulée de plomb dans mes veines.

— Qu'est-ce que vous faites ici ? C'est une loge privée, sortez immédiatement ou j'appelle la sécurité.

Ma voix est plus ferme que je ne l'espérais mais elle sonne creux dans cet espace soudain trop petit. L'homme aux yeux pâles esquisse un sourire qui n'a rien de chaleureux. Il désigne mon violon d'un mouvement de menton.

— Un très bel instrument. Un Guarneri del Gesù, n'est-ce pas ? 1735. Il a appartenu à Isaac Stern avant d'arriver entre vos mains. Vous avez de la chance. Ou beaucoup de talent.

— Posez-le. Tout de suite.

Il ne pose rien. Il me regarde, et dans ses yeux je lis une chose qui me glace davantage que sa présence ici. Il me reconnaît. Il sait qui je suis. Ce n'est pas un cambriolage, ce n'est pas une erreur. Je suis la cible.

— Mademoiselle Volkonskaïa, veuillez nous suivre. Sans faire d'histoires. Nous n'avons pas l'intention de vous faire du mal, à moins que vous ne nous y obligiez.

— Où voulez-vous m'emmener ?

— Quelqu'un souhaite vous rencontrer.

— Qui ?

Il ne répond pas. Il tend la main vers moi, paume ouverte, comme si j'étais censée la prendre, comme si j'étais une enfant qu'on invite à traverser la rue. Je recule d'un pas et mon dos heurte quelque chose de solide. Le deuxième homme. Il m'a encerclée sans que je m'en rende compte. Ses doigts se referment sur mon bras, fermes mais pas brutaux. Une menace contenue.

— Ne criez pas, murmure-t-il à mon oreille. Personne ne viendra. La sécurité a été... occupée ailleurs.

Je pense à ma mère qui m'attend pour le dîner de célébration. À mon agent qui doit me rejoindre dans vingt minutes. À tout ce qui était prévu, organisé, normal. Ma vie d'avant. Elle est en train de s'effacer. Je le sens avec une certitude absolue, une intuition féminine qui ne trompe jamais. Quelque chose bascule.

L'homme aux yeux pâles sort un téléphone, compose un numéro, dit simplement : « C'est fait » et le range dans sa poche intérieure. Puis il se tourne vers moi et ajoute, presque courtois :

— Si vous coopérez, il ne vous sera fait aucun mal. Vous avez la parole de monsieur Volkov.

Volkov. Le nom frappe mon esprit comme une gifle. Nikolai Volkov. L'oligarque. L'homme que les journaux appellent le Tsar de l'Ombre, celui dont on murmure qu'il contrôle la moitié des industries russes et une partie du Kremlin. Celui dont on dit qu'il ne supporte pas qu'on lui résiste et qu'il n'oublie jamais un affront. Qu'est-ce qu'un homme comme lui peut bien vouloir d'une violoniste ?

Je n'ai pas le temps de poser la question. Une cagoule noire glisse sur mon visage, et le monde disparaît.

Le voyage est long. Je le mesure aux battements de mon cœur, aux virages que la voiture négocie, aux changements de revêtement sous les pneus. Le cuir des sièges sent le neuf et le tabac froid. Personne ne parle. Je suis assise à l'arrière, encadrée par deux hommes silencieux, les mains posées sur les genoux comme si de rien n'était. La cagoule gratte. L'obscurité amplifie tous les bruits, tous les mouvements, toutes les terreurs.

Je pense à mon violon. Me l'ont-ils rendu ? L'ont-ils pris ? Je ne me souviens plus. La panique a effacé les détails. Il ne reste que l'essentiel : ma respiration, le frottement du tissu sur mes joues, le goût métallique de la peur dans ma bouche.

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