로그인Après ce qui semble une éternité, la voiture ralentit. Des grilles grincent. Du gravier crisse sous les roues. Nous roulons encore quelques minutes puis nous nous arrêtons. Une portière s'ouvre, l'air glacé s'engouffre, mordant. Des mains me saisissent, me guident, me font marcher sur un sol dallé, puis un tapis épais, puis du marbre froid. Le changement de température est brutal. Dehors, c'était l'hiver moscovite, ce froid qui vous cisaille le visage. Dedans, c'est une chaleur lourde, presque étouffante, qui sent la cire d'abeille, le bois précieux et quelque chose d'autre, de plus subtil, de plus troublant. Un parfum d'homme, riche et sombre.
On me fait asseoir. La cagoule s'en va. La lumière m'aveugle un instant puis mes yeux s'habituent et je comprends que je ne suis pas dans une pièce ordinaire. C'est une chambre. Mais une chambre comme je n'en ai jamais vu, même dans les magazines de luxe. Les murs sont tendus de soie grise. Le lit est si grand que trois personnes pourraient y dormir sans se toucher, couvert d'un édredon de fourrure blanche. Des rideaux de velours anthracite tombent du plafond jusqu'au sol, masquant ce qui doit être des fenêtres. Un lustre de cristal noir diffuse une lumière tamisée qui fait danser des ombres sur les murs. Il y a une cheminée monumentale où crépite un feu, et devant elle, un fauteuil en cuir sombre, vide. Tout respire le pouvoir, l'argent, le contrôle. Rien n'est laissé au hasard. Chaque objet, chaque tissu, chaque source de lumière a été pensé, choisi, placé avec une intention précise. Je frissonne malgré la chaleur. Ma robe de scène, ce fourreau de soie bleu nuit qui faisait tourner les têtes trois heures plus tôt, me semble soudain ridicule, déplacée, trop légère, trop nue. Mes épaules sont découvertes, mes bras, ma nuque. Je n'ai rien pour me protéger. La porte s'ouvre derrière moi et je me lève d'un bond, le cœur cognant contre mes côtes. Je pivote. Il entre. Nikolai Volkov est plus grand que je ne l'imaginais. Plus impressionnant. Les photos dans les journaux ne rendent pas justice à ce qu'il dégage. Il doit avoir la quarantaine mais il en paraît moins, le visage taillé à la serpe, les pommettes hautes, la mâchoire carrée, une barbe de trois jours qui assombrit ses joues. Ses cheveux sont noirs, striés d'argent sur les tempes, coiffés en arrière avec un soin négligé. Il porte un costume trois pièces anthracite, parfaitement coupé, une chemise blanche dont le col est ouvert, sans cravate. Il a roulé ses manches sur ses avant-bras et je vois des tatouages, des motifs sombres qui serpentent jusqu'à ses poignets. Ses mains sont larges, puissantes, des mains faites pour saisir, pour posséder, pour briser. Mais ce sont ses yeux qui me clouent sur place. D'un gris si pâle qu'ils en paraissent presque argentés, comme de la glace en fusion. Des yeux qui ne cillent pas, qui ne dévient pas, qui se plantent dans les miens et ne les lâchent plus. Des yeux qui disent : tu es à moi, tu l'as toujours été, tu ne le savais pas encore. Il s'arrête à trois pas de moi. Assez près pour que je sente son parfum , bois de santal, cuir, quelque chose d'épicé , assez loin pour que je puisse encore respirer. Son regard descend le long de mon corps, lentement, avec une insolence tranquille. Il prend son temps. Il inventorie ce qu'il voit. Mes épaules, mes bras, la courbe de ma taille, mes jambes que la robe dévoile à chaque mouvement. Il ne se cache pas. Il n'a pas besoin de se cacher. Cet homme n'a jamais eu à se cacher de sa vie. — Tatiana Volkonskaïa. Sa voix est grave, profonde, avec un accent russe qui roule les « r » comme des cailloux dans un torrent. Il prononce mon nom comme s'il le goûtait, comme s'il en appréciait chaque syllabe. Puis il s'approche encore d'un pas, et je dois faire un effort surhumain pour ne pas reculer. — Sais-tu depuis combien de temps je te regarde ? Je secoue la tête, incapable de parler. — Six mois. Six mois que je viens à chacun de tes concerts. Six mois que je t'écoute jouer, caché dans une loge privée que personne ne remarque. Six mois que je te désire. Il lève la main et je me fige. Ses doigts effleurent ma tempe, descendent le long de ma joue, suivent la ligne de ma mâchoire. C'est un geste léger, presque tendre, mais il y a dans ce contact quelque chose de terriblement possessif. Une façon de dire : cette peau, ce visage, cette femme, tout cela m'appartient désormais. — Tu as peur. Ce n'est pas une question. — Oui. Ma voix est un souffle, un filet étranglé qui passe à peine la barrière de mes lèvres. Il sourit, et ce sourire le rend plus dangereux encore. Il n'y a pas de chaleur dans ce sourire. Il y a de l'anticipation. — C'est bien. La peur est une réaction saine. Elle te gardera en vie. Mais sache une chose, Tatiana Volkonskaïa. Il penche la tête, ses doigts s'attardent au coin de mes lèvres, appuient à peine, juste assez pour que je sente la pulpe de son pouce contre ma bouche entrouverte. — Tu n'as pas à avoir peur de moi. Pas encore. Pas si tu obéis.Nikolai entre dans la chambre. Il a passé la soirée à lire dans le salon, Tolstoï peut-être, ou Pouchkine, mais je sais qu'il ne lisait pas vraiment. Il attendait. Il attendait que je vienne le rejoindre, comme chaque soir, pour notre rituel secret. Ses yeux gris me regardent avec cette intensité particulière qui annonce une nuit de passion et d'abandon.— Tu ne l'as pas retiré, dit-il en s'asseyant au bord du lit.— Non. Je ne le retirerai pas. Même pour dormir.— Même pour ce que nous allons faire ?— Même pour ça.Il sourit, ce sourire qui est à lui seul une promesse, une menace, une tentation. Ce sourire que j'ai appris à aimer, que j'ai appris à désirer, qui me fait frissonner d'anticipation. Puis il se lève, s'approche de moi, et ses doigts trouvent le fermoir du collier.— Alors je vais faire une exception, dit-il. Juste pour cette nuit. Parce que ce que je veux te faire, Tatiana, nécessite que tu sois entièremen
Mes doigts se referment sur le pendentif. Le diamant est froid contre ma paume, mais il se réchauffe rapidement au contact de ma peau. Je sens les montures ajourées, le travail d'orfèvrerie, chaque détail de cette cage ouverte qui raconte si éloquemment ce que Nikolai essaie de me dire avec des mots. Et quelque chose en moi se dénoue. Quelque chose que je ne savais pas encore noué, une tension ancienne qui remontait à ces années de fuite, à ces années de peur, à ces années où je regardais par-dessus mon épaule en craignant de voir surgir la silhouette de mon passé.— Il est magnifique, dis-je, la voix étranglée par l'émotion. Vraiment magnifique.— J'ai demandé à l'artisan de travailler sur ce motif pendant des mois. La cage ouverte. Je voulais que chaque détail raconte ce que je n'arrive pas toujours à dire avec des mots. Que je te respecte. Que je t'admire. Que je t'aime assez pour te laisser libre, même si cette liberté me terrifie.Je lève le
Tatiana Le matin est doux sur les collines toscanes. Un matin de mai, je crois, ou peut-être de juin, les jours se confondent dans cette vie suspendue, rythmée par les leçons de piano de Sacha et les nuits que je passe dans les bras de Nikolai. La brume se lève sur les vallées, découvrant peu à peu les cyprès, les oliviers, les toits de tuiles des villages perchés. Je suis debout sur la terrasse, une tasse de café fumant entre les mains, quand j'entends ses pas derrière moi. J'ai quelque chose pour toi, dit Nikolai. Sa voix est grave, un peu solennelle, ce qui est rare chez lui. D'ordinaire, il est maître de ses émotions, capable de cacher la plus intense des passions sous un masque de calme olympien. Mais ce matin, il y a dans son intonation une nervosité presque imperceptible, un tremblement à peine audible qui m'alerte. Je me retourne. Il est là, sur le seuil de la porte-fenêtre, vêtu d'une chemise blanche et d'un pantalon de lin clair. Ses cheveux gris sont encore humides de
Tatiana Les semaines passent, puis les mois. L'automne cède la place à l'hiver, et l'hiver au printemps. Les collines toscanes changent de couleur, passant du vert sombre au brun doré, puis au vert tendre des premières pousses. La menace qui planait sur nous semble s'être éloignée, du moins pour l'instant. Nikolai a passé des coups de fil, envoyé des émissaires, négocié avec Sergei Ivanov. Je ne connais pas les détails de ces tractations — il m'en préserve, et je l'en remercie. Tout ce que je sais, c'est que la berline noire n'est jamais réapparue au bout du chemin. La vie s'est installée dans la forteresse, douce et réglée comme une partition de musique. Le matin, je prépare le petit déjeuner pendant que Sacha répète ses gammes au piano. Nikolai descend vers neuf heures, les cheveux encore humides de la douche, et il s'assied à table avec nous. C'est un rituel simple, presque banal, mais chaque fois que je le vois là, en peignoir, tartinant ses biscottes de confiture de figues,
Il commence à me caresser. Ses mains parcourent mon corps avec une lenteur délibérée, comme s'il me découvrait pour la première fois. Il suit la courbe de mes épaules, la ligne de mes bras, le renflement de mes seins à travers la soie. Chaque effleurement est une promesse, chaque caresse est une déclaration. — Pendant cinq ans, murmure-t-il, j'ai rêvé de ce corps. Je l'ai imaginé, la nuit, quand je ne trouvais pas le sommeil. Je me souvenais de chaque courbe, de chaque grain de beauté, de chaque frémissement. Mais la réalité est infiniment plus belle que mes souvenirs. Ses doigts trouvent l'ourlet de ma nuisette et la font glisser lentement, très lentement, découvrant ma peau centimètre par centimètre. La soie remonte le long de mes cuisses, de mes hanches, de mon ventre, et bientôt, je suis nue devant lui, offerte, vulnérable. — Regarde-toi, dit-il. Regarde comme tu es belle. Comme tu es parfaite. Il se penche et dép
Il m'attire contre lui, et je me blottis dans ses bras. Son cœur bat contre ma joue, fort, régulier, vivant. Je ferme les yeux et je respire son odeur , ce mélange de cuir, de cigare et de quelque chose de plus profond, de plus animal, qui est l'essence même de Nikolai. — Je t'aime, Tatiana, dit-il contre mes cheveux. Je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne. Je t'aime assez pour te laisser partir si tu le voulais. Mais puisque tu restes... puisque tu restes, je te promets de passer chaque instant qu'il me reste à te rendre heureuse. Je ne serai peut-être pas parfait. Je ferai peut-être encore des erreurs. Mais je ne te frapperai plus jamais. Je ne t'enfermerai plus jamais. Je ne t'humilierai plus jamais. — Et la domination ? dis-je en levant les yeux vers lui. Celle que j'aime, celle que je désire ? — Cette domination-là, répond-il avec un sourire qui réveille des frissons sur ma peau, cette domination-là, je te la donnera







