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Daddy et moi 3
Daddy et moi 3
Author: Déesse

Chapitre 1 : Fenice

Author: Déesse
last update Petsa ng paglalathala: 2026-08-10 04:17:41

Fiorenza

Naples, fin octobre. La pluie fouette les vitres du train comme une promesse de noyade. Je regarde mon reflet dans la vitre, fantôme aux yeux verts sur fond de campagne détrempée, et je répète ce nom qui n'est pas le mien.

Fiorenza.

Fiorenza De Luca.

Le train ralentit dans un crissement de ferraille. Les haut-parleurs crachotent une annonce en italien que je n'écoute pas. Je n'écoute plus rien depuis des mois. Je me contente d'obéir à mes jambes quand elles se lèvent, à mes mains quand elles attrapent la valise cabossée dans le porte-bagages, à mes poumons quand ils inspirent l'air humide et salé du quai de la gare Centrale.

La première chose qui me frappe, c'est l'odeur. Naples sent la mer, le café brûlé, la pierre mouillée. Rien à voir avec Milan. Rien à voir avec lui. C'est pour ça que j'ai choisi cette ville. Parce qu'il ne m'y cherchera pas. Parce qu'il ne sait même pas que je connais Naples, une ville où je ne suis jamais venue, où je n'ai aucune attache, aucun souvenir, aucun visage familier.

Je suis un fantôme. Un fantôme qui marche sur le quai glissant, sa valise bringuebalante à la main, son sac serré contre sa poitrine comme un bouclier. Les voyageurs me bousculent, pressés, indifférents. Personne ne me regarde. Personne ne me remarque. C'est exactement ce que je veux.

La liasse de billets humides est coincée dans la poche intérieure de mon manteau. Tout ce que j'ai pu économiser en six mois de travail au noir, payée en espèces, sans contrat, sans traces. Trois mille euros. De quoi survivre quelques semaines si je fais attention. De quoi payer une chambre d'hôtel minable, des repas frugaux, peut-être un nouveau départ si la chance veut bien me sourire.

La chance. Comme si elle m'avait déjà souri un jour.

Je traverse le hall de la gare, ma valise roulant derrière moi, et je plonge dans la nuit napolitaine. La pluie a redoublé. Elle dégouline sur mon visage, colle mes cheveux à mes tempes, s'infiltre sous le col de mon manteau. Je ne sens rien. Depuis l'incendie, je ne sens plus rien. Je suis anesthésiée, gelée de l'intérieur, comme si le feu que j'ai allumé avait consumé toutes mes émotions en même temps que l'appartement de la via Padova.

L'hôtel que je choisis est une façade lépreuse dans une ruelle étroite du quartier de la gare. L'enseigne clignote, malade, les lettres rouges du mot ALBERGO à moitié éteintes. La réception est un cagibi qui sent la cigarette froide et l'humidité. Le réceptionniste est un homme obèse, mal rasé, qui regarde un match de foot sur un téléviseur crasseux sans même lever les yeux vers moi.

— Une chambre.

Je pose trois billets de cinquante euros sur le comptoir. Il les prend, les compte, me tend une clé sans me regarder.

— Deuxième étage. Chambre vingt-deux. Les douches sont sur le palier. Pas de visiteurs après vingt-deux heures.

Je hoche la tête, prends la clé, et je monte l'escalier étroit qui sent le moisi et la vieille huile de friture. La chambre vingt-deux est une boîte à chaussures avec un lit simple, une table bancale, une chaise et un lavabo écaillé. Le papier peint se décolle par plaques, révélant un mur humide couvert de taches suspectes. La fenêtre donne sur une cour intérieure où s'entassent des poubelles.

C'est parfait. C'est exactement le genre d'endroit où personne ne viendra me chercher.

Je pose ma valise sur le lit, ouvre le loquet rouillé, et je contemple le maigre contenu de ma vie. Des vêtements de rechange, un jean, trois pulls, des sous-vêtements. Une photo de ma mère, la seule que j'aie gardée, pliée en quatre et cachée dans la doublure de ma valise. Une trousse de toilette. Un couteau suisse. Et la coupure de journal.

Je la prends, la déplie avec des doigts tremblants. Le papier est jauni, froissé, usé aux pliures à force d'avoir été manipulé. Les lettres dansent devant mes yeux fatigués.

Incendio doloso nel quartiere di Porta Romana. Un appartamento completamente distrutto. Nessuna vittima. La polizia segue la pista di un regolamento di conti.

Incendie criminel dans le quartier de Porta Romana. Un appartement entièrement détruit. Aucune victime. La police privilégie la piste d'un règlement de comptes.

Aucune victime. Parce que j'ai attendu qu'il sorte. Parce que j'ai attendu qu'il aille rejoindre cette autre femme, celle qu'il voyait en secret depuis des mois, celle dont j'ai trouvé le numéro dans son téléphone. Parce que j'ai craqué l'allumette en sachant qu'il n'était pas là, que personne ne dormait dans le lit aux draps tachés de mon sang.

Un règlement de comptes. Si la police savait.

Je froisse le papier dans ma paume, et je le brûle dans le lavabo. Les flammes montent, fragiles, orange et bleues, dévorant les mots qui racontent mon crime. Les cendres noircissent la faïence, et je les regarde disparaître dans la bonde quand j'ouvre le robinet.

Personne ne doit savoir. Personne ne doit retrouver ma trace. Personne ne doit apprendre que je suis encore en vie.

Je relève les yeux vers le miroir écaillé au-dessus du lavabo. Mon reflet est celui d'une étrangère. Des yeux verts trop grands dans un visage amaigri, mangé par la fatigue et la peur. Des cheveux bruns, ternes, qui n'ont pas vu de coiffeur depuis des mois. Une cicatrice fine, presque invisible, qui court le long de ma tempe gauche, souvenir d'une nuit où sa main a été plus lourde que d'habitude. Des lèvres pâles, gercées, qui ont oublié comment sourire.

Je répète mon nouveau nom à voix haute, face à cette étrangère.

— Fiorenza. Fiorenza De Luca.

Ma voix est rauque, cassée, comme si je n'avais pas parlé depuis des jours. Ce qui est probablement le cas. Dans le train, je n'ai pas adressé la parole à un seul passager. Je me suis contentée de regarder défiler le paysage, les plaines du Nord qui se transformaient lentement en collines, les collines qui devenaient montagnes, les montagnes qui cédaient la place à la mer.

Fiorenza De Luca.

Le nom est gravé sur ma nouvelle carte d'identité, un faux acheté trois mille euros à un type louche dans une arrière-cour de Milan. Le document est parfait. Le papier, l'encre, les hologrammes, tout est authentique, m'a-t-il juré. La photo est la mienne, prise dans un photomaton de la gare de Milan, le jour même où j'ai décidé de fuir.

La vraie Fiorenza De Luca est morte à l'âge de six ans, emportée par une méningite foudroyante dans un village des Abruzzes. J'ai volé son identité comme on vole une bouée de sauvetage. Sans remords. Sans hésitation. Parce que la femme que j'étais avant, cette femme qui s'appelait encore de son vrai nom, qui riait, qui dansait, qui aimait, cette femme est morte bien avant que je ne craque cette allumette.

Elle est morte un soir de septembre, il y a trois ans, quand Adriano Bellini a levé la main sur elle pour la première fois.

Adriano.

Son nom est un poison dans ma bouche, une brûlure dans ma gorge. Je ne le prononce plus jamais à voix haute. Je l'ai rayé de mon vocabulaire, de ma mémoire, de ma vie. Mais il revient la nuit, dans mes cauchemars. Son visage, ses mains, sa voix qui alternait les mots doux et les insultes avec la même aisance inquiétante.

— Tu ne me quitteras jamais, disait-il. Personne ne t'aimera comme moi.

Personne ne m'aimera comme lui. Dieu, je l'espère.

Je m'écarte du miroir, m'assois sur le lit qui grince, et je fixe le mur décrépit. La pluie continue de tomber dehors, martelant le toit de l'hôtel, dégoulinant le long des gouttières. Naples pleure, et moi je n'ai plus de larmes.

Demain, je chercherai du travail. Demain, je commencerai ma nouvelle vie. Demain, je serai Fiorenza De Luca, fleuriste, sans passé, sans histoire, sans cicatrices.

Mais pour l'instant, je m'allonge sur ce lit inconnu, dans cette ville inconnue, et je fixe le plafond taché d'humidité en écoutant la pluie.

Je ne dors pas. Je ne dors plus depuis l'incendie.

Toutes les nuits, je revois les flammes.

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