MasukLe lendemain du départ de Claire, la maison avait l’air de retenir son souffle. Le silence était devenu une présence, un bourdonnement sourd dans les oreilles d’Emma. Elle avait passé la journée à errer comme une âme en peine, évitant les pièces communes, guettant le bruit des pas de Marc. Il était sorti quelques heures, et elle avait savouré ce répit étrange, assise au milieu du lit trop grand de sa chambre d’hôtel.
Le soir venu, la perspective de la nuit à venir, seule avec lui dans cette maison trop vaste, lui noua l’estomac. Elle décida de prendre une longue douche, comme pour se laver de l’angoisse qui lui collait à la peau.
La salle de bain principale, attenante à sa chambre, était un temple de marbre blanc et de chromes. L’eau, chaude et puissante, sembla un moment laver aussi la tension. Elle ferma les yeux, laissant la vapeur l’envelopper, étouffant le monde extérieur. Quand elle coupa l’eau, le silence retomba, plus dense encore, brisé seulement par le goutte-à-goutte du pommeau.
Elle s’essuya à la hâte, s’enveloppant dans une grande serviette épaisse et moelleuse, l’une de celles qui sentaient encore le propre et le neuf. Ses cheveux, longs et foncés, dégoulinaient sur ses épaules, trempant le haut de la serviette. Elle entrouvrit la porte, libérant un nuage de vapeur dans le couloir sombre et climatisé.
Et elle le vit.
Marc était là, debout, immobile, adossé au mur opposé, à quelques mètres seulement. Il ne faisait pas mine de passer, ne regardait pas sa montre. Il était là, comme s’il attendait. Il portait un simple t-shirt et un jogging, et dans ses mains, il tenait un verre d’eau à moitié vide.
Leurs regards se croisèrent dans la pénombre. Emma se figea, serrant instinctivement le tissu contre sa poitrine. Le choc de le voir là, dans cet espace intime, lui coupa le souffle.
— Désolé, murmura-t-il, sa voix plus basse que d’habitude, presque étouffée par le tapis épais du couloir. Il ne bougea pas.
Mais ses yeux, eux, bougeaient. Lentement, trop lentement, ils parcoururent la silhouette emmaillotée d’Emma, des cheveux mouillés qui collaient à son cou et à ses tempes, jusqu’à la courbe de ses épaules dénudées, glissant sur la serviette qui moulait sa poitrine, puis descendant le long de ses jambes nues, luisantes encore de gouttelettes. Son regard s’attarda là, sur la peau pâle de ses cuisses, sur ses chevilles fines. Ce n’était pas un regard furtif, volé. C’était une inspection, délibérée, presque clinique dans son intensité.
Un feu lui monta aux joues, un mélange brûlant de honte, de colère et d’une peur viscérale. Elle voulut reculer, se cacher, mais elle était clouée sur place, prisonnière de ce regard qui semblait la dépouiller du peu de tissu qui la protégeait.
— Tu as oublié ton peignoir, dit-il enfin, sa voix légèrement rauque, comme altérée par la vapeur ou par autre chose.
Il fit alors un pas en avant, pas menaçant, mais délibéré. Il tendit la main, non pas vers la porte de la chambre, mais vers elle. Ses doigts effleurèrent une longue mèche de ses cheveux mouillés qui s’était collée à la peau de son cou, juste au-dessus de la serviette. Le contact fut bref, à peine plus qu’un frôlement, mais la peau d’Emma, hypersensible, le sentit comme une brûlure.
Elle recula d’un bond, heurtant le chambranle de la porte derrière elle.
— Ne me touchez pas ! La phrase jaillit, stridente, chargée d’une panique qu’elle ne chercha pas à cacher.
Mais au-delà de la peur, au-delà de l’humiliation, quelque chose d’autre se produisit, de traître et d’incontrôlable. Là où ses doigts l’avaient effleurée, une onde de chaleur se diffusa, suivie d’un frisson qui lui parcourut tout le dos. Un frisson qui n’était pas seulement de la répulsion. C’était une réaction physique, brute, à la proximité, à l’audace, à l’interdit brutal de la situation. Son corps, traître, avait répondu, et cette trahison intime la remplit d’un dégoût encore plus profond pour elle-même.
Marc ne sembla pas offensé par son recul. Au contraire, un demi-sourire flotta sur ses lèvres, un sourire qui n’avait rien de chaleureux. Ses yeux, toujours aussi sombres, brillaient d’une lumière qu’elle ne comprenait pas.
— La prochaine fois, dit-il avec une fausse nonchalance, en reprenant son verre et en faisant un pas de côté pour enfin lui laisser le passage, ferme la porte à clé. On ne sait jamais qui pourrait passer.
Il la regarda une dernière fois, son sourire s’élargissant imperceptiblement, puis il tourna les talons et s’éloigna dans le couloir, son pas silencieux absorbé par la moquette épaisse.
Emma resta adossée au mur, tremblante de tout son être. La serviette, lourde d’eau, commençait à la glacer. L’humiliation lui brûlait le visage, mais le pire, le plus insupportable, était ce frisson résiduel, cette trace de chaleur sur sa nuque où son doigt s’était posé. Elle se sentait souillée, exposée, vulnérable. Mais aussi, étrangement, terriblement vivante. D’une vie aiguë, électrique, faite de peur pure et d’une excitation trouble qu’elle refusait de nommer.
Elle se précipita dans sa chambre, claquant la porte derrière elle. Elle tourna la clé d’un geste fébrile, le déclic sonnant comme un verrou sur une prison. Puis elle glissa le long de la porte jusqu’à s’effondrer sur le sol, le visage enfoui dans ses mains, le corps secoué de tremblements qui n’étaient plus seulement dus au froid.
La menace n’était plus une vague appréhension. Elle avait un visage, un sourire, et le goût métallique de la peur sur la langue. Et la maison, désormais, avait des murs qui semblaient non plus la protéger, mais l’enfermer avec lui.
Ce jour-là , la voix de Claire, au téléphone, était vibrante d'excitation contenue.— Un mois complet, Emma ! Tu te rends compte ? L'agence de Shanghai veut me rencontrer en personne, ils parlent d'un partenariat exclusif. C'est le truc le plus important de toute ma carrière.Emma écoutait, le combiné collé à l'oreille, son regard perdu dans le motif du tapis. Les mots de sa mère lui parvenaient à travers une épaisse couche de ouate, déformés, presque irréels.— Un mois, répéta-t-elle machinalement.— Oui, enfin, cinq semaines pour être précise. Ça t'ennuie beaucoup ? Je sais que c'est long, mais Marc m'a assuré que ça ne posait aucun problème. Il a été adorable, comme toujours. Il m'a dit de ne pas m'inquiéter, que vous vous débrouilleriez très bien tous les deux.Adorable. Comme toujours.Emma leva les yeux. Marc était assis dans le fauteuil club, son livre ouvert sur les genoux. Il ne lisait pas. Il la regardait, attendant sa réponse. Ses lèvres esquissaient cette moue légèrement i
La première fois qu'elle voulut sortir seule, ce fut pour une mission simple : rapporter un livre à la bibliothèque municipale, à quinze minutes à pied. Elle mit son manteau, glissa le livre dans son sac.— Tu sors ? demanda-t-il depuis le salon.— Je vais à la bibliothèque. Je reviens dans une heure.Il se leva, attrapa sa veste.— Je t'accompagne.— Ce n'est pas la peine, c'est à côté.— J'ai peur pour toi, dit-il, la voix douce, presque inquiète. Les quartiers ne sont pas sûrs, le soir. Je veux être sûr que tu es en sécurité.Elle le regarda. Il ne plaisantait pas. Il n'était pas en colère. Il était sincèrement, profondément convaincu que sa présence était une protection nécessaire.— Je ne suis pas en sucre, Marc. Je peux traverser une rue toute seule.Il secoua la tête, un sourire triste aux lèvres.— Tu ne comprends pas. J'ai besoin de savoir où tu es. C'est plus fort que moi.Il l'accompagna. Il attendit dans la voiture, moteur éteint, les mains sur le volant, la regardant entr
Le téléphone sonna à 20h07, comme chaque jeudi soir. Emma reconnut la tonalité spécifique de l'application que Marc avait installée, celle qui permettait de voir, en temps réel, le visage de Claire apparaître à l'écran, ses cheveux toujours un peu en désordre après sa journée de travail. Elle décrocha, le cœur déjà serré.— Emma ? Ma chérie, c'est toi ?La voix de Claire était différente, ce soir. Plus aiguë, plus rapide. Une anxiété mal contenue perçait sous les mots.— Oui, maman, je suis là. Tout va bien ?Un silence. Puis Claire se lança, comme on se jette à l'eau.— Écoute, je ne veux pas m'immiscer, mais… avec Marc, ça va mieux ? Vous vous entendez bien ? Tu te sens… à l'aise avec lui ?Emma leva les yeux. Marc était assis en face d'elle, dans le fauteuil club du salon, un verre de whisky à la main. Il ne buvait pas. Il la regardait. Intensément. Fixement. Son visage était immobile, mais ses yeux, ses yeux la fouillaient, la sondaient, attendant sa réponse comme on attend l'issu
Le lendemain de sa crise de jalousie, il était étrangement doux. Emma l'observait préparer le café, ses gestes plus lents, son regard évitant le sien. Il y avait chez lui une gêne diffuse, presque une timidité. Elle connaissait maintenant cette mécanique : la colère explosait, dévastait tout sur son passage, puis il cherchait à réparer. À reconstruire ce qu'il avait lui-même brisé.— J'ai quelque chose pour toi, dit-il enfin, déposant une tasse devant elle.Il sortit de sa poche une boîte blanche, fine, élégante. Un ruban noir l'entourait d'un nœud parfait. Emma la regarda, immobile, avant de défaire le ruban d'un geste lent, presque mécanique.Le dernier iPhone. Modèle récent, flambant neuf, son écran encore protégé d'un film plastique.— Pour me faire pardonner, murmura-t-il. Pour hier. J'ai été... excessif. Je veux que tu aies le meilleur.Il y avait dans sa voix une sincérité qui semblait vraie, ou peut-être simplement merveilleusement jouée. Emma fit glisser le film protecteur. L
Emma rentrait du supermarché, deux sacs en toile pesant au creux de ses coudes. Elle avait marché lentement, prolongeant ce quart d'heure d'air froid et de liberté relative. La bruine perlait sur ses cheveux, sur ses cils. Elle se sentait presque vivante, dehors, dans le bruit de la ville.Dès qu'elle franchit le seuil, elle sut que quelque chose n'allait pas.Le silence était différent. Plus dense. Plus carnassier. La chaleur de la maison l'enveloppa comme une haleine retenue depuis trop longtemps.Il était là. Assis dans le fauteuil du salon, face à la porte d'entrée, immobile. Ses mains tenaient un objet qu'elle reconnut immédiatement, la poitrine soudain comprimée dans un étau de glace.Son ancien téléphone. Celui qu'elle avait cru perdu, oublié dans un carton de livres au fond du placard de l'entrée. Éteint depuis des mois. Mort, pensait-elle.Il était rechargé. Allumé. Violé.Ses doigts, à elle, lâchèrent les sacs qui tombèrent sur le carrelage avec un bruit sourd. Une pomme rou
Claire était repartie tôt ce matin-là pour une mission de plusieurs jours, laissant la maison retomber dans sa vérité silencieuse et distordue.Le facteur glissa le courrier dans la boîte avec un claquement métallique. Emma, qui guettait ce bruit depuis la cuisine, sursauta. Son cœur, toujours aux aguets, fit un bond désordonné. Claire était déjà repartie en mission tôt ce matin, laissant la maison silencieuse, vidée de son fragile vernis de normalité. Parmi les enveloppes banales, une autre, plus épaisse, en papier crème, attira immédiatement son regard. L’en-tête de l’université, discret et prestigieux, était estampillé dans le coin.Ses mains devinrent moites. Elle s’en saisit comme d’une amulette, la serrant contre sa poitrine avant de monter quatre à quatre dans sa chambre, verrouillant la porte derrière elle. L’enveloppe résista un instant sous ses doigts tremblants avant de céder.Nous avons le plaisir de vous informer que votre candidature au Master de Recherche en Littérature







