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Chapitre 6 : Chuchotements

Author: Léo
last update publish date: 2025-12-25 15:09:06

Le silence de la villa était devenu une entité vivante. Après la nuit passée à ruminer sa méfiance dans le noir, Emma s’était éveillée avec une sensation de pesanteur dans la poitrine.

Chaque plancher qui craquait, chaque courant d’air dans le couloir semblait désormais chargé d’une intention nouvelle.

Elle descendit les marches, cherchant à éviter le moindre bruit.

L’odeur, cependant, la prit de court dès le premier étage. Ce n’était pas celle du café froid ou du ménage impersonnel de Claire.

C’était une fragrance de poivre noir, d’ail sauté et de vin rouge qui flottait dans l’air, saturant l’espace de vie.

Elle s'immobilisa au détour du couloir.

La cuisine, normalement stérile et dépouillée, était en plein chaos créatif. Marc était là, dos à elle, penché sur le plan de travail en marbre.

Il portait un tablier en cuir sombre noué autour de sa taille, par-dessus un jean brut. Rien d'autre.

Son torse, largement découvert, captait la lumière matinale filtrée par les stores vénitiens.

Emma retint son souffle.

Les muscles de son dos, fins et saillants, travaillaient avec une précision rythmée.

Chaque mouvement de son couteau sur la planche en bois semblait calculé, une chorégraphie volontairement offerte aux yeux de celle qu’il savait spectatrice.

Elle fit un pas en arrière pour battre en retraite, mais le parquet émit un grincement traître sous ses pieds nus.

Marc ne sursauta pas. Il ne s'arrêta pas non plus dans son geste.

Il semblait avoir attendu exactement cet instant.

— Tu es matinale, Emma, dit-il sans se retourner.

Sa voix était plus grave que la veille, une basse vibrante qui semblait résonner dans les parois de l'estomac de la jeune femme.

Il déposa son couteau, s'essuya les mains avec une lenteur calculée, puis pivota lentement vers elle.

— La maison est bien trop silencieuse, ajouta-t-il avec un demi-sourire. Je me suis dit qu'un vrai dîner ferait du bien au moral.

Il s'appuya contre le plan de travail, croisant les bras sur sa poitrine. Ses abdominaux se contractèrent sous l'effort, une ligne d'ombre courant le long de sa peau bronzée.

Emma resta plantée dans l'embrasure, les mains crispées sur le bas de son t-shirt trop large.

Elle sentait le poids de son regard sur elle, un regard qui ne cherchait pas la politesse, mais une réaction.

— Je pensais simplement prendre un thé, balbutia-t-elle, détestant la fragilité qui filtrait dans ses mots.

Marc se décolla du comptoir et fit un pas vers elle. Il ne s'approcha pas trop, mais suffisamment pour que l'air entre eux change de température.

Une odeur boisée, masculine, envahit l'espace personnel d'Emma.

— Il faut manger, Emma. Tu es encore une enfant en pleine croissance, n'est-ce pas ?

Il s'arrêta, penchant légèrement la tête. Ses yeux, sombres et fixes, semblaient vouloir disséquer chaque parcelle de son visage, chaque hésitation de ses paupières.

— Tu as de très beaux yeux, murmura-t-il soudain, changeant de ton. Une couleur rare.

Elle resta pétrifiée. Son cœur martelait sa cage thoracique avec une violence inouïe.

Elle aurait voulu fuir, remonter les escaliers et s'enfermer à clé, mais ses jambes refusaient d'obéir.

— Claire ne m’avait jamais dit à quel point tu étais… développée, reprit-il.

Le mot « développée » traîna en longueur, chargé d'une intention trouble. Il balaya son corps d'un regard lent, insistant, de ses épaules nues jusqu'à ses jambes dissimulées par le tissu du pyjama.

Emma sentit la chaleur monter à ses joues, une bouffée de honte mêlée à une poussée d'adrénaline qu'elle ne pouvait identifier.

— C’est un compliment, Emma, ne sois pas si tendue, ajouta-t-il en esquissant un sourire qui ne rejoignait jamais ses yeux.

Il se détourna pour attraper une bouteille de vin sur le buffet, la manipulant avec une aisance déconcertante. Le bouchon sauta avec un bruit sec qui résonna dans la cuisine comme un coup de feu.

Il versa un fond de liquide rubis dans un verre à pied et le tendit vers elle.

— À ton âge, les filles sont souvent encore des gamines. Des petites choses indécises. Mais toi… il y a quelque chose dans ta façon de regarder les gens. Une présence. Une maturité précoce.

Il fit encore un pas. Il était maintenant à moins d'un mètre.

Emma pouvait voir les minuscules gouttes de sueur perler sur ses clavicules, les cicatrices légères sur ses avant-bras.

Elle prit le verre, ses doigts effleurant les siens.

Le contact fut une décharge électrique.

La peau de Marc était brûlante, presque fiévreuse, et la sienne était glacée. Elle retira sa main brusquement, manquant de faire tinter le cristal.

— Je ne suis pas une enfant, finit-elle par lâcher, la voix légèrement tremblante.

Marc rit doucement, un son qui se voulait rassurant mais qui, aux oreilles d'Emma, ressemblait davantage à un prédateur savourant sa proie.

— Je sais, Emma. C’est bien pour ça que je fais attention à toi. Claire est distraite, elle oublie parfois les détails essentiels de la vie. Mais moi, je remarque tout.

Il se pencha un peu plus, son visage à quelques centimètres du sien. Emma sentit son souffle sur sa tempe.

C’était une sensation de suffocation et, paradoxalement, une pulsion obscure qui l’incitait à ne pas reculer.

— Je remarque quand tu as peur, murmura-t-il. Et je remarque aussi ce qui, en toi, cherche autre chose que la peur.

Le silence retomba, pesant, écrasant. Emma se sentit soudainement très petite, presque transparente devant la détermination froide de cet homme.

Elle porta le verre à ses lèvres, le vin amer brûlant sa gorge, cherchant à se donner une contenance.

Elle devait trouver une faille, un angle d'attaque, mais ses pensées étaient embrouillées par une panique diffuse.

— Pourquoi fais-tu tout ça ? demanda-t-elle, essayant de reprendre pied. Ce dîner, ce… rôle que tu joues ?

Marc eut un sourire qui s’étira lentement. Il se détourna à nouveau, retournant vers ses légumes, tournant le dos à Emma comme si la discussion était close.

— Je n'aime pas le désordre, Emma. Et une maison sans vie, sans tension, c’est une maison qui s’écroule.

Il ramassa son couteau. Le tranchant de la lame brilla sous la lumière des spots halogènes.

— Va t’asseoir. Le dîner sera prêt dans quelques minutes. On a beaucoup de choses à se dire, n'est-ce pas ?

Emma resta immobile un instant, le verre vide à la main. Elle regarda ce dos, cette peau tannée, ce tablier qui serrait ses hanches étroites.

L’angoisse qu’elle ressentait n’était plus seulement celle de la peur ; elle était devenue une curiosité mortelle.

Elle savait qu’elle jouait avec le feu, que chaque parole échangée était une pierre posée dans les fondations d’un piège.

Mais elle ne bougea pas.

Le piège venait de se refermer sur ses intentions.

Elle était là, volontairement, au cœur de la cuisine, acceptant le jeu, acceptant la présence de ce serpent qui, sous ses airs de jeune homme décontracté, commençait déjà à envelopper ses membres dans les filets d'une emprise invisible.

Elle s'assit à la table, les mains posées à plat sur le bois froid.

Elle le regarda travailler, analysant chaque geste, chaque expression. Elle ne serait pas la proie, se répétait-elle en boucle, le cœur cognant toujours aussi fort contre ses côtes.

Elle serait celle qui observerait.

Marc déposa une assiette devant elle quelques instants plus tard. Ses doigts s'attardèrent une seconde de trop sur l'épaule de la jeune fille, une pression légère, presque paternelle en apparence, mais lourde d'un sens inavoué.

— Mange, Emma. Nous sommes seuls pour les prochaines semaines. Autant en profiter pour apprendre à nous connaître.

Il s'assit en face d'elle, son regard bleu acier ne quittant pas une seconde le visage d'Emma, comme s'il attendait de voir le moment précis où elle céderait.

Elle baissa les yeux sur son assiette, un frisson parcourant son échine, tout en comprenant que le vrai combat ne venait que de commencer.

Elle avait peur, une peur viscérale, mais une colère sourde commençait aussi à gronder sous cette surface.

Elle ne serait pas dévorée sans lutter.

Elle leva lentement les yeux pour le regarder droit dans les siens, défiant le silence, défiant l'homme, et surtout, défiant sa propre faiblesse.

Le serpent souriait, mais Emma, pour la première fois, vit le reflet de ses propres crocs dans le regard de son prédateur.

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