MasukL'avion atterrit à JFK à sept heures du matin heure locale, sous une pluie fine et grise qui donnait à Manhattan ce ton mélancolique que j'avais oublié. J'avais oublié aussi l'odeur de la ville — cette odeur particulière de café fort et d'asphalte mouillé et de quelque chose d'indéfinissable qui était juste New York.Je pris un taxi jusqu'à l'hôtel que j'avais réservé à Midtown. Un hôtel correct, pas luxueux, choisi pour sa localisation pratique et son prix raisonnable. Pas le genre d'endroit que j'aurais choisi quand j'étais Madame Alexandre Duval.Je posai mon sac dans la chambre, regardai par la fenêtre le coin de rue en dessous, les gens qui marchaient sous des parapluies, les taxis qui klaxonnaient. New York sous la pluie, exactement comme dans mes souvenirs.Je pensai à ce que ça ferait si je croisais Alexandre. Ou quelqu'un de sa famille. Ou Viviane.Je décidai que ça ne ferait rien d'autre que ce que je déciderais que ça ferait.Marcus Harrington m'avait envoyé un message la v
Partir, c'est toujours un peu mourir. Rentrer, c'est parfois renaître.Septembre arriva avec cette qualité de lumière particulière aux fins d'été londoniens. Plus dorée, plus basse. Les arbres de Notting Hill commençaient à tourner, doucement, le vert qui vire vers le jaune et l'orange avec cette lenteur qui donne l'impression que la saison hésite avant de vraiment se décider.J'avais prévu mon départ pour New York à la mi-octobre. Trois semaines là-bas. Les visites des espaces avec Marcus, les audiences avec Maître Fontaine, les réunions préliminaires avec des partenaires potentiels que Béatrice m'avait identifiés dans le monde musical américain.Ces trois semaines me semblaient à la fois proches et lointaines.Je fis le bilan de cette année londonienne. Pas avec nostalgie je n'avais pas de temps pour ça. Avec lucidité.J'étais arrivée à Londres en novembre avec une valise, les bijoux de ma mère et environ huit semaines d'économies. J'avais dormi dans la chambre d'ami de Madeleine,
La carte de Marcus Harrington resta sur mon bureau pendant cinq jours. Je la voyais chaque matin en arrivant et chaque soir en repartant. Elle était sobre fond blanc, lettres noires, le logo discret du groupe. Un numéro de téléphone américain. Une adresse e-mail.Je ne l'appelai pas immédiatement. Non par hésitation exactement. Plutôt parce que je voulais être certaine de ce que j'allais faire avec New York avant de parler à quelqu'un qui y avait des espaces. Si j'appelais Marcus Harrington, c'était pour une raison professionnelle concrète, pas pour une conversation vague.Je travaillai le projet pendant une semaine. Avec Béatrice d'abord, qui était enthousiaste et avait déjà des idées sur le financement. Avec Clara, qui fit des recherches sur le marché new-yorkais de l'enseignement vocal privé et me prépara un tableau comparatif des concurrents potentiels. Avec Maître Fontaine, qui me confirma que ma présence physique à New York, même temporaire, pourrait accélérer certaines procédu
La fête avait lieu dans une maison de Primrose Hill qui appartenait à des amis de Béatrice, un couple de cinéastes qui recevaient régulièrement et bien. C’était le genre de soirée londonienne où les gens sont suffisamment établis pour ne pas avoir besoin de se montrer, et suffisamment curieux pour rester malgré tout jusqu’à minuit passé à parler de tout et de rien avec une intensité qui surprend toujours les non-Londoniens. Les murs étaient couverts de photographies en noir et blanc, et des bougies brûlaient dans des lanternes en verre, posées un peu partout, sur les rebords des fenêtres et les tables basses.Je n’avais pas envie d’y aller. J’avais passé une semaine chargée trois nouveaux élèves, une réunion avec Béatrice sur le développement de l’académie, un appel de Maître Fontaine qui me donnait des nouvelles du front juridique new-yorkais. J’étais fatiguée d’une fatigue bonne, productive, mais fatiguée quand même. L’idée de passer une soirée à sourire et à faire la conversation
Alexandre Duval ne lut pas l’article du Guardian immédiatement. Il le lut trois jours après sa parution, un dimanche matin, assis dans la cuisine de l’appartement du penthouse avec un café qu’il n’avait pas bu. La lumière de décembre entrait par la baie vitrée, blafarde et basse, et la ville semblait s’étirer sous lui comme une bête fatiguée. Il n’avait pas bien dormi. Il ne dormait plus très bien depuis quelques semaines, depuis que Viviane était partie, depuis que le silence de l’appartement était devenu trop lourd même pour lui.Sa directrice de communication le lui avait envoyé par message avec une note : « Vous devriez voir ça. » Ce n’était pas une recommandation. C’était une alerte. Il le savait à la façon dont les mots étaient frappés, sans fioritures, sans ce vernis de courtoisie professionnelle qu’elle utilisait d’habitude.Il l’ouvrit sur son téléphone. La photo arriva en premier, avant même qu’il commence à lire. Elsa devant une façade en briques de Kensington, une enseigne
L'espace que Béatrice avait trouvé se situait dans une rue perpendiculaire à Kensington High Street, au premier étage d'un immeuble en briques qui avait été, dans une autre vie, un studio de photographie. Les fenêtres donnaient sur des toits et un bout de ciel. Les pièces avaient ces plafonds hauts propres aux bâtiments du début du vingtième siècle, cette façon de faire entrer la lumière et l'air que les constructions modernes n'avaient plus vraiment.Béatrice avait financé la rénovation et l'équipement. Un Yamaha à queue dans la salle principale. Deux pianos droits dans les salles de répétition secondaires. Du matériel d'insonorisation. Un bureau avec un ordinateur et une imprimante. Des partitions, des pupitres, du matériel pédagogique.J'avais passé trois jours à tout organiser moi-même. À décider où accrocher quoi, comment orienter les chaises, quel éclairage créait la meilleure atmosphère pour une session de travail sans être oppressant. C'était du détail. Mais le détail comptait







