LOGINAlexandre Duval ne lut pas l’article du Guardian immédiatement. Il le lut trois jours après sa parution, un dimanche matin, assis dans la cuisine de l’appartement du penthouse avec un café qu’il n’avait pas bu. La lumière de décembre entrait par la baie vitrée, blafarde et basse, et la ville semblait s’étirer sous lui comme une bête fatiguée. Il n’avait pas bien dormi. Il ne dormait plus très bien depuis quelques semaines, depuis que Viviane était partie, depuis que le silence de l’appartement était devenu trop lourd même pour lui.Sa directrice de communication le lui avait envoyé par message avec une note : « Vous devriez voir ça. » Ce n’était pas une recommandation. C’était une alerte. Il le savait à la façon dont les mots étaient frappés, sans fioritures, sans ce vernis de courtoisie professionnelle qu’elle utilisait d’habitude.Il l’ouvrit sur son téléphone. La photo arriva en premier, avant même qu’il commence à lire. Elsa devant une façade en briques de Kensington, une enseigne
L'espace que Béatrice avait trouvé se situait dans une rue perpendiculaire à Kensington High Street, au premier étage d'un immeuble en briques qui avait été, dans une autre vie, un studio de photographie. Les fenêtres donnaient sur des toits et un bout de ciel. Les pièces avaient ces plafonds hauts propres aux bâtiments du début du vingtième siècle, cette façon de faire entrer la lumière et l'air que les constructions modernes n'avaient plus vraiment.Béatrice avait financé la rénovation et l'équipement. Un Yamaha à queue dans la salle principale. Deux pianos droits dans les salles de répétition secondaires. Du matériel d'insonorisation. Un bureau avec un ordinateur et une imprimante. Des partitions, des pupitres, du matériel pédagogique.J'avais passé trois jours à tout organiser moi-même. À décider où accrocher quoi, comment orienter les chaises, quel éclairage créait la meilleure atmosphère pour une session de travail sans être oppressant. C'était du détail. Mais le détail comptait
En janvier, elle remporta son premier concours régional. Ce n’était pas le grand concours de la BBC, pas encore. C’était un concours plus modeste, organisé par une fondation musicale pour les jeunes de moins de dix-huit ans, dans une petite salle de concert au sud de Londres. Il n’y avait pas de caméras, pas de journalistes, juste un jury de trois personnes et une cinquantaine de parents dans le public.Lily chanta du Schubert. Deux lieder qu’on avait travaillés pendant des semaines. Je me souviens de l’avoir regardée monter sur scène ses cheveux blonds bien coiffés, sa robe bleu pâle que Béatrice avait choisie, ses mains qui tremblaient un peu sur la partition. Et puis elle avait posé sa main sur sa poitrine, comme je lui avais appris. Une seconde. Elle avait fermé les yeux. Et quand elle les avait rouverts, la peur avait disparu.À la fin du deuxième lied, la salle resta silencieuse pendant deux secondes. Deux secondes entières, immobiles, suspendues. Puis les applaudissements éclat
Décembre passa vite. Les journées défilaient comme les pages d’un livre qu’on ne peut pas refermer, chacune apportant son lot de découvertes et de petites victoires silencieuses. Janvier vint ensuite, plus lentement, comme janvier passe toujours, avec sa lumière basse et ses journées qui semblent se terminer avant même d’avoir vraiment commencé. À Londres, le soleil se levait tard et se couchait tôt, et j’avais l’impression de vivre dans une pénombre perpétuelle, éclairée seulement par les heures passées avec Lily. Puis février arriva, avec sa pluie fine et son vent qui remontait la Tamise, et cette promesse vague du printemps qui fait tenir les Londoniens cette certitude que, quelque part derrière la grisaille, les choses finiraient par refleurir.Je travaillais avec Lily trois fois par semaine, dans la salle de musique de la maison de Béatrice à Mayfair. L’espace était idéal grand, bien insonorisé, avec un Steinway que personne ne jouait à part nous. Les murs étaient couverts de te
La résidence de Lady Béatrice Kensington se trouvait dans une rue de Mayfair dont les façades en stuc blanc semblaient avoir été nettoyées ce matin-là exprès pour mon arrivée. Une rangée de Jaguar et de Range Rover stationnait le long du trottoir. Le portail en fer forgé avait un interphone discret. J'appuyai sur le bouton avec l'impression très nette d'être dans un film dont je ne connaissais pas encore le scénario.Une femme en uniforme m'ouvrit et me guida à travers un hall dont le parquet en chevrons brillait comme un miroir. Des tableaux dans des cadres dorés, des fleurs fraîches sur une console en marbre. Tout ici était beau avec cette beauté particulière de l'argent très ancien, celui qui n'a plus besoin de prouver quoi que ce soit.Béatrice Kensington m'attendait dans un salon qui donnait sur un jardin intérieur. Elle était debout devant la fenêtre, une tasse à la main, vêtue cette fois d'un pull en cachemire gris et d'un pantalon bien coupé. Moins formelle que la veille à l'a
Elle me regarda, cherchant sur mon visage une raison de me faire confiance ou de me chasser. Elle haussa les épaules ce geste universel des adolescentes qui veulent dire oui sans avoir l’air d’en avoir envie.J’entrai. La pièce était petite, avec un piano droit contre le mur, un tableau blanc couvert de notes griffonnées, et une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure. Je posai ma casquette sur le bord du piano. Je la regardai une seconde. Ses yeux suivaient mes gestes, méfiants mais curieux.« Tu bloques ta respiration », dis-je. « Tu la gardes dans la gorge au lieu de la laisser descendre. C’est pour ça que la voix ne monte pas. »« Je sais », dit-elle. « Je fais ça à chaque fois quand j’ai le trac. Je n’arrive pas à m’en empêcher. »Sa voix avait une note d’autodérision, comme si elle s’en voulait de ne pas réussir à maîtriser son propre corps. Je la connaissais, cette sensation. Je l’avais eue, moi aussi, à son âge. Avant que les cours ne deviennent une seconde nature, avant







