ログインAnahid
Elle n’achève pas sa phrase. Ou il l’a éteint. Pourquoi ? Un froid intense commence à me gagner, partant du creux de l’estomac, irradiant vers mes membres. Les scénarios catastrophes défilent dans ma tête, en accéléré, en technicolor. Un accident. La route est dangereuse. Il pressait le pas pour me rejoindre. Une image atroce s’impose, un choc de métal, du verre brisé. Je suffoque.
— Non. Non, ne pense pas à ça. Il a peut-être eu un empêchement, un problème de famille… Il va nous appeler.
Je n’écoute plus. Je suis pétrifiée, face à la fenêtre, à guetter une voiture, une silhouette. Les invités doivent être à l’église, maintenant. Ils doivent chuchoter, se demander où sont les mariés. La honte me brûle le visage, aussi vive que la peur. Mais une petite voix, faible, s’accroche à un souvenir : sa promesse, faite un an plus tôt, sous l’arbre du jardin de mes parents. « Rien, pas même un tremblement de terre, ne pourrait m’empêcher de venir à toi, Anahid. Tu es mon nord, ma boussole. »
Dix-sept heures.
La panique est un animal vivant qui me ronge de l’intérieur. Je ne pleure pas. Je ne crie pas. Je suis une statue de douleur et d’incompréhension. Ma mère essaie de me faire boire un peu d’eau. Je repousse le verre. Son visage est ravagé. Elle a cessé de parler.
Et puis, une vibration. Sourde, brève. Mon téléphone, posé sur la table basse. La lueur de l’écran s’allume dans la pénombre qui envahit la pièce. Une notification. Une bouffée d’oxygène pure, déchirante d’espoir. C’est lui. Il a eu un problème. Il m’explique. Il s’excuse. Il arrive.
D’une main tremblante, je saisis l’appareil. Mon pouple plane au-dessus de l’écran, suspendu entre l’espoir fou et l’effroi absolu.
S’il te plaît, mon amour. Dis-moi que tu es en route. Dis-moi que tu te souviens de notre café, de nos mains qui se sont trouvées. Dis-moi que la promesse sous l’arbre tient toujours.
Je n’ai pas encore cliqué. Le monde tient dans cette seconde d’avant. Dans le battement de cœur où je suis encore la fiancée d’Ara, la femme qui porte son enfant en secret, celle qui croit encore au « pour toujours » inscrit dans son regard, ce premier soir, à Erevan.
Lia
J’ouvre la porte de la suite sans frapper. C’est un privilège d’amitié vieux de vingt ans. Le lourd battant glisse sans bruit sur la moquette épaisse, et je les vois toutes les deux, figées dans un tableau en suspens. Madame Azarian, droite mais pâle comme la cire des bougies qui ne sont pas encore allumées. Et elle. Mon Anahid.
Mon cœur se serre, puis bat plus fort, d’un coup sourd et lourd. Pas encore. Pas encore le choc. Juste la tension, l’attente qui a trop duré.
— Je viens de croiser le directeur dans le couloir, il avait une tête de six pieds de long, lance-je d’une voix que je veux légère, en faisant claquer la porte derrière moi. J’ai pensé qu’il était temps de renforcer les troupes. J’ai pillé le room service.
Je lève le plateau que je tiens. Une carafe d’eau fraîche avec des tranches de concombre et de menthe, deux coupes de fruits rouges qui brillent comme des bijoux, et deux flûtes de champagne au cas où. Toujours préparer les deux scénarios.
Anahid se tourne vers moi. Elle est si belle que cela me coupe le souffle, chaque fois. C’est une beauté douce, lumineuse, qui semble émaner de l’intérieur. Ses cheveux d’un châtain doré, toujours un peu désordonnés malgré les épingles de la coiffeuse, encadrent un visage aux traits délicats, à la peau de pêche. Ses yeux, d’un vert de mer trouble, sont agrandis par le maquillage et par une émotion que je reconnais trop bien : la peur qui commence à percer sous la fébrilité. Elle est frêle dans cette robe somptueuse, une fée des bois égarée dans un conte de fées qui tourne mal.
Moi, à côté d’elle, je fais toujours figure de repoussoir. C’est ce que nous avons ri, toute notre vie. Elle, la lumière. Moi, l’ombre. Mes cheveux sont noirs comme l’aile d’un corbeau, coupés au carré, sévères. Mes yeux sont noirs aussi, trop grands pour mon visage pâle, héritage de notre grand-mère arménienne. Je suis plus grande, plus anguleuse. Où elle est rondeur et douceur, je suis lignes et arêtes. Elle est le jour ; je suis la nuit. Et aujourd’hui, je sens la nuit approcher, rampante, et je veux de toutes mes forces la repousser.
— Lia. Tu es en avance, murmure-t-elle. Sa voix est un petit fil tendu.
— À un jour comme aujourd’hui, on est toujours en retard ou en avance, on n’est jamais à l’heure, je philosophe en posant le plateau sur la table basse, à côté du téléphone muet. C’est la loi. Allez, assieds-toi. Tu vas user le parquet.
Je la prends par les épaules , des épaules si menues sous la soie et la guide fermement vers le canapé. Elle se laisse faire, comme une somnambule. Je sens les tremblements légers qui parcourent son corps.
— Bois ça. C’est magique, ça fait disparaître les futurs mariés nerveux, je dis en lui tendant un verre d’eau fraîche.
Elle prend le verre sans me regarder, porte le bord à ses lèvres mais ne boit pas. Ses yeux sont fixés sur le vide, au-delà de la fenêtre.
— Il ne répond pas, Lia.
AnahidLes jours s'étirent, doux et paisibles. Siran grandit à vue d'œil, chaque matin elle me semble un peu plus éveillée, un peu plus présente au monde. Ses yeux, qui étaient d'un gris indéterminé à la naissance, prennent peu à peu une teinte noisette, chaude et profonde. Mes yeux. Elle a mes yeux. Cette découverte me bouleverse chaque fois que je la regarde, ce lien viscéral, charnel, qui nous unit depuis le premier battement de son cœur dans mon ventre.Ce matin, elle sourit pour la première fois. Un vrai sourire. Pas une grimace de digestion, pas un réflexe involontaire. Un sourire qui illumine tout son petit visage, qui creuse deux fossettes minuscules au coin de ses lèvres, qui fait briller ses yeux comme des étoiles nouvelles.— Miguel ! je crie à travers la maison. Miguel, viens vite !Il arrive en courant, les mains encore pleines de terre , il jardinait dans la serre, je le sais parce qu'il a une trace de poussière brune sur le front et qu'il sent le basilic et le romarin.
Siran s'éveille doucement contre ma poitrine, ses petits yeux bruns qui s'ouvrent lentement et me fixent avec cette confiance absolue, totale, que seuls les nouveau-nés ont pour leur mère. Elle ne sait rien des drames, des trahisons, des souffrances. Elle ne sait rien des nuits de larmes et des jours de désespoir. Elle sait juste que je suis là, que je l'aime, que je la protège. Et cela me donne une force immense.— Je ne sais pas quoi faire, Laura. Vraiment pas.— Tu n'as rien à faire aujourd'hui. Aujourd'hui, tu prends soin de toi. De Siran. De cette belle vie que tu as construite brique par brique. Le reste attendra. Ara attendra.Je hoche la tête, incapable de parler. Les larmes coulent silencieusement sur mes joues. Pas des larmes de tristesse, pas exactement. Des larmes de confusion, d'angoisse, d'émotions trop longtemps retenues qui débordent enfin.Le reste de la journée passe dans un brouillard. Je joue avec Siran, je la no
AnahidCe matin, Laura arrive plus tôt que d'habitude. Le soleil vient à peine de se lever sur la Méditerranée, la mer est encore grise et calme, les oiseaux commencent tout juste leur concert matinal dans les oliviers du jardin. Je suis dans la cuisine de Miguel, Siran endormie contre ma poitrine dans son écharpe de portage, son petit souffle régulier et apaisant qui me rappelle à chaque instant pourquoi je me bats.Laura pousse la porte sans frapper, comme elle fait toujours. Mais ce matin, immédiatement, je sens que quelque chose est différent. Il y a une gravité inhabituelle dans son regard, une tension dans ses épaules que je ne lui ai pas vues depuis les premiers jours de mon arrivée en Espagne. Elle refuse le thé que je lui propose, ce qui n'arrive jamais , Laura et le thé, c'est une histoire d'amour qui dure depuis toujours. Elle s'assoit en face de moi à la table de la cuisine, croise les mains sur le bois clair.— Il faut que je te parl
Je respire un grand coup. Comment résumer des mois de souffrance, de regrets, de remords dévorants, en une seule minute ? Comment lui faire comprendre que je ne suis plus le même homme, que j'ai changé, que je donnerais n'importe quoi, absolument n'importe quoi, pour revenir en arrière et tout réparer ? — J'ai fait une erreur, Laura. Une erreur monumentale, catastrophique, impardonnable. J'ai quitté Anahid pour une femme qui ne m'aimait pas, qui m'a trompé depuis le premier jour, qui s'est moquée de moi pendant des mois. Je sais que c'est trop tard, je sais que je ne mérite pas son pardon, je ne le mériterai jamais. Mais je voudrais lui parler. Juste lui parler. Lui expliquer ce qui s'est passé, lui dire que je regrette chaque seconde de chaque jour. — Anahid ne veut pas te parler, Ara. Elle ne veut plus jamais entendre ton nom prononcé à haute voix. Tu lui as fait assez de mal comme ça. Laisse-la tranquille, laisse-la guérir.
AraLes jours qui suivent le départ de Sona sont un brouillard épais. Un brouillard gris et cotonneux qui engloutit tout. Je ne mange plus, ou presque , quelques biscuits secs grignotés machinalement, un verre d'eau à peine touché. Je ne dors plus, ou presque , des heures allongé dans le noir à fixer le plafond, à écouter les battements de mon cœur qui résonnent dans le silence. Je ne travaille plus , les dossiers s'accumulent sur mon bureau, les messages de mes associés restent sans réponse, ma secrétaire ne sait plus quoi inventer pour excuser mon absence.Je reste enfermé dans l'appartement vide, à errer de pièce en pièce comme un fantôme qui chercherait sa propre dépouille. Chaque recoin me rappelle ce que j'ai perdu, ce que j'ai fait, ce que j'ai détruit de mes propres mains. Le canapé où Anahid se blottissait contre moi le soir, un plaid sur les genoux, un livre à la main. La cuisine où elle préparait ces plats arméniens traditionnels qui embaumaien
La rage monte en moi. Une rage sourde, animale, incontrôlable. Je serre les poings si fort que mes jointures blanchissent. J'ai envie de hurler, de casser quelque chose, de la frapper de toutes mes forces, de lui faire ressentir physiquement un centième de la douleur qu'elle m'inflige avec ses mots.Mais je me retiens. De toutes mes forces. Je ne suis pas cet homme. Je ne serai jamais cet homme, même si elle le mérite.— Tu es une personne horrible, Sona. Vraiment horrible.— Je suis une réaliste, Ara. J'ai pris ce que la vie m'offrait, j'ai fait ce qu'il fallait pour survivre dans ce monde. Tu devrais comprendre ça, toi qui as sacrifié la seule femme qui t'aimait vraiment pour une illusion. Toi qui as abandonné ta compagne enceinte comme on jette un mouchoir usagé.— Ne prononce pas son nom, dis-je d'une voix qui tremble de colère contenue. Ne prononce jamais son nom devant moi.— Anahid ? Pourquoi ? Parce que ça te rappel
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Je comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.— C'est parfait, dis
Anahid Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien n







