Masuk
Anahid
Le soleil frappe les vitres de la suite nuptiale, dessinant des losanges de lumière sur le parquet brillant. Je ferme les yeux, la soie du tailleur mousseux froissant sous mes doigts. Aujourd’hui. C’est aujourd’hui. Le mot tourne dans ma tête, une litanie douce, une certitude enracinée jusqu’au fond de l’âme. Dans quelques heures, je serai l’épouse d’Ara.
Un rire fuse, léger et nerveux. C’est moi. Je me regarde dans le miroir en pied, cette étrangère aux yeux brillants, aux joues roses, couronnée d’un voile qui semble tissé de brume. Maman ajuste un pli imaginaire sur mon épaule, ses mains tremblent un peu.
— Tu es la plus belle, anam jan. Il va perdre la raison en te voyant.
Sa voix est douce, enveloppante. Je lui saisis la main, y dépose un baiser. L’émotion me noue la gorge. Je pense à lui. À ses yeux qui plissent quand il rit. À la façon dont il disait mon nom, dès notre première rencontre, comme s’il goûtait un fruit rare.
Un café bondé à Erevan, l’odeur du café moulu et du gâteau au miel. J’étais perdue dans un livre, une forteresse de papier contre le monde. Une ombre s’est penchée sur ma table.
— Désolé de te déranger. Mais… c’est le dernier exemplaire de ce livre. Je le cherche depuis des semaines.
Sa voix était chaude, un peu hésitante. J’ai levé les yeux. Des yeux noisette, des cheveux bruns en désordre, un sourire penché qui dévoilait une légère fossette. Ara. Il a pointé mon livre du doigt.
— Tu aimes l’auteur ?
J’ai hoché la tête, incapable de former un mot. Il a attendu, comme s’il avait tout son temps. Puis il a fait ce que personne n’ose jamais faire : il a tiré la chaise en face de moi et s’est assis sans invitation.
— Alors, dis-moi. À la page où tu es, est-ce que le personnage principal fait encore le mauvais choix, ou a-t-il enfin compris ?
J’ai éclaté de rire. La nervosité s’est envolée. Nous avons parlé pendant trois heures, jusqu’à ce que le patron éteigne les lumières. Il disait mon nom, « Anahid », en le faisant tourner dans sa bouche, comme s’il en cherchait toutes les saveurs. À la fin de la nuit, sous le ciel étoilé d’Erevan, il m’a tenu la main. Juste cela. Une paume contre l’autre. Et j’ai su.
Je reviens à la suite nuptiale, le cœur serré de nostalgie et de joie. Tout est calme. Tout est parfait.
La pendule sur la cheminée marque midi. La cérémonie est à quinze heures. Il devrait être là depuis longtemps. Il devait venir me voir, me parler avant… Une tradition à nous, stupide et romantique. Se souhaiter bonne chance, se chuchoter un secret pour la journée. Je vérifie mon téléphone. Rien. Pas de message. Un petit pincement au cœur, vite chassé. La circulation doit être infernale. Ou alors il a oublié son portable. Il est si étourdi parfois. Je me souviens de ce jour, un mois après notre rencontre, où il avait oublié son portefeuille au restaurant. Il était revenu me chercher, penaud, en plaisantant : « Tu vois, mon cerveau efface tout sauf toi. »
Une heure passe.
Le silence dans la suite devient palpable, lourd. Le champagne dans les flûtes a perdu ses bulles. Les fleurs, des lys blancs et des roses crème, semblent faner à vue d’œil. Je me lève, marche jusqu’à la fenêtre. La rue est animée, pleine de gens pressés, de voitures. Aucune ne s’arrête.
— Il va venir, ma chérie. Les hommes, le jour du mariage… ils sont plus nerveux que nous, tu sais.
La voix de ma mère est trop gaie, trop haute. Je la sens, l’inquiétude, qui rampe sous ses paroles rassurantes. Je hoche la tête, incapable de répondre. Mes doigts serrent le rebord de la fenêtre. Où es-tu, mon amour ? Ton cœur bat-t-il aussi vite que le mien ? Te souviens-tu du premier soir où tu m’as emmenée sur les hauteurs de la Cascade, et où tu as dit que le panorama n’égalait pas la lumière dans mes yeux ?
Quinze heures.
Un coup frappé à la porte nous fait sursauter toutes les deux. Mon cœur fait un bond violent, sauvage. C’est lui ! Je me précipite, le visage illuminé. Ce n’est que le responsable de l’hôtel, gêné, qui vient s’enquérir… si tout va bien. Si nous avons besoin de quelque chose. Son regard fuyant me transperce. Je recule, le sourire gelé sur mes lèvres.
— Appelez-le, maman. S’il vous plaît. Appelez-le.
Ma propre voix me semble lointaine, cassée. Elle prend son téléphone, compose le numéro. Je vois ses doigts trembler. Elle le porte à son oreille. Son visage se fige, puis se tend. Elle raccroche.
— Cela passe directement sur la messagerie. Son téléphone est éteint, ou…
Anahid La lettre arrive un mardi matin, glissée dans une enveloppe plus grande que Laura m'a fait suivre sans commentaire. Juste un post-it jaune collé sur le dessus : Pour toi. Je ne l'ai pas lue. Je t'aime. L. Je reconnais immédiatement l'écriture sur l'enveloppe intérieure. Cette écriture fine, penchée, appliquée. L'écriture d'Ara. Mon cœur s'arrête une fraction de seconde, puis repart à un rythme effréné. Je suis dans le jardin, Siran dort dans son berceau d'osier sous le grand olivier, Sofia est à l'école, Miguel est parti à Valence pour un rendez-vous professionnel. Je suis seule. Seule avec cette enveloppe qui contient des mots que je redoute et que j'espère en même temps, sans savoir pourquoi. Je l'ouvre avec des doigts qui tremblent. Je déplie la feuille, je commence à lire. Dès les premières lignes, les larmes me montent aux yeux. Pas des larmes de
Ara Cela fait maintenant deux mois que j'ai recommencé à travailler. Deux mois que je me lève tous les matins à six heures, que je mets un costume propre, que je vais au bureau et que je fais face à mes responsabilités. Rien d'héroïque là-dedans , juste la routine d'un homme qui essaie de ne pas se noyer. Le divorce avec Sona est en cours. Les avocats s'occupent des détails sordides, du partage des biens, des compensations financières. Elle réclame la moitié de tout ce que je possède, comme prévu. Je ne me bats pas vraiment, je laisse faire. L'argent, je m'en moque. Ce n'est pas l'argent qui me rendra ma dignité. Ce qui me hante, ce sont les mots que je n'ai jamais dits à Anahid. Tous ces mots restés coincés dans ma gorge, tous ces silences qui ont creusé le gouffre entre nous. Je lui ai annoncé que je la quittais dans un café, avec des phrases toutes faites, des justifications minables. Je ne lui ai jamais vraiment expliq
Ara Les semaines passent, et je m'enfonce. Ce n'est pas un naufrage spectaculaire, avec des cris et des larmes et des appels au secours. Non. C'est un effondrement silencieux, une érosion lente et régulière, une disparition progressive de tout ce qui faisait de moi un homme debout. Je ne quitte presque plus l'appartement. Je ne réponds plus aux appels de mon associé. J'ai coupé mon téléphone, ou je l'ai laissé se décharger sans le rebrancher, je ne sais plus. Les journaux s'accumulent devant la porte, les lettres recommandées aussi, les avis de passage et les relances. Je ne les ouvre même plus. Les rideaux restent tirés en permanence. La lumière du jour m'agresse, me rappelle que le monde continue de tourner alors que ma vie s'est arrêtée. Je vis dans une pénombre permanente, éclairé seulement par la lueur bleutée de mon ordinateur portable sur lequel je regarde en boucle des séries qui ne m'intéressent pas
AraJe n'aurais pas dû. Je sais que je n'aurais pas dû. Laura m'a dit ce que j'avais besoin de savoir, elle m'a transmis le message d'Anahid, elle m'a donné une lueur d'espoir, minuscule mais réelle. J'aurais dû m'en contenter. J'aurais dû être patient, humble, reconnaissant.Mais je ne suis pas cet homme-là. Je ne l'ai jamais été. L'incertitude me ronge comme un acide, et j'ai besoin de faits, de certitudes, de preuves tangibles.Alors ce matin, je rappelle le détective. Monsieur Karapetian. Cette voix neutre et professionnelle qui ne me juge jamais, qui se contente d'exécuter les missions qu'on lui confie sans poser de questions.— J'ai besoin d'informations complémentaires.— À quel sujet, monsieur ?— Anahid. Ma... mon ex-compagne. Je veux savoir où elle vit exactement, comment elle va, qui elle fréquente. Des photos. Je veux des photos récentes.— Ce sera fait. Je vous envoie le dossier sous quarante-huit
Ara L'attente est un poison lent. Chaque minute qui passe est une goutte d'acide qui me ronge de l'intérieur, qui creuse un peu plus le gouffre béant dans ma poitrine. Cela fait maintenant trois semaines que j'ai appelé Laura, et je n'ai toujours pas de nouvelles. Pas un message, pas un appel, pas un signe de vie. Je tourne en rond dans mon appartement vide. Sona est partie, ses affaires ont suivi — j'ai fait livrer tous ses cartons, ses meubles, ses vêtements de créateur chez sa mère, sans un mot, sans une carte. Je ne veux plus rien qui me rappelle son existence. J'ai effacé ses photos. J'ai jeté ses parfums. J'ai fait repeindre la chambre dans une couleur neutre, un gris clair qui ne ressemble à rien. Et pourtant, elle est encore là, dans chaque recoin de ma mémoire. Pas elle, pas vraiment. L'illusion d'elle. Le mensonge qu'elle représentait. La preuve vivante de ma stupidité monumentale. Je ne travaille
AnahidLes semaines passent, rythmées par les biberons et les couches, par les rires de Sofia et les repas préparés par Miguel, par les visites de Laura et les longues promenades sur la plage. Siran a maintenant deux mois, bientôt trois. Elle tient sa tête toute seule, commence à gazouiller des sons qui ressemblent presque à des mots, et suit des yeux tout ce qui bouge avec une curiosité insatiable.Miguel et moi avons trouvé notre équilibre. Un équilibre fragile, fait de tendresse et de pudeur, de gestes esquissés et de mots retenus. Nous dormons dans des chambres séparées — lui dans la sienne, moi dans celle que j'occupe depuis mon arrivée — mais nos vies sont intimement mêlées, tissées de petits riens qui font un tout.Tous les matins, il m'apporte le café au lit, avec un nuage de lait comme je l'aime, et une fleur du jardin qu'il dépose sur le plateau. Une rose, un brin de lavande, une fleur d'oranger selon la saison. Tous les soirs, nous mar
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
Anahid Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien n
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Je comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.— C'est parfait, dis







