LOGINElle est magnifique. Grande, mince, des cheveux noirs cascadant sur ses épaules, un visage parfait, des yeux qui pétillent. Elle lui tient la main, elle le regarde avec adoration. Ils ont l'air heureux. Parfaits. Un couple de magazine.
— Elle est belle, je murmure.
— Anahid...
— Non, c'est vrai. Elle est belle. Je comprends pourquoi il l'a choisie.
— Il ne l'a pas choisie, Anahid. C'était arrangé.
Je fais signe à Sofia de ramener Siran. Sofia comprend, prend sa petite sœur par la main, la conduit vers nous. Siran arrive en trottinant, les joues rouges, les couettes défaites, un sourire immense aux lèvres. Elle regarde cet inconnu qui la dévore des yeux, et elle n'a pas peur. Elle est curieuse, c'est tout.Ara s'accroupit pour se mettre à sa hauteur. Ses mains tremblent très légèrement, mais sa voix est calme, douce, travaillée — je reconnais des techniques de gestion du stress qu'il a dû apprendre en thérapie.— Bonjour, Siran. Je m'appelle Ara. Je suis un ami de ta maman. Elle m'a montré des vidéos de toi, tu sais. Celle où tu marches pour la première fois. Celle où tu dis sofi. Tu es une grande fille, maintenant.Siran le regarde, silencieuse, ses yeux noisette qui scrutent ce visage inconnu. Elle ne répond pas tout de suite. Puis, lentement, un sourire apparaît sur ses lèvres. Le même sourire à fossettes que sur toutes les photos, ce sourire qui a fait fondre Ara à travers u
ÉPILOGUE : DEUX ANS PLUS TARDAnahidDeux ans ont passé. Deux années pleines, denses, rapides comme le vent qui balaie la Méditerranée les matins d'automne. J'ai tenu ma promesse. Ara a tenu la sienne.Siran a trois ans maintenant. Elle n'est plus le bébé qui rampait sur la plage avec son petit seau rouge, ni la petite fille qui faisait ses premiers pas en chancelant vers mes bras tendus, ni même celle qui disait sofi en désignant sa grande sœur du doigt. C'est une enfant, une vraie, avec des boucles brunes qui lui tombent sur les épaules, des yeux noisette qui pétillent d'intelligence, des genoux perpétuellement écorchés par ses courses dans le jardin. Elle parle par phrases entières, parfois dans un mélange improbable d'espagnol et d'arménien qui fait rire tout le monde. Elle chante des chansons, elle pose des questions sur tout, elle a des colères terribles et des câlins immenses. Elle est devenue une personne.Et aujourd'hui, elle va rencontrer son père.J'ai choisi un parc à Vale
Miguel sourit doucement à ma remarque.— Si, admet-il. C'est le comportement de quelqu'un qui a changé. Ou du moins qui essaie vraiment.— Et je me dis que si je ne lui donne pas une chance, je le condamne à ne jamais voir sa fille. C'est peut-être ce qu'il méritait il y a deux ans, quand j'étais enceinte et terrifiée et qu'il buvait sans se soucier du lendemain. Mais aujourd'hui, je ne suis plus sûre que ce soit juste. Ni pour lui, ni pour Siran. Siran mérite de savoir qui est son père, de voir son visage, d'entendre sa voix. Et Ara mérite, peut-être, une chance de prouver qu'il a vraiment changé.Miguel se tait longuement. J'entends les cigales dans les oliviers, le clapotis de la mer, la respiration régulière de cet homme qui m'a sauvée et qui, aujourd'hui encore, accepte de partager l'amour de sa fille avec un fantôme du passé. Puis il prend ma main, la serre fort, et me regarde droit dans les yeux.— Anahid, quoi que tu décides, je te soutiendrai. Si tu penses que c'est juste pou
AnahidC'est une décision qui mûrit depuis des semaines dans un coin de ma tête, comme un fruit lent à éclore. Depuis le rêve où j'ai vu Ara assis en face de moi dans le café de la cascade, paisible et sobre, guéri ou presque. Depuis son message annonçant un an de thérapie, un an de sobriété, un an de combat quotidien contre ses démons. Depuis toutes ces vidéos et ces photos que je lui envoie sans plus y penser, ces petits morceaux de la vie de Siran que je partage avec lui parce que c'est devenu naturel, presque normal, comme un filet d'eau qui coule sous la terre, invisible mais constant.Siran grandit. Elle aura bientôt deux ans. Ses premiers mots sont devenus des phrases, maladroites et merveilleuses. Elle court dans le jardin, elle grimpe sur les genoux de Miguel pour qu'il lui chante des chansons, elle se bat avec Sofia pour un jouet puis l'embrasse pour se faire pardonner. Elle est une petite personne, entière, complexe, avec ses colères et ses fous rires et ses câlins imprompt
Le déjeuner est servi sur la terrasse, une immense paella préparée par Mateo dans une poêle géante en fer forgé qu'il a héritée de sa grand-mère. Le riz est jaune d'or, parfumé au safran, garni de gambas, de moules, de poulet fermier, de petits pois frais. Il y a du pain au levain, de l'huile d'olive de la ferme, du vin blanc frais de la région. Nous mangeons en riant, en parlant de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, des prochaines récoltes, des derniers mots de Siran, de l'école de Sofia qui prépare un spectacle de fin d'année.Des choses simples. Des choses qui font la vie. Rien de spectaculaire, rien d'extraordinaire, mais chaque instant est précieux parce qu'il est partagé.À la fin du repas, je m'éloigne un peu avec Laura. Siran est restée avec Miguel et Sofia, Mateo prépare le café dans la cuisine. Nous marchons dans l'oliveraie, le soleil filtrant à travers les feuilles argentées qui bruissent doucement dans la brise de l'après-midi. Le sol est jonché d'olives tombé
AnahidLa voiture de Miguel s'engage sur le chemin de terre bordé d'oliviers centenaires, et le paysage se transforme immédiatement. Ce n'est plus la côte, ce n'est plus la mer, c'est l'arrière-pays avec ses collines douces, ses champs de lavande, ses petites fermes blanchies à la chaux. Cela fait trois mois que Laura a emménagé avec Mateo, et c'est la première fois que nous venons tous voir leur ferme. J'ai Siran sur les genoux, sa robe à fleurs toute froissée par le trajet, ses doigts potelés collés de jus d'orange. Sofia est calée entre Miguel et moi, les yeux écarquillés devant le paysage.— Regardez tous ces arbres ! s'exclame-t-elle en collant son nez à la vitre. On dirait une forêt magique, comme dans le livre de contes !— Ce sont des oliviers, ma puce. Certains ont plus de cinq cents ans.— Cinq cents ans ? Mais c'est plus vieux que papy !— Beaucoup plus vieux, confirme Miguel en riant. Ils étaient déjà là quand Christophe Colomb a découvert l'Amérique.— C'est qui Christoph
Anahid Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien n
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Je comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.— C'est parfait, dis







