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CHAPITRE 4 : Une Ombre en Robe de Soie 3

Author: Déesse
last update Last Updated: 2026-01-25 06:32:59

Lia

Des centaines de visages se tournent vers nous, vers elle. Un murmure admiratif parcourt la foule, comme un vent dans un champ de blé. Des flashes de smartphones crépitent, papillotants, impudiques. Ils dévorent son image, cette apparition de soie et de perles, sans voir la fissure au centre.

– Souriez, Anahid, je lui chuchote à l’oreille, tandis que nous nous frayons un chemin lent, cérémoniel, vers les grandes portes du jardin où la cérémonie doit avoir lieu. Souriez pour eux. Après, tu pourras tout casser.

Elle serre ma main à me faire mal. Un sourire se sculpte sur son visage, un masque d’une beauté à vous couper le souffle. Et à vous briser le cœur.

Je balaye la foule du regard, cherchant désespérément son visage, celui d’Ara. Cherchant ses cheveux sombres toujours trop parfaits, son sourire de façade. Rien. Je vois des cousins, des oncles, des amis d’affaires au regard calculateur. Je vois la famille d’Anahid, des tantes aux yeux inquiets. Je vois le vide grandissant là où devrait se tenir le marié.

Un serveur passe avec un plateau de coupes de champagne. Les bulles montent, joyeuses, insouciantes. Anahid en attrape une au passage, la porte à ses lèvres. Elle ne boit pas. Elle regarde à travers le cristal, comme si le monde déformé par la flûte était plus supportable.

Nous atteignons le seuil du jardin. La nuit est tombée, mais l’espace est illuminé par des milliers de guirlandes et de lanternes. Des rangées de chaises sont alignées face à un dôme de fleurs blanches. Une allée centrale, jonchée de pétales de roses, trace un chemin jusqu’à l’estrade. Le chemin qu’elle devra parcourir seule.

Le maître de cérémonie, un homme empesé, s’approche, l’air à la fois solennel et paniqué.

– Mademoiselle Anahid… nous… nous attendons un signal. Monsieur Ara n’est pas… il n’est pas encore arrivé à son poste. Peut-être un contretemps de dernière minute…

Sa voix se perd dans le brouhaha. Un contretemps. La formule est si faible, si misérable face à l’édifice de mensonges qui s’écroule en silence autour de nous.

– Nous allons attendre ici, dis-je d’une voix plus ferme que je ne le sens. Prévenez-nous quand il sera là.

L’homme s’incline et se fond dans la foule.

Nous restons plantées là, à l’orée de ce jardin de conte de fées devenu prison. La musique, les rires, l’agitation… tout se transforme en une cacophonie étouffante. Je sens le regard des invités qui se font plus insistants, plus interrogateurs. Les chuchotements commencent, d’abord discrets, puis plus audibles.

Où est-il ?

Il est en retard ?

C’est un manque de respect.

Anahid regarde droit devant elle, vers le dôme de fleurs. Son masque de sourire est toujours en place, figé, mais une larme, une seule, trace un sillon parfait dans son maquillage immaculé. Elle ne la ressent même pas.

Je me place devant elle, lui bloquant la vue de cette estrade vide.

– Regarde-moi. Seulement moi.

Elle cligne des yeux, son regard vert se fixant sur le mien, cherchant un ancrage.

– Je vais aller le chercher, je dis, la rage donnant un goût de métal à mes mots. Je vais le traîner ici par le col de son smoking si nécessaire.

– Non.

Sa voix est un filet d’air.

– Non, Lia. Attends.

Attendre. C’est la seule chose que nous avons faite toute la journée. Attendre un homme qui s’efface, ombre par ombre, promesse par promesse. Et là, dans ce tumulte de rires factices et de regards inquisiteurs, l’attente devient une torture publique. La plante vénéneuse en moi étend ses racines, envahit tout. Elle n’étouffe plus seulement mon optimisme. Elle étouffe mon espoir.

Je prends son autre main. Nous sommes deux statues de glace au milieu d’une fête en ébullition, deux îlots de silence et de peur dans un océan de faux-semblants. Je ne sais plus quels mots offrir. Alors je me contente de les tenir, ces mains si froides, en espérant que mon étreinte dise tout ce que ma voix ne peut plus articuler : Je suis là. Pour être ton rocher, ton gargouille, ton amie, quoi qu’il arrive.

Le temps se dilate, chaque seconde une éternité sous les projecteurs. Et au centre de cette tempête, il n’y a plus qu’elle, dans sa robe de soie devenue armure trop fragile, et le vide béant à ses côtés, plus présent, plus palpable que n’importe quel homme.

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