เข้าสู่ระบบLia
Des centaines de visages se tournent vers nous, vers elle. Un murmure admiratif parcourt la foule, comme un vent dans un champ de blé. Des flashes de smartphones crépitent, papillotants, impudiques. Ils dévorent son image, cette apparition de soie et de perles, sans voir la fissure au centre.
– Souriez, Anahid, je lui chuchote à l’oreille, tandis que nous nous frayons un chemin lent, cérémoniel, vers les grandes portes du jardin où la cérémonie doit avoir lieu. Souriez pour eux. Après, tu pourras tout casser.
Elle serre ma main à me faire mal. Un sourire se sculpte sur son visage, un masque d’une beauté à vous couper le souffle. Et à vous briser le cœur.
Je balaye la foule du regard, cherchant désespérément son visage, celui d’Ara. Cherchant ses cheveux sombres toujours trop parfaits, son sourire de façade. Rien. Je vois des cousins, des oncles, des amis d’affaires au regard calculateur. Je vois la famille d’Anahid, des tantes aux yeux inquiets. Je vois le vide grandissant là où devrait se tenir le marié.
Un serveur passe avec un plateau de coupes de champagne. Les bulles montent, joyeuses, insouciantes. Anahid en attrape une au passage, la porte à ses lèvres. Elle ne boit pas. Elle regarde à travers le cristal, comme si le monde déformé par la flûte était plus supportable.
Nous atteignons le seuil du jardin. La nuit est tombée, mais l’espace est illuminé par des milliers de guirlandes et de lanternes. Des rangées de chaises sont alignées face à un dôme de fleurs blanches. Une allée centrale, jonchée de pétales de roses, trace un chemin jusqu’à l’estrade. Le chemin qu’elle devra parcourir seule.
Le maître de cérémonie, un homme empesé, s’approche, l’air à la fois solennel et paniqué.
– Mademoiselle Anahid… nous… nous attendons un signal. Monsieur Ara n’est pas… il n’est pas encore arrivé à son poste. Peut-être un contretemps de dernière minute…
Sa voix se perd dans le brouhaha. Un contretemps. La formule est si faible, si misérable face à l’édifice de mensonges qui s’écroule en silence autour de nous.
– Nous allons attendre ici, dis-je d’une voix plus ferme que je ne le sens. Prévenez-nous quand il sera là.
L’homme s’incline et se fond dans la foule.
Nous restons plantées là, à l’orée de ce jardin de conte de fées devenu prison. La musique, les rires, l’agitation… tout se transforme en une cacophonie étouffante. Je sens le regard des invités qui se font plus insistants, plus interrogateurs. Les chuchotements commencent, d’abord discrets, puis plus audibles.
Où est-il ?
Il est en retard ?
C’est un manque de respect.
Anahid regarde droit devant elle, vers le dôme de fleurs. Son masque de sourire est toujours en place, figé, mais une larme, une seule, trace un sillon parfait dans son maquillage immaculé. Elle ne la ressent même pas.
Je me place devant elle, lui bloquant la vue de cette estrade vide.
– Regarde-moi. Seulement moi.
Elle cligne des yeux, son regard vert se fixant sur le mien, cherchant un ancrage.
– Je vais aller le chercher, je dis, la rage donnant un goût de métal à mes mots. Je vais le traîner ici par le col de son smoking si nécessaire.
– Non.
Sa voix est un filet d’air.
– Non, Lia. Attends.
Attendre. C’est la seule chose que nous avons faite toute la journée. Attendre un homme qui s’efface, ombre par ombre, promesse par promesse. Et là, dans ce tumulte de rires factices et de regards inquisiteurs, l’attente devient une torture publique. La plante vénéneuse en moi étend ses racines, envahit tout. Elle n’étouffe plus seulement mon optimisme. Elle étouffe mon espoir.
Je prends son autre main. Nous sommes deux statues de glace au milieu d’une fête en ébullition, deux îlots de silence et de peur dans un océan de faux-semblants. Je ne sais plus quels mots offrir. Alors je me contente de les tenir, ces mains si froides, en espérant que mon étreinte dise tout ce que ma voix ne peut plus articuler : Je suis là. Pour être ton rocher, ton gargouille, ton amie, quoi qu’il arrive.
Le temps se dilate, chaque seconde une éternité sous les projecteurs. Et au centre de cette tempête, il n’y a plus qu’elle, dans sa robe de soie devenue armure trop fragile, et le vide béant à ses côtés, plus présent, plus palpable que n’importe quel homme.
LiaLe psychiatre est venu. Un homme aux mains calmes, à la voix trop mesurée. Il a parlé de « dissociation aiguë », de « mécanisme de défense face à un traumatisme insoutenable ». Il a évoqué des médicaments plus ciblés, du temps, de la patience. Des mots cliniques qui sonnaient creux face à l’étendue des dégâts. Comment un mot comme « dissociation » peut-il capturer l’horreur de voir ta sœur d’âme te demander, les yeux brillants d’excitation, si les boutonnières des garçons d’honneur auront bien le lilas qu’elle a choisi ?Le pire, c’est quand les deux mondes se percutent.Ce matin. Elle s’est réveillée lucide. Une lucidité froide, terriblement calme. Elle avait les yeux secs, le visage comme sculpté dans de la cire pâle. Elle m’a regardée, et j’ai cru voir un instant de reconnaissance, de retour.— Lia.— Je suis là.— J’ai soif.Je lui ai tendu le verre d’eau avec la paille. Elle a bu quelques gorgées, posément. Puis son regard s’est porté sur sa main, sur le dos vide où l’anneau
LiaElle tire sur l’habit d’hôpital, dégoûtée. Ses gestes sont fébriles, ses yeux brillent d’une énergie factice, dangereuse.— Lia, murmure sa mère, les larmes montant déjà. Qu’est-ce que… Qu’est-ce qu’on fait ?Ma propre panique, tenue en laisse jusqu’ici, se libère. C’est au-delà de moi. C’est au-delà de nous. Son esprit s’est brisé d’une façon que je ne peux pas réparer avec ma seule présence.— Va chercher un médecin. Vite. Cours.La mère d’Anahid hésite une seconde, son regard déchiré entre sa fille qui s’agite dans son délire et ma propre insistance. Puis elle se précipite hors de la chambre.— Où va maman ? Il faut la rattraper ! Anahid essaie de se lever complètement, mais ses jambes flageolent. Elle titule, je la retiens de justesse.— Anahid, regarde-moi. Écoute-moi. Tu es à l’hôpital. Tu as fait un malaise. Il n’y a pas d’essayage aujourd’hui.— Un malaise ? Mais je vais bien ! Je me sens juste un peu faible. C’est le stress, c’est tout. Tout le monde a le trac avant son e
LiaLe calme ne dure qu’un moment. Un moment suspendu, fragile, où seul le bip du moniteur semblait marquer le passage d’un temps normal.Puis elle bouge. Un frémissement des paupières d’abord. Un soupir plus profond. Ses doigts se contractent faiblement dans ma main. Je me penche, l’espoir , stupide, naïf , faisant battre mon cœur plus vite. Peut-être que le sommeil l’a apaisée. Peut-être…Ses yeux s’ouvrent. Ils sont troubles, vitreux, empreints d’une confusion profonde. Elle cligne plusieurs fois, fixant le plafond blanc sans le reconnaître. Elle tourne la tête lentement, et son regard erre sur la pièce : la fenêtre, le fauteuil vide où sa mère était assise, le chariot en acier chromé.Puis il se pose sur moi.Un instant, rien. Un vide. Puis une lueur y apparaît. Une lueur familière, douce. Mais c’est une douceur d’avant. Une douceur qui n’a plus sa place ici.— Lia.Sa voix est rauque, ensommeillée, mais il y a une note presque normale qui me glace le sang.— Tu es déjà là. Tu es
LiaJe la regarde dormir. Enfin. Les cils encore collés par les larmes, les traits tirés même dans l’oubli chimique. Chaque soupir rauque qui lui échappe est un coup de poing dans ma propre poitrine.Mon roc , mon soleil , Anahid.Etendu là, brisée en mille morceaux sous la lumière froide du néon. Ce n’est pas une chambre d’hôpital. C’est un champ de ruines. Et elle est au centre, l’âme dévastée, portant en elle la preuve vivante de la trahison.Comment l’aider ? La question tourne dans ma tête, sèche, aiguë, comme une lame qui ne trouverait pas sa cible. Je ne suis pas douce comme sa mère, qui sanglote doucement dans le fauteuil, épuisée. Ma tendresse est une forteresse, ma colère est un brasier. Et en ce moment, tout en moi brûle.Brûle en enfer Ara. Ce nom est devenu du venin. J’avais des doutes, oui. Une froideur parfois dans son regard, des calculs derrière ses sourires. Mais ça… Ce carnage public, planifié… C’était de la cruauté pure. Et Sona Melkonyan. L’ascenseur doré. J’écras
LiaLe fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien ne va bien. Rien ne sera plus jamais bien.— Pourquoi ? je murmure, les yeux perdus dans le néon aveuglant. La question tourne en boucle dans ma tête, usante, folle. Pourquoi m’avoir fait ça ? Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi en direct ? Pourquoi… m’avoir donné cet enfant avant de me détruire ?Ma mère se penche, ses larmes tombant sur mon drap.— Nous ne savons pas, anam jan. Personne ne répond. Sa famille… ils ont coupé les ponts. Ses téléphones sont morts. L’église où il… où la cérémonie a eu lieu était une église privée, louée pour l’occasion. Tout a été verrouillé.Verrouillé. Il a planifié cela. Ce n’est pas une impulsion, un coup de folie. C’est une exécution. Méticuleuse. Sadique.— Qui ét
LiaNous arrivons dans une petite salle de réunion, sinistre avec sa grande table et ses chaises en cuir. Nous allongeons Anahid sur un canapé. Sa mère lui tient la main, sanglotant.— L’ambulance arrive, madame, dit l’homme de l’hôtel, gêné.Je m’agenouille près d’elle, pressant un linge humide sur son front. Ses paupières battent. Un gémissement s’échappe de ses lèvres.Puis, la porte entrouverte laisse passer des bribes de la rumeur qui enfle dans le hall.— … une vidéo en direct, j’ai entendu…— … avec une autre, une Melkonyan, tu te rends compte ?— … il l’a plantée là comme une moins que rien…Chaque mot est un clou enfoncé dans son cercueil social. Je me lève d’un bond et claque la porte, isolant le bruit, mais pas l’écho qui résonnera pendant des semaines.Quand l’ambulance arrive, c’est par une entrée de service. Pour éviter les regards. Trop tard. Les images sont déjà parties. Les commentaires aussi.Le trajet jusqu’à l’hôpital est un flou de lumières bleues et de bruits de







