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CHAPITRE 5 : La Chambre Blanche du Réveil 1

Auteur: Déesse
last update Date de publication: 2026-01-25 06:33:44

Lia

Elle prend son téléphone quand elle reçoit une notification : 

— Il faut que… que je vérifie, elle murmure. Peut-être un message… sur les réseaux. Parfois les notifications…

— Anahid, non, dis-je trop vite, la serrant plus fort. Attends encore un peu. Laisse-moi te parler. Laisse-moi te rappeler ce jour où nous avons volé des cerises dans le jardin des voisins et où tu as pleuré parce que tu étais sûre que Dieu allait nous punir. Il ne nous a pas punies. Parfois, les choses s’arrangent juste…

Mais elle se dégage de mon étreinte, d’un mouvement déterminé et doux. Ses doigts, fins et pâles, se tendent vers l’écran noir. Mon propre sang se glace. Une certitude viscérale, aussi noire que mes cheveux, m’envahit. Ne fais pas ça. Ne regarde pas.

Je veux lui attraper la main, lui cacher les yeux, casser ce maudit téléphone. Mais je suis figée. Parce que c’est son choix. Parce que je suis son amie, et que mon rôle n’est pas de lui mentir éternellement, mais d’être là pour ramasser les morceaux après la chute.

La lueur de l’écran s’allume, bleutée, sur son visage angélique. Je vois ses yeux s’écarquiller en lisant la notification. Une lueur d’espoir fou, si cruel à voir. Puis son doigt tremblant qui se pose sur l’écran.

Elle clique.

Et le temps, pour moi, se sépare en deux. Il y a l’avant, où mon amie, belle et vulnérable, attendait son bonheur. Et il y a l’après, qui commence maintenant, dans le silence qui précède le cri, dans la lueur de l’écran qui se reflète dans ses yeux devenus soudain immenses, vides, horrifiés.

Je ne vois pas ce qu’elle voit. Mais je vois elle. Je vois la couleur quitter ses joues, laissant son visage d’un blanc spectral. Je vois sa bouche s’entrouvrir sur un son qui ne vient pas. Je vois sa main se plaquer sur son ventre, un geste instinctif, viscéral, qui me laisse perplexe une seconde avant que la vague de compréhension ne me frappe avec la violence d’un tsunami.

Non. Oh, mon Dieu, non.

Le téléphone glisse de ses doigts inertes. Le bruit sourd sur le tapis est le glas de notre monde à toutes les deux.

Elle ne tombe pas tout de suite. Elle reste assise, droite dans sa robe de mariée, les yeux fixés sur le vide que l’écran a créé. Une statue de douleur absolue. Puis un tremblement la parcourt, un séisme interne. Ses yeux roulent vers l’arrière, révélant le blanc.

— ANOUSH ! hurle sa mère.

Je bondis. Mes bras, mes bras d’ombre, d’amie-gargouille, se referment sur elle au moment où son corps sans conscience s’effondre en avant. Je la retiens, la serre contre moi, sa tête lourde contre mon épaule. La soie de sa robe est froide. Son parfum de fleur d’oranger est le même.

Mais tout, autour, a changé. Et le pire reste à venir, car nous ne sommes pas seules.

Le chaos, d’abord contenu, se répand comme une traînée de poudre dans le hall surchauffé. Le murmure admiratif s’est tu, remplacé par un bourdonnement de confusion, puis d’inquiétude aiguë. Les invités, massés près des portes du jardin, se retournent. Ils voient la mariée, cette vision de beauté qu’ils admiraient une minute plus tôt, s’effondrer dans les bras de sa mère et de sa demoiselle d’honneur. Ils voient le masque de joie se briser, révélant le drame brut.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Elle s’est évanouie !

— La chaleur, sans doute…

— Où est Ara ?

Les questions fusent, d’abord discrètes, puis plus pressantes. Les flashes des smartphones, qui tout à l’heure immortalisaient une entrée triomphale, se braquent maintenant avec une avidité morbide sur la scène de l’effondrement. Clic. Clic. Clic. Chaque déclic est une violation de plus.

Je ne les entends presque pas. Tout mon être est concentré sur Anahid, molle dans mes bras. Sa mère, en pleurs, tente de lui caresser les tempes.

— De l’air ! Laissez passer ! crie quelqu’un.

Mais personne ne bouge. Ils forment un mur, un demi-cercle de curiosité gênée et de soieries froissées. Je lève la tête, mes yeux noirs balayant la foule.

Et je vois.

Je vois les visages. Pas tous, mais assez.

La tante Siranouch, bouche bée, une main sur sa perle de poitrine, l’autre déjà sur son téléphone, probablement pour alimenter le réseau de commérages familial.

Un groupe de jeunes cousins d’Ara, ceux qui le vénèrent, échangent des regards entendus, des demi-sourires étouffés derrière leurs mains. L’un d’eux hausse les épaules, murmure quelque chose à son voisin. Leurs rires étouffés me parviennent, aigus, insultants.

— Elle a dû trop s’écouter, chuchote une femme d’un certain âge, vêtue d’un tailleur rose criard, à sa voisine. Ces jeunes filles d’aujourd’hui, toutes des émotives…

— Ou alors elle a compris qu’il ne viendrait pas, répond la voisine, le ton chargé d’une méchanceté jubilatoire. Je l’ai toujours dit, ce garçon avait d’autres ambitions. Elle n’était pas de son niveau.

Les mots me fouettent comme des lanières. Ma gorge se serre, pas de chagrin, mais d’une rage pure, incandescente. Je voudrais leur cracher à la figure, griffer leurs yeux brillants de médisance.

D’autres visages montrent une véritable inquiétude. Des amies d’enfance d’Anahid, pâles, tentent de se frayer un chemin vers nous, mais sont bloquées par la masse. Un oncle à la figure bienveillante, Hagop, crie pour qu’on appelle une ambulance, bousculant presque le maître de cérémonie pétrifié.

— Laissez-les respirer, bon sang ! Arrêtez de prendre des photos !

Mais son appel se perd. Le spectacle est trop bon. La chute de la princesse. Le scandale en direct. C’est bien mieux qu’une cérémonie ordinaire.

Soudain, un homme en costume sombre, un des organisateurs de l’hôtel, se fraye un chemin avec autorité, suivi par deux employés avec une chaise. La foule s’écarte enfin, à contrecœur.

— Madame, mademoiselle, s’il vous plaît, par ici. Une pièce privée.

Nous soulevons Anahid, sa robe traînant lourdement sur le sol, souillée par la poussière du tapis et les regards. En la portant, je lève une dernière fois les yeux.

Au fond de la foule, près de la table des cadeaux, je le vois. Levon, un « ami » d’Ara, un de ces requins souriants qui gravitaient autour de lui. Il ne regarde pas Anahid. Il regarde son téléphone, l’écran illuminant son visage où se peint une expression de surprise calculée, puis un léger sourire. Il tapote rapidement un message. Il savait. Ou il se doute. Et il s’en réjouit.

C’est à cet instant que je sais, viscéralement, que la honte ne sera pas seulement intime. Elle sera publique, nourrie, décuplée par les langues qui vont s’agiter, les récits qui vont se déformer, les rires qui vont fuser dans les salons et sur les réseaux. Anahid ne s’est pas seulement effondrée devant moi. Elle s’est effondrée devant un tribunal de regards, certains compatissants, beaucoup plus cruels.

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