LOGINAnahid
Le lendemain matin, le soleil est à peine levé quand Miguel frappe à ma porte. Je l'entends dans mon sommeil, ce bruit léger, presque timide. Trois petits coups, puis un silence, puis trois autres. Il ne veut pas me réveiller brutalement, mais il veut que je sache qu'il est là.
Je me réveille lentement, les yeux collants, la bouche pâteuse. J'ai mal dormi — ou plutôt, j'ai bien dormi, mais Si
Anahid C'est un mercredi après-midi, le jour où Sofia n'a pas école. Miguel est parti à Valence pour un rendez-vous professionnel, Siran fait sa sieste dans son berceau sous l'olivier, et Sofia et moi sommes assises dans le hamac, un livre de contes entre les mains. Enfin, Sofia est assise, moi je suis à moitié allongée, parce que le hamac n'est pas vraiment conçu pour deux personnes et encore moins quand l'une des deux gigote sans arrêt. — Anahid, dit soudain Sofia en refermant le livre sans prévenir. Pourquoi Siran elle a pas le même papa que moi ? La question arrive comme ça, au milieu des princesses et des dragons, sans crier gare. Je m'y attendais un jour ou l'autre, bien sûr. Sofia a sept ans, elle observe tout, elle comprend tout, même ce qu'on ne lui dit pas. Mais je ne pensais pas que ce serait aujourd'hui, dans le hamac, avec Siran qui dort à trois mètres de nous. — C'est une bonne question, ma puc
La question me prend par surprise. Je n'y ai jamais pensé. Mon père était comme ça, un point c'est tout. On ne refait pas le passé, on ne réécrit pas l'histoire avec des si et des peut-être. Mais maintenant que le psy me le demande, je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. — J'aurais aimé qu'il me dise... qu'il m'aimait. Ma voix se brise sur le dernier mot. Je ne l'avais pas prévu. Je ne sens pas les larmes monter, pas vraiment, mais ma gorge est nouée, ma respiration plus courte. — Il ne vous l'a jamais dit ? — Jamais. Pas une seule fois. Même pas le jour de mon mariage avec Sona. Il m'a serré la main, il m'a dit félicitations, et il est parti. — Et votre mère dans tout ça ? — Ma mère... elle m'aimait, j'imagine. À sa manière. Mais elle était effacée, soumise. Elle ne s'opposait jamais à mon père. Elle me disait je t'aime en cachette, le soir, quand il n'était pas là. Comme si c
Je réfléchis. Longtemps. Le silence dans le cabinet est confortable, pas oppressant. — Parce que j'ai passé ma vie à fuir, je finis par dire. J'ai fui mes responsabilités, j'ai fui mes peurs, j'ai fui mes erreurs. Cette lettre, c'est... le contraire de la fuite. C'est un pas vers elle, vers Siran, vers la réalité. Même si elle ne répond jamais, même si elle jette la lettre sans la lire. Moi, j'aurai fait le pas. — Alors envoyez-la, dit mon psy. Mais envoyez-la sans attentes. Pas pour obtenir une réponse, pas pour être pardonné, pas pour soulager votre conscience. Juste pour faire le pas. Ce soir-là, en rentrant du travail, je m'arrête devant la boîte aux lettres au coin de ma rue. Je sors l'enveloppe froissée de ma poche. Je la regarde une dernière fois, cette écriture tremblée, cette adresse incertaine. Et je la glisse dans la fente. Le bruit du papier qui tombe dans le fond métallique résonne dan
Ara Ma sœur m'appelle un mardi soir. C'est rare qu'elle m'appelle. Depuis le scandale du divorce, depuis ma tentative de suicide, depuis que j'ai vendu l'appartement familial et que je vis dans ce deux-pièces minable du quartier de Kentron, ma famille garde ses distances. Ils ne savent pas comment me parler. Moi non plus, je ne sais pas comment leur parler. — Ara, tu vas bien ? — Oui, Nariné. Je vais bien. Qu'est-ce qui se passe ? — Rien, rien. Je t'appelais juste... pour prendre des nouvelles. — À neuf heures du soir, sans prévenir ? Depuis quand tu t'intéresses à mes nouvelles ? Silence. J'entends son hésitation, sa respiration qui s'accélère légèrement. Nariné n'a jamais su mentir, même par omission. — J'ai croisé Arpine au supermarché. Tu sais, la cousine d'Anahid. Enfin, la cousine par alliance, je ne sais plus exactement. — Et alors ?
Je ris à travers mes larmes, et ma mère rit aussi. La conversation se termine sur des promesses de rappels, des je t'embrasse, des prends soin de toi. Quand je raccroche, je reste longuement assise sur la terrasse, le téléphone à la main. La mer scintille au soleil, Siran babille dans son berceau, Miguel est sorti faire des courses avec Sofia. Tout est paisible. Tout est parfait. Et pourtant, je suis troublée. Ara a appelé. Ara avait l'air différent. Les mots de ma mère tournent dans ma tête comme un manège. Je ne l'aime plus. Je ne regrette pas ma décision de le quitter, de refaire ma vie, d'épouser Miguel. Mais il est le père de ma fille. Il existe quelque part, à Erevan, en train de réparer son bateau, et cette pensée n'est plus douloureuse. Elle est juste... présente. La porte s'ouvre, Miguel entre avec un sac de courses et Sofia qui brandit une glace à l'italienne en riant. Il voit tout de suite mon visage, mon trouble, mes yeux encore humides. — Ça ne va pas ? demande-t-il
Anahid Le téléphone sonne trois fois avant que ma mère ne décroche. Je l'imagine dans son petit appartement d'Erevan, près de la place de la République, en train de préparer son café du matin ou d'arroser ses géraniums sur le balcon. Cela fait des semaines que je ne l'ai pas appelée, et je m'en veux un peu. Beaucoup, même. — Allô, ma chérie ? dit sa voix, avec cet accent arménien qui roule les r et qui me ramène instantanément à mon enfance. — Maman. Comment tu vas ? — Bien, bien. Et toi ? Et Siran ? Elle grandit bien ? — Elle grandit trop vite. Elle rampe partout, elle essaie de se mettre debout, elle dit ma-ma et pa-pa. — Pa-pa ? Elle parle de Miguel ? La question est posée avec une neutralité prudente, cette prudence des mères qui ne veulent pas s'immiscer mais qui brûlent de savoir. — Oui, maman. Elle parle de Miguel. Et justement... j'ai quelque chose à t'annoncer. Un silence. J'entends sa respiration, l'eau qui coule dans l'évier, le bruit lointain de la circ
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
Je comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.— C'est parfait, dis
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Anahid Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien n







