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CHAPITRE 4 : LE REGARD

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-18 00:48:58

Il a fait un pas vers moi. Un seul. Lent. Prudent. Comme on s'approche d'un animal sauvage, comme on s'approche d'une chose fragile, comme on s'approche d'un rêve. J'ai reculé. Un seul pas aussi. Il s'est arrêté. Il a souri. Un sourire doux, presque triste, un sourire qui ne demandait rien, qui ne promettait rien, qui se contentait d'exister.

— Je suis désolé. Je ne voulais pas vous effrayer.

Sa voix était grave, calme, posée. Une voix qui ressemblait à ses yeux, claire et profonde à la fois. Une voix qui ne ressemblait pas aux voix des autres hommes, à ces voix trop fortes, trop sûres, trop insistantes. Mais je ne me suis pas laissé attendrir. J'ai resserré ma prise sur le livre, j'ai baissé la tête, et j'ai filé vers la sortie sans un mot, sans un regard, sans une hésitation. Comme une voleuse. Comme une lâche. Comme une fille qui a peur de tout, même de ce qui pourrait la sauver.

Dehors, la lumière grise m'a enveloppée comme un manteau, comme une protection, comme une excuse. J'ai marché vite, très vite, sans me retourner, les yeux fixés sur le pavé, le cœur battant à tout rompre. Le froid de novembre mordait mes joues, mais je ne le sentais pas. Je ne sentais que ce regard posé sur moi, encore, comme une marque, comme une brûlure, comme une promesse. Je ne savais pas encore que ce regard allait changer ma vie. Je ne savais pas encore qu'il s'appelait Leandro. Et je ne savais pas que, derrière lui, il y avait un autre regard, plus sombre, plus froid, qui allait me détruire. Je m'appelle Zaira. J'ai dix-neuf ans. Et je viens de rencontrer le premier homme qui m'ait fait battre le cœur.

Leandro

Je ne crois pas au hasard, je n'y ai jamais cru, on ne m'a jamais appris à y croire. J'ai été élevé dans un monde où tout est calculé, planifié, contrôlé, où chaque rencontre est une opportunité, où chaque sourire est une stratégie, où chaque poignée de main cache un intérêt, où chaque mot est pesé, où chaque geste est mesuré. Le hasard, c'est un luxe que les gens comme moi ne peuvent pas se permettre, une faiblesse qu'on ne peut pas s'autoriser, une illusion qu'on ne peut pas entretenir. Et pourtant, ce jour-là, dans cette petite librairie du Trastevere, le hasard a fait irruption dans ma vie avec une violence inattendue, avec une force que je n'avais pas prévue, avec une douceur que je n'avais pas imaginée. Et il avait le visage d'une jeune fille en manteau sombre.

Je ne l'avais pas remarquée tout de suite. J'étais entré dans la librairie par désœuvrement, pour échapper à un rendez-vous d'affaires qui m'attendait de l'autre côté de la ville, pour fuir quelques minutes le monde des costumes et des cravates, pour respirer un air différent, pour oublier qui j'étais. Les livres étaient vieux, l'air sentait le papier et la poussière, la lumière était tamisée, presque irréelle. Un endroit hors du temps. Un refuge. Je me sentais bien. Presque libre. Presque heureux.

Et puis, je l'ai vue.

Elle était assise par terre, dans le rayon poésie, les jambes repliées, un livre ouvert sur ses genoux, les cheveux attachés en une queue de paresseuse, quelques mèches folles retombant sur son visage. Elle ne faisait pas de bruit. Elle ne bougeait presque pas. Elle lisait. Et il émanait d'elle une présence étrange, magnétique, presque irréelle, une intensité silencieuse qui m'a cloué sur place, qui m'a coupé le souffle, qui m'a arrêté net au milieu du rayon.

Elle portait un manteau noir trop grand pour elle, un jean usé, des chaussures plates. Ses cheveux bruns étaient attachés en une queue de cheval serrée, et quelques mèches folles retombaient sur son visage. Son visage. Mon Dieu. Son visage. Je n'avais jamais vu une telle beauté. Pas une beauté de magazine, non. Une beauté sauvage, brute, sans artifice, sans maquillage, sans filtre. Des yeux sombres, immenses, comme deux gouffres où l'on pourrait se perdre, comme deux nuits sans étoiles, comme deux secrets qu'on voudrait percer. Une bouche pleine, aux lèvres serrées, comme si elle retenait un secret, comme si elle mordait ses mots, comme si elle s'interdisait de parler. Un air farouche, distant, presque hostile. Une aura de mystère et de tristesse, de force et de fragilité.

Elle était belle à en crever. Et elle ne le savait pas.

Je l'ai regardée longtemps. Trop longtemps. Sans pouvoir m'en empêcher. Sans vouloir m'en empêcher. Il y avait dans son attitude quelque chose de farouchement vulnérable, une pudeur sauvage qui m'a bouleversé, une timidité agressive qui m'a intrigué, une peur silencieuse qui m'a touché. Elle ne cherchait pas à plaire. Elle ne cherchait pas à être vue. Elle existait, simplement, avec une force qui m'écrasait, avec une présence qui me submergeait, avec une beauté qui me terrassait.

Quand elle a levé les yeux, mon cœur s'est arrêté. Ses iris noirs ont rencontré les miens, et j'ai senti un choc, une décharge, comme si le monde venait de se rétrécir à l'espace entre elle et moi, comme si le temps s'était suspendu, comme si l'univers entier avait cessé de tourner. Elle a détourné le regard aussitôt, brusquement, comme si elle avait été brûlée. Elle s'est levée. Elle allait fuir. Je le voyais dans la tension de ses épaules, dans ses mains qui tremblaient légèrement, dans sa respiration devenue courte, dans ses yeux qui cherchaient une sortie.

J'ai avancé. Un pas. Juste un.

— Je suis désolé. Je ne voulais pas vous effrayer.

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