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CHAPITRE 5 : LA TRAQUE DU HASARD

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-18 00:50:22

Les mots sont sortis tout seuls, maladroits, ridicules, inutiles. Elle a reculé. Elle a serré un livre contre sa poitrine comme un bouclier. Puis elle est partie. Sans un mot. Sans un regard. Elle a traversé la librairie comme une ombre et elle a disparu.

Je suis resté planté là, au milieu des livres, le cœur battant, les jambes lourdes, la tête vide. J'avais envie de la suivre. J'avais envie de savoir son nom, sa voix, son histoire. Mais je n'ai pas bougé. Je ne voulais pas l'effrayer davantage. Je ne voulais pas être un de ces hommes qui forcent, qui insistent, qui prennent. Alors je l'ai laissée partir.

Pendant deux semaines, je suis revenu dans cette librairie. Tous les jours. À différentes heures. Je faisais semblant de chercher des livres, de lire les quatrièmes de couverture, de m'intéresser aux nouveautés. Mais je cherchais autre chose. Je cherchais une silhouette en manteau noir. Je cherchais un regard sombre. Je cherchais le hasard.

Et puis, un mardi soir, je l'ai revue.

Elle était dehors, devant la vitrine de la librairie, immobile sous la pluie fine, les cheveux mouillés, les épaules serrées, le regard perdu dans les livres exposés. Elle regardait les couvertures sans entrer, comme si elle hésitait, comme si elle avait peur, comme si elle attendait quelque chose ou quelqu'un. Elle semblait encore plus fragile, encore plus belle, encore plus inaccessible. Mon cœur s'est serré. J'ai traversé la rue lentement, les mains dans les poches, le souffle court, le pas hésitant.

Elle m'a vu arriver. Elle s'est raidie.

— Vous encore, a-t-elle murmuré, sans chaleur.

Sa voix. Enfin. Grave, un peu rauque, avec un accent romain mêlé d'ailleurs. Une voix qui m'a traversé comme une lame, qui m'a transpercé comme une flèche, qui m'a marqué comme un fer rouge.

— Je suis désolé, ai-je dit. Je ne voulais pas…

— Vous ne voulez jamais. C'est ce qu'ils disent tous.

Le ton était coupant, froid, hostile. Mais il y avait dans ses yeux une lueur de peur, une fragilité qu'elle ne pouvait pas cacher, une blessure qu'elle ne pouvait pas dissimuler. J'ai levé les mains, paumes ouvertes, en signe de paix.

— Je ne veux rien. Je veux juste vous parler. Deux minutes. Ici, dans la rue, en plein jour.

Elle m'a regardé longtemps. Ses yeux noirs me scrutaient, méfiants, soupçonneux, impitoyables. J'avais l'impression d'être passé au crible, mis à nu, jugé. Puis, elle a haussé les épaules.

— Parlez.

— Comment vous appelez-vous ?

— Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

— Beaucoup.

Elle a eu un petit rire sans joie.

— Je ne suis pas du genre à donner mon nom à des inconnus.

— Je m'appelle Leandro. Je ne suis plus un inconnu.

Elle a serré les lèvres. Elle semblait hésiter, partagée entre l'envie de fuir et la curiosité, entre la peur et l'attirance, entre la raison et l'instinct. Finalement, elle a murmuré :

— Zaira.

Zaira. Ce prénom a résonné en moi comme un poème, comme une musique, comme une prière. Zaira. J'aurais voulu le répéter cent fois, le goûter, le garder, le graver dans ma mémoire. Mais je me suis retenu. J'ai souri.

— Merci, Zaira.

Elle a baissé les yeux.

— Ce n'est pas pour vous faire plaisir. C'est juste pour que vous me laissiez tranquille.

— Je n'ai pas l'intention de vous laisser tranquille.

Elle a relevé la tête, surprise, choquée, presque en colère. J'ai soutenu son regard.

— Je sais que je peux paraître insistant. Mais je ne suis pas dangereux. Je le jure. Je veux juste apprendre à vous connaître.

Elle a reculé d'un pas.

— Pourquoi ?

— Parce que vous ne ressemblez à personne.

Elle a eu une expression étrange, un mélange de colère et de trouble, de peur et de curiosité. Elle a secoué la tête.

— Vous ne me connaissez pas. Vous ne savez rien de moi.

— Justement. C'est ce qui m'attire.

Elle a serré son manteau autour d'elle, comme pour se protéger, comme pour se cacher. La pluie redoublait, mais elle ne bougeait pas. Moi non plus. Nous étions deux statues sous le ciel gris, séparées par des mètres de silence, par des années de méfiance, par des vies que tout opposait.

— Je ne suis pas celle que vous croyez, a-t-elle dit enfin.

— Moi non plus.

Un silence. Long, lourd, chargé de tout ce que nous ne disions pas, de tout ce que nous n'osions pas dire. Puis, sans prévenir, elle a dit :

— Il y a un café au coin de la rue. Demain, à dix-sept heures. Mais ne croyez pas que c'est un rendez-vous.

Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire.

— Bien sûr que non.

Elle est partie sans se retourner, ses pas claquant sur le pavé mouillé, sa silhouette se fondant dans la grisaille de la ville. Je suis resté là, sous la pluie, le cœur battant, un sourire idiot aux lèvres. Je venais de gagner une bataille. La première d'une longue guerre. Je m'appelle Leandro Fabbri. J'ai vingt-cinq ans. Et je viens de rencontrer la femme de ma vie.

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