ログイン— ZairaJe passe devant lui sans le regarder, je pose mon verre sur le comptoir, je commande un autre cocktail, et je sens son regard dans mon dos comme une main posée sur ma nuque. Je ne me retourne pas. C'est la règle. Je ne me retourne pas la première fois, ni la deuxième, ni la troisième ; je le laisse venir, je le laisse croire que c'est lui qui décide, alors que c'est moi qui tiens le fil.Le bar est plein, la musique est trop forte, les lumières sont trop basses, et il y a dans l'air cette odeur de sueur et de parfum qui me donne envie de partir et de rester en même temps ; je pose mes coudes sur le zinc, je regarde les bouteilles alignées derrière le comptoir, et je compte les secondes en faisant tourner mon verre entre mes doigts.Il s'approche au bout de la quatrième fois, il pose son coude sur le zinc à côté du mien, et il commande la même chose que moi, un geste de familiarité qui me fait sourire malgré moi, un geste qu'il croit habile et qui le trahit.
— ZairaJe m'assois sur le rebord de la baignoire, la serviette encore humide autour des cheveux, et je regarde Fiorenza qui se maquille devant le miroir ; elle passe le crayon sur sa paupière, un geste sûr, précis, et je me dis que je n'ai jamais vu personne se concentrer comme elle, avec cette façon qu'elle a de tout faire comme si c'était une question de vie ou de mort ; l'eau chaude coule encore dans la baignoire derrière moi, elle fume, elle embue le miroir par en dessous, et cette buée qui monte lentement me donne envie de parler, de tout dire d'un coup, comme si la vapeur pouvait emporter les mots.— Je vais me venger.Elle ne s'arrête pas, elle ne tourne même pas la tête ; elle continue son trait, elle le prolonge, elle le parfait, et quand elle a fini elle pose le crayon sur le rebord du lavabo avec un petit clic sec qui résonne dans la pièce carrelée.— De qui ?— De lui. De son père. De tout ça.Elle me regarde enfin dans le miroir, ses yeux r
— ZairaIl me coince contre la portière de la voiture, sa main sur ma hanche, son corps contre le mien, et je sens le métal froid dans mon dos, la poignée qui s'enfonce dans mes reins ; il a bu, je le sens à son haleine, à cette façon qu'il a de pencher la tête, de chercher ma bouche sans me regarder.— Arrête.Il n'arrête pas ; il plaque sa bouche sur la mienne, un baiser lourd, maladroit, qui ne demande rien et qui prend, et quelque chose en moi se réveille, une colère ancienne, une colère qui n'a rien à voir avec lui mais qui monte quand même, qui monte et qui trouve sa sortie.Je mords.Il recule d'un coup, sa main vole vers sa lèvre, il jure, il regarde ses doigts, il y a du sang, une goutte rouge qui perle et qui coule le long de son menton.— Tu m'as mordu !— Je t'avais dit d'arrêter.Il essuie sa lèvre du revers de la main, il laisse une traînée rouge sur sa peau, et il me regarde avec une expression que je ne lui connaissais pas, de la surprise, de la colère, et autre chose,
— ZairaLa nuit est longue, je ne dors pas ; je reste allongée sur le dos, les yeux ouverts, à écouter sa respiration dans le noir, ce souffle régulier qui m'énerve, qui me paraît faux, comme s'il faisait semblant de dormir pour éviter la conversation. Je me tourne, je me retourne, les draps s'enroulent autour de mes jambes, et je finis par me lever, par aller dans la cuisine, par m'asseoir sur le carrelage froid, le dos contre le mur, les genoux contre la poitrine.Et si je parlais. L'idée tourne dans ma tête depuis des jours, elle a pris de la consistance, elle est devenue une présence ; et si je parlais, si je disais tout, les comptes, les noms, le carnet, ce que je sais sur son père, sur les affaires, sur les hommes de l'arrière-salle. Je pourrais tout lâcher, d'un coup, comme on renverse un verre, et regarder ce que ça fait.Je me vois le dire, je me vois ouvrir la bouche et laisser sortir les mots, et dans ma tête ça sonne bien, ça sonne juste, ça sonne comme une délivrance ; ma
— ZairaJe le vois avant qu'il me voie ; il est adossé au comptoir du bar, son verre à la main, et il parle à cette fille avec la familiarité de quelqu'un qui la connaît depuis longtemps, qui sait comment elle rit, qui sait comment elle penche la tête quand elle écoute. Il y a dans son attitude une aisance qui me serre la gorge ; il pose le coude sur le zinc, il se penche un peu, il sourit de ce sourire qu'il garde d'habitude pour moi, et je reste plantée à l'entrée, la main encore sur la poignée de la porte, à regarder la scène comme on regarde un accident.Le bar est bruyant, il y a de la musique, des rires, des verres qui s'entrechoquent, et pourtant je n'entends rien, je n'entends que le bruit de mon sang dans mes oreilles, ce bourdonnement qui monte et qui m'isole du reste du monde. Je vois ses lèvres bouger, je vois les lèvres de la fille bouger, je ne sais pas ce qu'ils disent, je ne veux pas savoir, je veux juste comprendre pourquoi il est là, pourquoi il ne m'a pas dit qu'il
— FiorenzaLe cabinet empeste le papier et le cuir neuf ; je fais courir mon doigt sur le rebord de la table en acajou, j'y laisse une trace nette qui luit sous la lampe, et l'avocat ne remarque rien, il est trop occupé à feuilleter le dossier que je lui ai apporté, ses lunettes glissent sur son nez étroit, il les remonte d'un geste mécanique, sans lever les yeux, et ce petit mouvement répété m'agace plus que tout le reste.La pièce est grande, trop grande pour un seul homme, avec des murs couverts d'étagères et des livres reliés qui n'ont probablement jamais été ouverts ; il y a sur la cheminée une photo de famille, une femme et deux enfants qui sourient de ce sourire figé qu'on prend quand on sait qu'on va être photographié, et je me demande combien de temps cette photo est restée là, combien de poussière elle a accumulée, combien de clients l'ont regardée sans la voir.— Ces documents sont solides, dit-il enfin. Mais la provenance compte autant que le contenu.Je croise les jambes,







