LOGINFiorenzaDîner de chasseur. C'est le nom qu'elle me donne, un soir, au téléphone. Dîner de chasseur. Sa voix est bizarre. Tendue. Un peu trop aiguë. Un peu trop rapide. Elle dit qu'Ottaviano l'invite à dîner. Un vrai dîner. Dans un vrai restaurant. Avec des gens. Des gens importants. Des gens qu'il faut voir. Des gens qu'il faut connaître. Elle dit qu'elle ne peut pas refuser. Elle dit qu'il insiste. Elle dit qu'il a dit : c'est un dîner de chasseur. J'entends le mot. Il résonne dans mon crâne comme une balle. Chasseur. Gibier. Elle est le gibier. Il l'emmène à la chasse. Sauf que ce n'est pas elle qui chasse. Je le lui dis. Je le lui dis sans détour. Sans douceur. Avec cette voix que j'ai quand j'ai peur. Cette voix qui grince. Cette voix qui racle.— N'y va pas.— Je peux pas refuser. Il va se fâcher.— Laisse-le se fâcher. Laisse-le. C'est un homme. Pas un dieu. Il peut pas te tuer.— Tu crois ?Le mot me frappe. Je m'arrête. Je ferme les yeux. J
ZairaJ'apprends qu'il me fait suivre. C'est Fiorenza qui me le dit. Un après-midi. Elle arrive chez moi sans prévenir, ce qu'elle ne fait jamais, ce qu'elle ne fait pas, ce qu'elle ne ferait pas si ce n'était pas important. Elle a le souffle court, les joues rouges, le manteau de travers. Elle ferme la porte derrière elle. Elle regarde autour d'elle, comme si quelqu'un pouvait être là, comme si quelqu'un pouvait écouter, comme si les murs eux-mêmes pouvaient rapporter. Elle a vu un homme. Deux fois. Trois fois. Toujours le même. Toujours à la même distance. Une silhouette grise avec une casquette et un téléphone collé à l'oreille. Elle l'a remarqué d'abord devant chez elle, un soir, quand elle est sortie jeter les poubelles. Puis devant la boulangerie, le lendemain matin, quand elle a acheté du pain. Puis en bas de mon immeuble, adossé à une voiture, l'air de rien, l'air d'attendre quelqu'un, l'air de faire partie du décor. Elle a pris une photo avec son téléphone, di
ZairaIl la touche. Un soir, il vient. Sans prévenir, bien sûr. La sonnette, ce ding trop aigu, et moi je crois que c'est Fiorenza, j'ouvre sans regarder, j'ouvre en souriant même, j'ouvre avec cette légèreté qui me vient quand je sais que c'est elle, et c'est lui. Grand. Large. Dans un manteau sombre qui sent le cuir et le tabac froid, un tabac froid qui reste dans l'air longtemps après qu'il est passé, un tabac froid qui imprègne les rideaux, les coussins, les murs. Il entre comme on entre chez soi. Il enlève son manteau. Il le pose sur le dossier du fauteuil. Il regarde autour de lui avec un petit sourire, ce sourire qui ne monte jamais jusqu'aux yeux, ce sourire qui reste sur les lèvres, comme une chose posée là, comme une chose qu'on peut retirer d'un geste.— Tu t'installes bien. C'est bien.— Je m'installe.— Tu as mis des choses à toi. C'est bien. C'est plus chaleureux.Il s'assoit dans le fauteuil. Il prend toute la place, forcément, il est fai
Je reste quand même. Je dors sur la couverture, par terre, dans le salon, à côté du fauteuil. La nuit est longue. Le parquet craque tout seul, comme s'il travaillait, comme s'il respirait, comme s'il avait une vie à lui, une vie souterraine, une vie qui ne me regarde pas. Je regarde le plafond. Les moulures. Les motifs. Je pense au fauteuil. Je pense à la façon dont il est posé, face à la fenêtre, pour que celui qui s'assoit dedans voie le jardin, le beau jardin, le jardin bien taillé, et pour que celui qui est debout derrière voie le dos, la nuque, la soumission. Au matin, Ottaviano appelle. Zaira met le haut-parleur. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour que j'entende. Peut-être pour se sentir moins seule. Peut-être pour me montrer qu'elle n'a pas peur, qu'elle n'a pas besoin de moi, qu'elle peut gérer. Sa voix est douce, trop douce, une voix qu'on réserve aux enfants et aux choses fragiles, une voix que je ne lui connaissais pas, une voix qui me serre la gorge.—
Elle sourit. Un sourire fatigué. Un sourire qui ne monte pas jusqu'aux yeux, mais qui est là quand même.— Tu tiendras. Tu tiendras parce que tu es plus forte que tu crois. Tu tiendras parce que tu es plus forte que lui. Tu tiendras parce que tu es plus forte que moi.— Je suis pas plus forte que toi.— Si. Tu l'es. Tu l'as toujours été. Moi, j'ai juste eu plus de temps pour apprendre à faire semblant.Elle ferme la porte. Je reste seule. Les murs trop blancs. Le parquet qui craque. Le silence de tombeau. Je vais dans la chambre. Je m'allonge sur le lit trop grand. Je regarde le plafond. Les moulures dessinent des motifs que je n'arrive pas à suivre du regard sans avoir le vertige. Je ferme les yeux. Je pense à Fiorenza. Je pense à la façon dont elle a dit tu tiendras. Je pense à la façon dont elle a dit tu es plus forte que lui. Et dans ma poitrine, la mauvaise herbe pousse. La racine s'enfonce. L'obstination monte. Je ne serai plus jamais une victime. Je me le
Elle me regarde. Ses yeux sont deux fentes, comme toujours, mais il y a quelque chose de plus dedans, quelque chose de tendre et de triste en même temps, quelque chose qu'elle ne dit pas, qu'elle garde pour elle, qu'elle gardera peut-être toujours.— Vide, c'est bien. Vide, c'est à toi.Elle dévisse le bouchon, verse le vin. Le glouglou du liquide dans les verres, ce bruit simple, presque ridicule, remplit la pièce, rebondit sur les murs trop blancs, sur le parquet trop lisse, sur le marbre trop froid. On boit debout, dans la cuisine, adossées au marbre. Le vin est âpre, un peu trop tannique, mais il descend bien. Il réchauffe un peu. Pas beaucoup. Juste assez pour qu'on ne se sente pas complètement mortes.— Tu as vu la chambre ? elle demande.— Oui.— Elle est comment ?— Grande. Trop grande. Le lit est trop grand aussi.— Un lit trop grand, c'est pas un problème.— Si. Quand on est seule dedans.Elle ne répond pas. Elle boit une gorgée. El







