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Chapitre 3:

last update Tanggal publikasi: 2026-02-22 18:04:18

Elios 

L'attente

Les heures passent, lourdes, collantes. Je vais à l'université pour tenter de penser à autre chose, pour me convaincre que je suis ridicule, que tout va bien, que mes parents reviendront dans trois jours avec du vin et des écharpes tissées à la main.

Mathis me retrouve près de l'auditorium, adossé au mur comme d'habitude, mais son sourire s'efface quand il me voit.

– T'as une tête de mec qui a mal dormi. Non, pire. T'as une tête de mec qui a vu un fantôme.

– Ils sont partis ce matin… Je sais pas. J'ai l'estomac noué. Comme si quelque chose n'allait pas.

– Tu veux qu'on fasse un truc ce soir ? Pizza, film, conneries ? On peut même regarder ce film pourri que t'aimes, celui avec les explosions débiles.

– Ouais, peut-être.

Théo nous rejoint peu après, ses pas silencieux sur le sol, son regard qui fouille le mien sans permission. Il m'observe sans un mot, longtemps, trop longtemps.

– Quelque chose cloche chez toi. C'est pas dans ta tête, c'est dans tes épaules. La façon dont tu te tiens. Comme si tu portais déjà quelque chose de trop lourd.

– Je sais… Mais je ne trouve pas les mots.

Mon esprit est ailleurs, très loin, sur une route que je ne connais pas, dans une voiture que je n'ai jamais conduite. Comme si, sans le savoir, une partie de moi s'était déjà éteinte, avait déjà lâché prise.

Le crépuscule

Le crépuscule frappe trop tôt, comme un voleur. Le soir, je rentre seul. La maison m'accueille avec son silence habituel, mais aujourd'hui ce silence est différent. Il attend quelque chose. Il retient son souffle.

J'allume la lumière du salon. Tout semble paisible. Trop paisible. Les fauteuils vides. La table sans assiettes. L'absence qui commence déjà à creuser ses galeries.

Puis le téléphone sonne.

Un bruit strident qui déchire le calme. Un numéro inconnu sur l'écran. Je décroche sans penser, machinalement, comme on répond à n'importe quel appel.

– Allô ?

– Monsieur Elios Simon ?

– Oui… c'est moi.

Un silence au bout du fil. Un souffle. Une hésitation qui dure une éternité.

– Ici le commandant Diala, de la brigade routière de Kangalé. Vos parents… ils…

Mon estomac se noue. Mes jambes tremblent. Je m'assois sans m'en rendre compte, ou peut-être que je tombe, je ne sais plus.

– Quoi ?... Parlez. Dites-moi.

– Leur véhicule a été percuté par un camion-citerne ce matin, sur la route de l'Est. La voiture a pris feu immédiatement. Elle a explosé. Nous n'avons retrouvé que des débris. Je suis… profondément désolé.

Le monde s'arrête.

Pas de ralenti. Pas de musique dramatique. Juste le vide. Un silence absolu qui avale tout, les mots, l'air, la lumière, le sol sous mes pieds.

Un cri monte dans ma gorge mais rien ne sort. Rien. Le téléphone glisse de ma main, tombe sur le carrelage avec un bruit sourd. Et moi, je tombe avec lui. Je m'effondre sur le sol froid, les genoux contre la poitrine, les bras autour de ma tête.

Je ne sais pas combien de temps je hurle. Combien de fois je frappe les murs. Combien de larmes inondent le carrelage froid. Je deviens un vide ambulant. Un souffle sans voix. Un cœur sans rythme.

Je monte dans leur chambre. Le lit est encore défait, les draps froissés comme s'ils venaient de se lever. Leur odeur flotte encore sur les oreillers, ce mélange de Simon et de Noémie, de savon et de crème, de café et de peau chaude.

Je prends leur photo sur la table de nuit, celle où ils sourient, jeunes, amoureux, devant la mer. Je la serre contre moi. Je me recroqueville sur le sol, comme un enfant, comme le petit garçon qu'ils ont élevé, aimé, protégé.

Et je murmure dans le silence.

– Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi eux ?

Mais le silence ne me répond jamais. Il reste là, immense, indifférent, vide.

L'enterrement : Le silence le plus lourd

Trois jours plus tard.

Des visages flous défilent devant moi, des bouches qui murmurent des mots que je n'entends pas. Des prières mécaniques. Des fleurs sans odeur. Des regards de pitié que je sens sur ma peau comme des brûlures.

Je veux hurler, gifler le ciel, arracher la terre avec mes ongles pour les reprendre. Je veux creuser, fouiller, descendre jusqu'à eux. Mais je reste là, droit, vide, absent. Un pantin. Une coquille.

Mathis pose sa main sur mon épaule, sa chaleur qui traverse le tissu.

– Tu n'es pas seul.

Théo se tient à côté de lui, les yeux humides, la voix brisée.

– Tu as encore nous. Pour toujours. Quoi qu'il arrive.

Mais rien ne remplit ce gouffre. Rien ne comble ce trou béant dans ma poitrine. Le monde a changé de texture. Plus rien n'est réel. Plus rien n'a d'importance.

Et maintenant ?

La maison est vide. Le réfrigérateur aussi. Personne ne dit "bonjour" le matin. Personne ne rentre le soir en claquant la porte. Personne ne m'attend nulle part.

Je parle aux murs. Je leur raconte ma journée, mes pensées, mes silences. Ils ne répondent pas, mais au moins ils écoutent.

Je dors sans rêve, ou peut-être que je rêve sans m'en souvenir, un noir absolu qui engloutit tout.

Je mange sans goût, des choses sans nom, juste pour ne pas mourir, juste parce que le corps a besoin de survivre même quand l'âme a déjà lâché.

Et je me demande, chaque soir, en regardant le plafond.

Est-ce que je peux encore aimer après ça ? Est-ce qu'il reste quelque chose à aimer, quelque part, dans ce qui me reste de cœur ?

Le Poids des Jours Sans Eux

Elios

Trois semaines ont passé. Mais dans ma tête, c'est encore ce matin-là. Celui où ils ont pris la route en souriant, celui où j'ai regardé leur voiture disparaître au bout de la rue sans savoir que je ne les reverrais jamais.

La maison est devenue un tombeau. Les rideaux restent ouverts parce que je n'ai pas la force de les fermer, mais la lumière refuse d'entrer, comme si elle aussi respectait mon deuil, comme si le soleil savait qu'il n'avait plus rien à faire ici. Tout est figé dans l'instant de leur départ. Le salon avec leurs magazines. La cuisine avec l'éponge encore humide. Leur chambre avec le lit défait que je n'ose pas toucher.

Leur parfum flotte encore dans l'air, cette odeur de Noémie mêlée à celle de Simon, un mélange de lavande et de tabac froid, de crème pour les mains et de peau chauffée par le soleil. Parfois je ferme les yeux et je respire profondément, et pendant une seconde, une seule, j'arrive à croire qu'ils sont juste dans la pièce à côté.

J'évite les miroirs. J'ai peur de ce que je pourrais y voir. Pas mon visage, non. Ce qui habite mes yeux. Le vide. L'absence. L'orphelin à l'âme éclatée que je suis devenu sans prévenir.

L'université ? Quelle blague. Je n'y vais plus. À quoi bon ? À quoi bon apprendre, construire, avancer, quand tout ce pour quoi je voulais réussir a disparu en une seconde sur une route que je ne connais même pas ? Je reste dans cette maison comme un prisonnier volontaire, comme si m'en éloigner signifiait les abandonner définitivement.

Le monde me semble si loin maintenant. Une émission de télévision qu'on regarde sans le son. Des gens qui bougent, qui parlent, qui vivent, mais plus rien ne me concerne. Plus rien ne m'atteint.

Mathis m'envoie des messages tous les jours. Des messages longs, des messages courts, des blagues pour me faire sourire, des insultes pour me faire réagir, des silences juste pour me dire qu'il pense à moi. Je les lis tous. Je n'en réponds aucun.

Théo passe souvent. Je l'entends arriver, ses pas sur le palier, son souffle derrière la porte. Il ne frappe pas toujours. Parfois il reste là, assis dans le couloir, sans rien dire, juste pour être près. Juste pour que je sache que je ne suis pas complètement seul.

– Tu n'es pas seul, Elios, dit Théo derrière la porte, sa voix étouffée par le bois.

– Sors de là, tu vas t'étouffer dans ta propre douleur, ajoute Mathis quand il l'accompagne.

Mais je ne réponds pas. Je reste là, recroquevillé sur le canapé, à regarder le mur sans le voir. Je n'ai pas la force de faire semblant. Pas la force de sourire, pas la force de parler, pas la force d'expliquer l'inexplicable. Juste survivre. Et survivre, c'est déjà trop. Respirer, c'est déjà un combat.

Le poids des souvenirs

Le pire, dans tout ça, ce n'est pas l'absence. Non. Le pire, c'est tout ce qu'ils ont laissé derrière eux. Les traces. Les preuves qu'ils ont existé, qu'ils ont vécu, qu'ils ont aimé.

Le carnet de recettes de Noémie, ouvert à la page du gâteau au chocolat qu'elle faisait pour mes anniversaires, avec ses annotations en pattes de mouche : "moins de sucre pour Simon", "plus de lait pour Elios".

La montre de Simon, encore posée sur la table de nuit, son bracelet en cuir usé par les années, arrêtée sur l'heure de leur départ parce que je n'ai pas eu le courage de la remonter.

Les deux tasses vides sur l'évier, celle de Noémie avec ses fleurs fêlées, celle de Simon avec son ours mal dessiné que je lui avais offert à huit ans. Le café a séché au fond, formant une croûte sombre que je n'arrive pas à nettoyer.

Et leurs voix. Oh mon Dieu, leurs voix.

Parfois, je les entends. Dans ma tête. Dans le souffle du vent. Dans les craquements de la maison la nuit. Des bribes de phrases, des éclats de rire, des mots d'amour ordinaires qui résonnent comme des coups de poignard.

– Elios, lève-toi, tu vas être en retard.

– Viens goûter ça, mon cœur, tu vas adorer.

– Je suis fier de toi, mon fils. Tellement fier.

Et je pleure. Encore. Toujours. Des nuits entières à pleurer, des sanglots qui secouent tout mon corps, des gémissements étouffés dans un oreiller trempé de larmes et de morve. Je pleure jusqu'à n'avoir plus d'eau dans le corps, jusqu'à ce que la douleur devienne une fatigue, jusqu'à ce que l'épuisement m'emporte dans un sommeil sans rêves.

Un soir au bord du gouffre

Ce soir-là, il pleuvait. Une pluie drue, violente, qui cognait contre les carreaux comme pour demander à entrer. Je me suis assis sous la douche, tout habillé, parce que je n'avais même plus la force d'enlever mes vêtements. L'eau chaude sur mon crâne, sur mes épaules, sur mon dos. Les bras autour de mes genoux, le front posé sur mes bras. Le cœur dans le caniveau, à dériver lentement vers l'égout.

Et j'ai pensé à tout arrêter.

Vraiment. Sérieusement. Pour de bon.

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