LOGINThéo ramasse un brin d'herbe et le tourne entre ses doigts. Il réfléchit toujours avant de parler, comme s'il pesait chaque mot.
– Moi ? Je regarde les nuages. Je veux ma propre boîte. Voyager, investir, construire quelque chose qui compte. Et une maison avec une grande cuisine pour mes parents. Pour qu'ils vieillissent là où il fait bon vivre.
– Moi je veux une famille, murmure Théo sans me regarder. Un jardin. Et beaucoup de silence.
Mathis tourne la tête vers lui.
– Et l'amour ? me lance-t-il avec un regard complice, un sourire en coin. T'en dis quoi, Elios ?
Je souris. Mais pas un sourire de façade. Un vrai, un de ceux qui viennent du ventre.
– Ça viendra. Peut-être quand je ne chercherai plus. Peut-être quand quelqu'un me fera me sentir vivant, juste par sa présence. Sans effort. Sans combat. Juste en étant là.
Un silence s'installe. Pas un silence gênant, non. Un silence habité, profond, comme un souffle invisible qui passe entre trois âmes qui s'aiment sans toujours savoir comment le dire. Et dans ce silence, je sens quelque chose. Une intuition. Comme si la vie me chuchotait que tout cela est précieux, que tout cela est éphémère, que tout cela va bientôt basculer.
Mais je chasse cette pensée. On chasse toujours les mauvaises pensées. C'est plus facile que d'y faire face.
Le soir, en rentrant, mes parents m'attendent sur la terrasse. Je ne m'y attends pas. Le ciel est zébré de rose et d'or, un coucher de soleil comme on en voit dans les tableaux, ceux qui donnent envie de croire que la beauté existe vraiment. La table est dressée avec des bougies, de la vaisselle qu'on ne sort que pour les grandes occasions. Mon père a mis de la musique douce, du jazz, celle que ma mère aime danser quand elle croit que personne ne la regarde. Et ma mère, Noémie, porte cette robe qu'elle réserve pour les grands dîners, bleue, avec des fleurs brodées sur les épaules.
– Surprise, mon fils, s'avance mon père, les bras ouverts. Ce soir, on fête ton diplôme. Comme il se doit.
– Vous êtes incroyables, dis-je, la voix tremblante. Vraiment. Je ne mérite pas tout ça.
– Tu l'es aussi. Ma mère pose ses mains sur mes joues. Tu nous rends fiers chaque jour. Chaque putain de jour, Elios.
Nous mangeons. Nous rions. Nous dansons, tous les trois, sur cette terrasse qui donne sur le quartier, sous ce ciel qui s'éteint doucement pour laisser place aux étoiles. Et à un moment, mon père lève son verre. La lumière des bougies danse dans ses yeux.
– À toi, Elios. Que la vie te donne le bonheur, mais surtout… Il marque une pause. Qu'elle t'apprenne à aimer vraiment. Pas à moitié. Pas par peur. Vraiment. Jusqu'à en brûler.
– Et à ne jamais perdre ton cœur, ajoute ma mère, la voix plus douce, plus fragile.
Je les regarde. Longtemps. Assez longtemps pour graver chaque détail : la ride au coin de l'œil de mon père, la manière dont ma mère mord sa lèvre inférieure quand elle est émue, la façon dont leurs mains se touchent sur la table, complices après tant d'années.
Et une pensée fugace me traverse. Une pensée que je chasse aussitôt, comme on chasse une mouche importune.
Et si tout ça disparaissait un jour ?
Non. Pas possible. Pas eux. Pas nous.
Dans le silence de la nuit, je monte dans ma chambre. Je m'allonge sur mon lit, les yeux ouverts, le cœur plein à craquer. Je repense à Mathis, à ses blagues, à son amitié sans condition. Je repense à Théo, à sa main qui a frôlé la mienne en partant, à son regard qui en dit long sans rien dire. Je repense à mes parents, à leur amour si grand qu'il peut tout contenir.
Je m'endors avec un sourire. Et dans ce demi-sommeil, juste avant de basculer dans l'inconscience, une image surgit. Floue. Étrange. Une silhouette que je ne connais pas encore, une main tendue dans l'obscurité, une voix qui dit mon nom.
Je ne sais pas encore que c'est un rêve prémonitoire.
Je ne sais pas encore que tout va brûler.
Le Jour où le Monde s'est Tait
Elios
Le matin se lève comme tous les autres, mais je ne sais pas encore que ce sera le dernier matin de mon ancienne vie. Je ne sais pas encore que dans quelques heures, le mot "avant" n'aura plus aucun sens, que je passerai ma vie à regarder derrière moi sans jamais pouvoir revenir.
Un matin presque parfait. Noémie tourne dans la cuisine, ses cheveux attachés en un chignon négligé, un châle rose sur les épaules, celui qu'elle met quand elle veut se sentir belle sans faire d'effort. La lumière entre par la fenêtre et dessine des ombres douces sur le carrelage.
– Tu veux du miel ou de la confiture aujourd'hui ? me demande-t-elle sans se retourner, sa main qui tient déjà la cuillère en bois.
– Surprise-moi, dis-je en souriant, installé à ma place habituelle, celle d'où je peux tout voir.
Simon est assis à la table, penché sur ses chaussures qu'il lace avec une lenteur délibérée, comme s'il voulait retenir chaque seconde de ce moment. Il relève la tête et ses yeux croisent les miens.
– Trois jours, mon fils. Juste trois jours pour cette conférence. Et on revient. Je te ramènerai ce vin du village que tu aimes tant, celui du vieux pichet en terre cuite.
– Et moi, je te ramènerai une écharpe tissée à la main, ajoute Noémie en déposant une assiette devant moi. J'ai vu les couleurs là-bas la dernière fois, des rouges profonds, des ocres qui te rappelleront les couchers de soleil d'ici.
Je les regarde avec une tendresse étrange, un poids inconnu qui s'installe dans ma poitrine sans que je puisse l'expliquer. Quelque chose en moi refuse déjà de les laisser partir, une voix silencieuse qui supplie sans que je l'entende vraiment.
– Vous n'êtes pas obligés d'y aller, vous savez. La conférence, elle peut attendre. Rien ne vous force.
Simon pose sa main sur mon avant-bras, sa peau chaude contre la mienne.
– Oh si. Ta mère a besoin d'air. Et moi… j'ai besoin de marcher un peu, de sentir autre chose que le bitume de la ville.
Ils sourient. Mais leurs sourires, ce jour-là, me font mal. Une douleur sourde, diffuse, que je ne comprends pas. Comme si mon corps savait déjà ce que mon esprit refuse d'envisager.
Le départ
La voiture est chargée, le coffre ouvert comme une bouche prête à avaler mes parents. Noémie me prend dans ses bras, longtemps, trop longtemps. Son corps contre le mien, sa tête qui repose sur mon épaule, son parfum de lavande et de pain chaud.
– Sois sage. Ne dors pas trop tard. Et mange, d'accord ? Pas que des pâtes, hein ? Je connais tes habitudes de célibataire.
– Toujours, maman. Je te promets.
Simon me serre contre lui, fort, plus fort que d'habitude. Ses bras autour de moi comme une dernière forteresse.
– Je t'aime, mon fils.
– Je vous aime aussi… Tellement.
Je les regarde s'éloigner. La voiture qui tourne au bout de la rue, le bruit du moteur qui s'évanouit, le silence qui retombe comme un couvercle. Et mon cœur se serre d'une manière que je ne connais pas. Une douleur aiguë, froide, irrationnelle. Une crampe dans la poitrine qui me plie en deux sans raison.
Le Murmure d'un Vent NouveauEliosLe soleil brille, mais je ne le vois plus. Il pourrait brûler le ciel, embraser l'horizon, mettre le monde entier en flammes… j'aurais froid pareil. Le froid est en moi maintenant. Il a élu domicile dans mes os, dans mon sang, dans cette chose qui battait autrefois dans ma poitrine et qu'on appelait un cœur.Les jours s'effacent les uns après les autres, comme des condamnés qui marchent vers l'échafaud. Je vis dans un brouillard épais, un marécage de fatigue, de peine et d'indifférence où chaque pas demande un effort surhumain. Je ne compte plus les jours. Ils passent comme les grains de sable entre les doigts d'un mort, sans signification, sans poids, sans réalité.Je traîne. Je flotte. Je ne suis plus Elios, je suis l'absence d'Elios. Une enveloppe qui marche, qui respire par automatisme, qui ouvre les yeux chaque matin avec la même question : pourquoi ?La maison est devenue un sanctuaire brisé. Un musée funèbre où chaque objet raconte une histoir
Elios L'attenteLes heures passent, lourdes, collantes. Je vais à l'université pour tenter de penser à autre chose, pour me convaincre que je suis ridicule, que tout va bien, que mes parents reviendront dans trois jours avec du vin et des écharpes tissées à la main.Mathis me retrouve près de l'auditorium, adossé au mur comme d'habitude, mais son sourire s'efface quand il me voit.– T'as une tête de mec qui a mal dormi. Non, pire. T'as une tête de mec qui a vu un fantôme.– Ils sont partis ce matin… Je sais pas. J'ai l'estomac noué. Comme si quelque chose n'allait pas.– Tu veux qu'on fasse un truc ce soir ? Pizza, film, conneries ? On peut même regarder ce film pourri que t'aimes, celui avec les explosions débiles.– Ouais, peut-être.Théo nous rejoint peu après, ses pas silencieux sur le sol, son regard qui fouille le mien sans permission. Il m'observe sans un mot, longtemps, trop longtemps.– Quelque chose cloche chez toi. C'est pas dans ta tête, c'est dans tes épaules. La façon d
Théo ramasse un brin d'herbe et le tourne entre ses doigts. Il réfléchit toujours avant de parler, comme s'il pesait chaque mot.– Moi ? Je regarde les nuages. Je veux ma propre boîte. Voyager, investir, construire quelque chose qui compte. Et une maison avec une grande cuisine pour mes parents. Pour qu'ils vieillissent là où il fait bon vivre.– Moi je veux une famille, murmure Théo sans me regarder. Un jardin. Et beaucoup de silence.Mathis tourne la tête vers lui.– Et l'amour ? me lance-t-il avec un regard complice, un sourire en coin. T'en dis quoi, Elios ?Je souris. Mais pas un sourire de façade. Un vrai, un de ceux qui viennent du ventre.– Ça viendra. Peut-être quand je ne chercherai plus. Peut-être quand quelqu'un me fera me sentir vivant, juste par sa présence. Sans effort. Sans combat. Juste en étant là.Un silence s'installe. Pas un silence gênant, non. Un silence habité, profond, comme un souffle invisible qui passe entre trois âmes qui s'aiment sans toujours savoir comm
Le Dernier Matin du MondeEliosOn dit que les souvenirs les plus précieux s'impriment comme la lumière sur la peau : le rayon de soleil qui caresse la joue au réveil, l'odeur du café qui traverse la maison, le froissement d'un rideau qui danse avec le vent du matin.Ce matin-là, tout est parfait. D'une perfection fragile, de celle qu'on ne reconnaît qu'après l'avoir perdue.Je m'appelle Elios. J'ai vingt-trois ans, un diplôme tout neuf en poche, et des parents qui m'aiment comme on aime quand on sait que l'essentiel n'est pas dans ce qu'on possède mais dans ce qu'on donne. Mon père s'appelle Simon, ma mère Noémie. Ils sont modestes, simples, et pourtant ils m'ont offert le plus grand des luxes : grandir dans la certitude d'être aimé.Ce matin-là, le monde a encore ses couleurs. Je ne sais pas encore que certains matins sont des adieux déguisés.La voix de ma mère glisse sous ma couverture comme une caresse.– Debout, mon soleil, murmure-t-elle en posant sa main sur ma joue, douc
Elle s'est approchée, lentement, ses talons faisant un bruit sourd sur le parquet ancien. Elle s'est arrêtée près de ma table, a penché légèrement la tête pour lire le titre du livre que je tenais sans le voir.– Tu lis Les Égarés du Silence ?Sa voix était une caresse. Grave. Lente. Sensuelle sans effort, comme si chaque mot était choisi, pesé, offert.Je suis resté figé quelques secondes, le temps que son regard plonge dans le mien, que sa présence m'engloutisse tout entier. Puis j'ai baissé les yeux sur la couverture. C'était bien le titre. Je ne l'avais même pas vu.– Euh… non. Je l'ai pris au hasard. Je crois que je cherchais quelque chose… ou quelqu'un.Elle a souri.Un sourire lent, profond, qui partait de ses yeux avant d'atteindre ses lèvres. Pas moqueur. Pas condescendant. Juste... curieux. Sincère. Intrigué.– Et tu penses l'avoir trouvé ?Je l'ai regardée. Longuement. Assez longtemps pour graver chaque détail : la courbe de ses sourcils, la lumière dans ses yeux, la manièr
La Librairie des Âmes PerduesEliosJe n'avais pas prévu de sortir ce jour-là. Je n'en avais pas l'envie, ni même la force. Depuis que Simon et Noémie ont disparu, mon quotidien est devenu un enchaînement de silences lourds, de gestes automatiques, d'ombres qui traversent les pièces sans laisser de trace. Je vis comme un fantôme dans une maison qui fut la leur, entouré de leurs objets, de leurs odeurs, de leurs absences.Mais parfois, le destin n'attend pas qu'on l'invite. Il entre sans frapper. Il vous bouscule doucement d'abord, comme pour vous préparer, puis brutalement, sans prévenir. Il vous pousse dehors, vers l'inconnu. Vers l'inattendu.Ce matin-là, il était dix heures douze. Le soleil traversait les volets avec une douceur insistante, presque provocante. Comme s'il me disait : sors, Elios. Il y a quelque chose dehors. Quelqu'un.J'ai regardé mon plafond pendant de longues minutes, vidé de sens, les yeux perdus dans cette blancheur indifférente qui refuse de répondre à mes que







