LOGINElios :
Je n'avais pas prévu de sortir ce jour-là. Je n'en avais pas l'envie, ni même la force.
Depuis la disparition de mes parents, Simon et Néomie, mon quotidien était devenu un enchaînement de silences lourds, de gestes automatiques, d'ombres qui passaient sans jamais me toucher vraiment. Le temps s'était figé quelque part entre leur départ et maintenant, et moi, je flottais dans cet entre-deux, sans ancre, sans direction.
Mais parfois, le destin n'attend pas qu'on l'invite.
Il entre sans frapper. Il vous bouscule doucement. Puis brutalement. Il vous pousse dehors, vers l'inconnu. Vers l'inattendu. Vers ce que vous n'osiez même plus espérer.
Ce matin-là, il était 10h12.
Le soleil traversait les volets avec une douceur insistante, presque obstinée. Comme s'il me murmurait quelque chose que je ne voulais pas encore entendre : Sors. Il y a quelque chose dehors. Quelqu'un.
J'ai regardé mon plafond, ce plafond blanc et vide, vidé de sens comme tout le reste. Puis j'ai levé le bras, attrapé un t-shirt froissé posé en boule sur la chaise. Je me suis habillé sans réfléchir. Pas pour plaire. Pas pour voir. Juste pour respirer autre chose que les souvenirs imprimés dans les murs de mon salon.
Je suis sorti. Sans téléphone. Sans sac. Juste moi, et cette sensation étrange dans le ventre, comme un frisson qui n'a pas encore trouvé sa raison d'être.
Mes pas m'ont guidé seuls. Pas de direction. Pas de plan. Je me laissais porter par le bruit de mes chaussures sur le pavé, le souffle tiède du vent sur mes joues, les visages que je croisais sans vraiment voir.
Et soudain. une ruelle.
Discrète. Vieille. Silencieuse comme un secret gardé depuis des siècles.
Un petit panneau en fer forgé, à demi effacé par les années, indiquait en lettres élégantes :
« Librairie des Âmes Perdues »
Je ne sais pas pourquoi j'y suis entré. Peut-être parce que moi aussi, j'en étais une. Une âme perdue, cherchant sans savoir quoi.
L'odeur m'a saisi dès le seuil franchi.
Une odeur unique, envoûtante, impossible à oublier : le cuir des vieux livres, la poussière dorée des souvenirs endormis, le parfum de l'encre oubliée depuis longtemps. C'était l'odeur du temps suspendu.
Le lieu semblait hors du monde. Des rayonnages montaient jusqu'au plafond, chargés de volumes aux dos usés. Des recoins à peine éclairés invitaient à disparaître. Une vieille mélodie jazz flottait faiblement dans l'air, comme une voix qui chuchote dans une langue qu'on comprend sans l'avoir jamais apprise.
Je me suis assis. Dans un coin discret, loin de la vitrine, loin du monde. J'ai attrapé un livre au hasard, sans regarder le titre. Mes doigts ont effleuré la couverture. Et j'ai fermé les yeux.
Je ne lisais pas vraiment. Je fuyais. Je respirais autrement.
Et puis. Elle est entrée.
Je l'ai sentie avant de la voir. Comme un changement imperceptible dans l'atmosphère. Une vibration. Un souffle différent, plus chaud, plus dense, portant avec lui quelque chose d'indéfinissable.
Quand j'ai levé les yeux, elle était là. Debout, à quelques mètres.
Immobile.
Magnifique.
Pas uniquement par son physique, bien qu'il était d'une beauté rare et dérangeante. Mais par ce quelque chose qu'elle dégageait, une assurance tranquille, une grâce discrète, une intensité qui semblait contenir un monde entier.
Son regard parcourait les étagères avec une curiosité lente, appliquée. Mais moi, je ne regardais qu'elle.
Des cheveux courts, sombres, parfaitement coiffés. Une peau claire, lumineuse, presque chaude sous la lumière tamisée. Un costume sobre, élégant, qui ne criait pas la richesse mais chuchotait le goût, le raffinement, quelque chose d'inné et d'inimitable.
Et ce parfum.
Mon Dieu.
Un mélange de bois, de musc et d'un fond ambré que je n'arrivais pas à nommer. C'était elle. Je ne savais pas encore son prénom. Mais je savais déjà ce qu'elle représentait :
Elle était le bouleversement que je n'attendais plus.
Soudain, ses yeux ont croisé les miens.
Un choc. Doux. Brutal. Comme un éclair silencieux au milieu d'une nuit calme.
Elle m'a vraiment regardé. Pas comme on regarde un inconnu. Comme on reconnaît quelqu'un. Et moi, j'ai oublié de respirer.
— « Tu lis Les Égarés du Silence ? »
Sa voix était une caresse. Grave. Lente. Sensuelle sans effort, sans calcul.
Je suis resté quelques secondes figé, puis j'ai baissé les yeux sur la couverture entre mes mains. C'était bien le titre.
— « Euh… non. Je l'ai pris au hasard. Je crois que je cherchais quelque chose ou quelqu'un. »
Elle a souri.
Un sourire lent, profond. Pas moqueur. Pas condescendant. Juste curieux. Sincère. Un sourire qui semblait avoir tout son temps.
— « Et tu penses l'avoir trouvé ? »
Je l'ai regardée. Longuement. Et j'ai répondu d'une voix un peu plus basse, plus nue :
— « Peut-être que oui. Peut-être… maintenant. »
Je ne savais pas d'où elle venait. Ni pourquoi elle avait franchi la porte à ce moment précis. Mais quelque chose venait de commencer, une pulsion lente, profonde, un courant invisible qui m'attirait vers elle comme une marée qu'on ne peut pas combattre.
Elle se tenait debout, tout près maintenant. Ses yeux clairs plongeaient dans les miens avec une intensité presque brûlante. Pas besoin de sourire pour me désarmer. Son regard suffisait.
— « Je peux ? »
Elle désignait la chaise en face de moi.
— « Bien sûr… » dis-je, presque en chuchotant.
Elle s'assit. Ses mouvements étaient précis, lents, mesurés. Une élégance naturelle, une sensualité non travaillée mais évidente, comme quelque chose qu'on ne peut ni apprendre, ni feindre. Ses jambes croisées, sa main fine posée sur la table, son parfum flottant dans l'air comme un secret partagé.
Elle m'observait. Pas comme un inconnu. Comme quelqu'un qui voyait à travers moi.
— « Tu viens souvent ici ? »
Elle n'a pas attendu ma réponse.
— « Et pourtant, tu as choisi le bon endroit. Ce lieu attire ceux qui portent quelque chose de lourd. Ceux qui cherchent. »
J'ai baissé les yeux. Elle ne pouvait pas savoir. Ou peut-être que si.
— « Et toi ? Tu es venue chercher quoi ? »
Elle m'a offert un sourire, doux, mystérieux, légèrement coupable.
— « Toi, peut-être. »
Mon cœur a manqué un battement.
J'ai senti une chaleur monter le long de mon cou, se poser dans ma poitrine, envahir mon ventre. Je n'étais pas du genre à rougir, encore moins à perdre mes moyens devant quelqu'un. Mais elle déjouait toutes mes défenses comme si elles n'avaient jamais existé.
Un silence s'installa. Pas gênant. Un silence plein, chargé, comme si nos respirations seules suffisaient à se comprendre. Elle effleura un livre posé près de ma main. Nos doigts se frôlèrent. Juste un instant.
Mais ce contact était comme une étincelle nue sur une peau trempée.
— « Tu trembles, Elios. »
Sa voix était plus basse. Plus chaude. Presque intime.
Je l'ai regardée, incapable de fuir, incapable de mentir.
— « Je crois que je ne sais plus comment gérer, ce que je ressens là. »
— « Et qu'est-ce que tu ressens ? »
Je l'ai fixée, les yeux ouverts sur quelque chose que je n'avais pas touché depuis longtemps. Et j'ai murmuré, presque sans voix :
— « Que je suis en train de te désirer, sans même te connaître. »
Elle s'est penchée légèrement. Ses lèvres n'étaient plus qu'à quelques centimètres des miennes. Ses yeux pénétraient jusqu'au fond de moi, jusqu'à ces endroits que j'avais fermés à clé depuis des mois.
— « Le désir n'attend pas de connaître. Il devine. »
Ce qu'il s'est passé ensuite n'est pas un baiser. Mais c'était pire. Ou mieux.
Ses doigts ont glissé le long de ma main. Lentement. Comme si elle voulait apprendre ma peau par cœur, tracer une cartographie de ce que j'étais. Elle n'a pas bougé plus que ça.
Mais ce frôlement ,valait tous les baisers du monde.
J'ai fermé les yeux. Respiré son parfum. Écouté le battement de mon cœur s'accélérer sans que je puisse rien y faire. Quand je les ai rouverts, elle me fixait toujours.
— « Tu es encore plus vivant que tu ne le crois, Elios. »
— « Tu fais fondre un mur en moi, dont j'avais oublié l'existence. »
Elle s'est levée.
D'un geste doux et précis, elle a remis une mèche derrière son oreille. Puis elle a reculé, lentement, sans me quitter du regard, comme si elle voulait emporter cette image de moi avec elle.
— « Je dois y aller, pour aujourd'hui. »
J'ai paniqué intérieurement. Une panique silencieuse, celle qu'on ressent quand on sait qu'on est sur le point de perdre quelque chose avant même de l'avoir vraiment tenu.
— « Attends… je peux te revoir ? »
Elle a souri. Et son regard s'est adouci d'une tendresse désarmante.
— « Tu n'as pas à me chercher. Je reviendrai. Je sais exactement où te trouver. »
Elle a franchi la porte. Et a disparu dans la lumière dorée de la rue, comme si elle avait toujours appartenu à ce monde, et que c'est moi qui venais d'y entrer.
Je suis resté là. Seul.
Mais pas vide.
Pour la première fois depuis longtemps, je n'étais plus vide.
Je ne savais pas son histoire, ce qu'elle voulait de moi, ni même si elle reviendrait vraiment. Mais ce moment, cette rencontre, venait de me réanimer. Pas juste mon cœur.
Mon corps. Mon esprit. Mon envie de vivre.
Je ne connaissais rien d'elle. Et pourtant, j'avais l'impression d'avoir attendu cette femme toute ma vie.
Léa.
Je ne connaissais pas encore son prénom. Mais mon âme, elle, semblait déjà le savoir.
PDV de RamiL'air de la pièce avait un goût de rouille. Cette senteur acide, métallique, qu'on retrouve dans les objets anciens, oubliés depuis des années dans un coffre fermé à clé.Le bureau de Mikael, vaste, rigoureusement ordonné, était une œuvre de froideur : marbre noir, étagères sombres, fauteuils en cuir raide. Une beauté clinique, presque inhumaine. Tout ici respirait le contrôle absolu, un contrôle qui ne criait pas, mais susurrait la menace, comme une lame glissée lentement sous la peau.Cela faisait trois jours que je marchais dans cette tanière. Trois jours à feindre l'allégeance, à me fondre dans l'ombre, à avaler le silence et les coups de regard.Mais ce matin-là, il y avait eu un frisson.Une nervosité nouvelle dans les gestes. Des regards trop rapides. Des conversations murmurées dans les coins. L'air vibrait d'une tension électrique qui ne ressemblait pas à l'ordinaire.Et puis je l'avais vu.Sur le coin d'un bureau annexe, à moitié dissimulé sous un dossier, un pla
PDV de LéaLe beurre fondait doucement sur les tartines encore tièdes, et l'arôme du café fraîchement versé s'élevait comme une promesse de paix.Elios, adossé au comptoir, me regardait avec cette intensité tranquille qui me faisait toujours frissonner. Il avait cet art de tout voir, même ce que je voulais cacher. La fatigue dans mes yeux. L'anxiété tapie dans mes gestes. Et pourtant, il ne disait rien. Il offrait. Sa présence, son silence, son rire. Un abri.Puis des pas traînants retentirent dans le couloir. Lents, presque dramatiques.— « Vous criez ou vous flirtez ? J'hésite. »Théo. La voix éraillée du réveil encore accrochée à ses mots. Il entra dans la cuisine comme un survivant, les yeux mi-clos, ses cheveux ébouriffés dressés vers l'infini, son sweat trop large glissant d'une épaule. Il se laissa tomber sur une chaise avec un soupir sonore et attrapa une tartine comme si c'était un trophée de guerre.— « J'ai rêvé de croissants. Je me réveille, vous rigolez, et y'a pas de cro
PDV de LéaLe jour s'était levé, mais mon cœur, lui, ne dormait plus depuis longtemps. Peut-être ne s'était-il jamais vraiment endormi.L'obscurité s'était dissipée lentement, comme une amante repue quittant la pièce à pas feutrés. À travers les rideaux entrouverts, la lumière naissante caressait les murs, effleurait les draps, se posait sur mon épaule nue. Mais ce n'était pas elle qui m'avait réveillée. C'était l'absence de sommeil, ou peut-être cette étrange vibration au creux de ma poitrine. Ce pressentiment doux-amer, fait d'un amour puissant et d'une peur souterraine qu'on n'arrive jamais tout à fait à nommer.La nuit avait laissé des empreintes sur moi. Pas seulement les siennes, celles d'Elios, que je sentais encore sur ma peau : la chaleur de son corps contre le mien, l'odeur de lui sur ma nuque, comme un secret ancré sous l'épiderme. Mais aussi ses murmures dans le noir, ses promesses en silence. Et entre les deux, cette angoisse sourde, cette ombre qui se glisse entre deux b
PDV d'EliosOn avait tout repensé. Pas de gadgets inutiles. Pas de cinéma. Juste une mission simple. Ciblée. Risquée.Rami se tenait devant nous, debout dans le salon silencieux de Victor. Autrefois soldat de Mikael, il avait été capturé, brisé, puis reconstruit ici, morceau par morceau, dans cette maison qui sentait le vieux bois et la menthe froide. Aujourd'hui, il était prêt à retourner dans la gueule du loup.Je le fixai. Il n'avait plus la même posture. Moins de peur. Plus de feu.— « Tu sais ce qu'on attend de toi ? »Il hocha la tête, lentement.— « Poser le micro. Dans son bureau. Là où il parle quand il pense que personne ne l'écoute. »— « Tu n'auras qu'une seule chance. »Léa sortit un petit micro, fin comme une allumette, enveloppé dans un plastique noir. Elle le tendit à Rami avec cette précision tranquille qu'elle avait dans les moments qui comptaient.— « Tu le poses sous son bureau, côté gauche. Juste au-dessus du pied métallique. Il aimait s'asseoir là, non ? »— « To
PDV de MathisJe raccrochai. Mais le silence d'Elios, lui, restait. Comme une cloche sourde dans ma poitrine. Liana. Le parc. Le silence. Rien. Et maintenant, elle. Sauvée. Vivante. Résistante.Je me calai contre le mur du couloir, inspirai profondément, puis composai son numéro.Cette fois, ce n'était pas juste un appel.C'était une délivrance.— « Elios. »Il décrocha comme si sa vie tenait à ce mot.— « Mathis, dis-moi. »— « Elle est là. Elle est vivante. Elle va bien. »Un souffle. Presque un sanglot retenu. Puis :— « Passe-la-moi. J'en ai besoin. Juste une minute. »Je passai la porte du salon.Liana était là, silhouette droite dans le halo doux de la lampe. Les dossiers s'entassaient autour d'elle comme les témoins silencieux d'une guerre qui durait depuis trop longtemps.Je lui tendis le téléphone.Elle le prit sans un mot. Juste un battement de cils.— « Allô ? »— « Tante Liana. »— « Mon garçon. »Sa voix. Douce, vibrante. Pleine de choses qu'on ne dit pas mais qu'on resse
PDV de MathisJe raccrochai. Une vague sourde me traversa, froide et brûlante à la fois. Le genre de pressentiment qui serre la poitrine avant même que le danger soit confirmé. Liana. Le parc. Ce silence étrange. Ce souffle dans le combiné. Et puis plus rien.Sans réfléchir, je sortis mon téléphone et appelai Théo.— « Ouais frérot ? »— « Théo. C'est l'heure. Mission confirmée. Liana est en danger. »— « Tu parles du parc ? »— « Ouais. Palais de Justice. J'y vais maintenant. Si elle n'y est plus, on enchaîne direct chez elle. »Un silence bref. Puis sa voix, ferme :— « Compris. Je prends l'arrière. Sois prudent, Don. »— « T'as ton oreillette ? »— « Branchée. Et toi ? »— « Micro, caméra, carte sécurisée. »Je raccrochai. Ma moto était déjà prête devant l'immeuble. Je l'enfourchai comme on s'apprête à entrer en guerre. Chaque battement de cœur devenait une seconde de trop.Quelques rues plus loin, le parc apparut. Silencieux. Anormalement calme pour cette heure.Je ralentis. Obser







