Se connecterEvelyn Le vendredi arrive. Je l'attends comme on attend un anniversaire. J'ai passé toute la semaine à compter. Lundi il y avait cinq jours avant la nuit chez elle. Mardi il y en avait quatre. Le mercredi, elle m'a écrit à onze heures du soir n'oublie pas, et j'ai lu ce n'oublie pas trois cents fois en me demandant s'il fallait le prendre pour un ordre ou une promesse. Jeudi elle ne m'a rien écrit, mais je me suis dit que ce n'était pas grave, parce que le lendemain je la verrais, et le samedi je passerais la nuit avec elle. Vendredi, huit heures du matin, je suis à l'école avec du fond de teint sous les yeux et un pull propre. J'ai lavé mes cheveux hier soir. J'ai limé mes ongles. J'ai fait tout ce qu'une fille fait quand elle attend une nuit. Elle ne me regarde pas de la journée. Ce n'est pas grave. Je connais les règles. Nous ne nous regardons jamais en public. Mais je remarque, quand même,
EvelynElle m'attend à côté de mon casier.Je la vois de loin, au bout du couloir, appuyée contre le mur, une jambe repliée derrière elle, le talon de sa botte contre le carrelage. Elle a un cahier serré contre la poitrine. Elle regarde son téléphone comme si elle attendait quelqu'un d'autre. C'est un talent qu'elle a, ça, celui de faire croire qu'elle n'attend rien alors qu'elle a préparé la scène.Mon cœur fait exactement ce qu'il ne devrait pas faire. Il s'emballe. Il oublie l'insomnie. Il oublie la graine. Il oublie la fissure du plafond et l'oreiller trempé du samedi. Il fait ce qu'il a été dressé à faire ces dernières semaines : il court vers elle.Je marche lentement pour compenser. Je force mes pieds à ne pas presser le pas. J'ai l'impression que tout le couloir me regarde, alors qu'évidemment, personne ne me regarde. Le couloir est plein de gens qui vaquent, qui ouvrent des casiers, qui rient, qui se pressent, et je suis invisib
Ces questions, je les tourne et je les retourne, comme un caillou dans la main, et à chaque tour, le caillou devient plus lisse et je deviens plus stupide.Deux heures cinquante-trois.Je m'assois à nouveau. J'allume ma lampe de chevet. La lumière blesse. Je plisse les yeux. Je prends le carnet que je garde dans le tiroir, celui dans lequel j'écrivais des poèmes idiots quand j'avais quinze ans et que je n'ai jamais montrés à personne. Il est aux trois quarts vide. J'ouvre à la première page blanche. Je prends le stylo.J'écris.Je ne sais pas si tu m'aimes.Je regarde la phrase. Je la trouve laide. Je la déchire. Je recommence.Je ne sais plus qui je suis quand tu n'es pas là.Cette phrase-là est encore pire. Elle est vraie, mais elle est laide de vérité. Je la déchire aussi. Je froisse. Je jette dans la corbeille. Je recommence.Je crois que je suis en train de perdre.Je m'arrête sur celle-l
Evelyn Il est deux heures dix-sept du matin, et je fixe le plafond. Je connais ce plafond par cœur maintenant. Je connais la fissure qui part du coin nord-est et qui zigzague vers le luminaire, comme un éclair pétrifié. Je connais la petite tache d'humidité au-dessus de la porte, que mon père a promis de faire réparer il y a deux ans. Je connais la traînée de peinture plus claire qu'on a passée pour recouvrir un poster arraché quand j'avais quatorze ans. Ce plafond, c'est ma géographie intime. C'est la carte du monde que je regarde quand je ne peux plus regarder personne, quand la lumière est éteinte et que la maison dort et que je suis, enfin, seule avec moi. Sauf que je ne suis pas seule. Elle est ici. Elle n'est pas dans la pièce, bien sûr. Elle est dans son propre lit, dans sa propre chambre trop grande, à peut-être trente minutes de voiture d'ici, et je n'ai aucune idée si elle dort, ou si elle ne dort
Elle a l'air inquiète. Elle est inquiète depuis un moment, en fait. Elle voit bien que quelque chose ne va pas, et elle a la délicatesse ou la lâcheté, je ne sais pas , de ne pas insister. Elle repart. Je m'enferme.Le samedi soir, à vingt et une heures, la fête commence.Je le sais parce que Julian est sur Instagram. Julian met des stories. Julian filme tout. Julian filme sa piscine, son salon, son bar, ses invités. Je vois défiler des visages que je connais. Je vois défiler des filles que je hais pour rien, juste parce qu'elles ont le droit d'être là. Je vois passer un bout de manteau noir dans un couloir. Je m'arrête. Je fais reculer. Je regarde en boucle. C'est elle. Il y a un demi-mètre de son épaule dans le cadre. Ses cheveux. Sa main tient un verre. Le verre passe à quelqu'un d'autre. Ce quelqu'un d'autre, on ne le voit pas.À vingt-deux heures, une nouvelle story.Elles sont là. Elles sont trois, au fond d'un canapé, un rire figé
Evelyne Je rouvre les yeux.Elle est derrière moi. Je ne peux pas voir son visage. Je ne peux pas vérifier si elle sourit. Si elle est sincère. Si c'est un mensonge de plus, mais un mensonge doux, un mensonge d'après-bain, un mensonge sans témoin.Je choisis, pour cette nuit, de la croire.Je choisis, pour cette nuit, de ne pas être la fille qui pose des questions.Je m'appuie en arrière contre elle. Elle laisse le peigne. Elle passe ses bras autour de moi. Elle repose son menton sur mon épaule. Nous restons comme ça, longtemps. Je ne sais pas combien de temps. Il n'y a plus de temps.Plus tard, elle m'aidera à me rhabiller. Plus tard, elle appellera un taxi pour moi, parce qu'il est trop tard pour rentrer à pied. Plus tard, elle me dira à demain, du bout des lèvres, à travers la vitre du taxi, et le taxi partira, et je regarderai la maison rétrécir dans la lunette arrière, et je saurai, sans avoir à me le dire, que je ne pourra







