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CHAPITRE 15 – LA ROBE TROP COURTE

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-04 13:44:38

Elle chassa cette voix comme on chasse une mouche.

Le soir, elle prépara des pâtes à la carbonara, un plat simple et réconfortant. Léo descendit dîner et parla de son dossier, de ce juge intraitable, de ce confrère qui lui mettait des bâtons dans les roues. Il parlait comme si de rien n’était, comme si les trois jours de silence n’avaient jamais existé, et Isabelle l’écoutait en hochant la tête, heureuse de ce bonheur ordinaire qu’on ne savoure jamais mieux qu’après l’avoir perdu.

Plus tard, dans le lit, elle repensa à la main sur son épaule. À ce poids léger et terrible. À ce soulagement qui ressemblait à de l’amour mais qui n’en était pas tout à fait, ou qui en était une version dégradée, une contrefaçon qu’elle avait appris à chérir faute de connaître l’originale. Elle repensa aux trois jours écoulés, aux plats mitonnés, aux excuses qu’elle avait failli formuler pour des fautes qu’elle n’avait pas commises. Elle repensa au poulet, au saumon, au bœuf bourguignon mangés en silence. À la bougie qui avait brûlé pour personne.

Et elle comprit quelque chose. Pas avec des mots – avec une sensation, une évidence physique, un poids dans la poitrine qui ressemblait à de la peur. Elle comprit que le silence de Léo n’était pas une absence. Le silence de Léo était une arme. Une arme qu’il maniait avec une précision d’orfèvre, sans jamais la nommer, sans jamais en reconnaître l’existence. Une arme qui ne laissait pas de traces, pas de bleus, pas de preuves – juste ce vide glacial où elle se débattait jusqu’à ce qu’il daigne la réchauffer à nouveau.

Elle se tourna sur le côté. Léo dormait déjà, ou faisait semblant. Elle regarda son dos, cette masse sombre et immobile, et elle se demanda combien de temps s’écoulerait avant le prochain silence. Une semaine ? Un mois ? Demain, s’il estimait que le dîner n’était pas à la hauteur ?

Elle ne trouverait jamais la réponse, parce que la réponse n’existait pas. C’était cela, le principe de l’arme : l’absence de règles. L’arbitraire absolu. La punition sans le procès. Léo ne lui dirait jamais ce qu’elle avait fait de mal, et elle continuerait de chercher, encore et encore, coupable par défaut, coupable par précaution, coupable par habitude.

Elle ferma les yeux.

Dans la cuisine, la bougie était éteinte. Les pâtes à la carbonara refroidissaient dans le tupperware, à côté du bœuf bourguignon de l’avant-veille et du saumon à l’aneth du jeudi. Demain, elle jetterait les restes. Demain, elle achèterait d’autres ingrédients, préparerait d’autres plats, chercherait d’autres façons de mériter ce qu’elle avait déjà perdu sans le savoir.

On oublie, avait-il dit.

Elle n’oublia pas.

***

C’était un samedi de mai, trois semaines après l’épisode des pâtes à la carbonara, et il faisait doux.

Isabelle l’avait remarqué en ouvrant les volets de la chambre, ce matin-là. Le ciel était d’un bleu lavé, presque pâle, avec des nuages fins qui s’étiraient comme de la barbe à papa. Le jardin sentait le lilas et la tonte fraîche – le voisin avait passé sa matinée derrière la haie, poussant sa tondeuse avec une régularité de métronome. C’était un de ces jours où l’air lui-même semblait vouloir vous donner du courage, un de ces jours où l’on se surprend à fredonner sous la douche sans savoir pourquoi.

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