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CHAPITRE 6 – LE REGARD DE TROP (suite)

Autor: L'encre
last update Fecha de publicación: 2026-06-26 07:45:40

De comptoir. Le mot était lâché. Quelques sourires apparurent autour de la table, des sourires gênés, des sourires qui ne savaient pas s’ils devaient compatir ou se moquer. La femme en tailleur gris baissa les yeux vers son assiette. Le stagiaire eut un petit rire nerveux qu’il étouffa aussitôt.

Isabelle sentit le rouge lui monter aux joues. La même chaleur bête que l’autre soir, celle qui la trahissait toujours, qui la faisait paraître coupable alors qu’elle ne l’était de rien. Elle aurait voulu répondre quelque chose, n’importe quoi, une repartie cinglante qui aurait cloué le bec à tout le monde et rendu à Léo la monnaie de sa pièce. Mais les mots ne venaient pas. Ils ne venaient jamais dans ces moments-là. Ils arrivaient plus tard, la nuit, sous la douche, quand il n’y avait plus personne pour les entendre et qu’ils ne servaient plus à rien.

« Tu as sûrement raison », murmura-t-elle en retirant doucement sa main.

Elle reprit sa fourchette et recommença à manger, les yeux fixés sur son risotto, mâchant lentement, très lentement, pour ne pas avoir à parler. Le sel des cèpes lui parut soudain plus agressif, presque métallique, comme si le goût lui-même s’était retourné contre elle. La conversation reprit sans elle. Les avocats retournèrent à leurs contentieux, les femmes à leurs dossiers, le stagiaire à son silence admiratif. Isabelle était redevenue invisible, un fantôme en robe rouge, et personne ne sembla le remarquer.

Personne, sauf Miryam.

Miryam avait promis à Isabelle de passer la chercher après le dîner pour boire un verre chez elle, un de ces verres improvisés qu’elles s’offraient de temps en temps, quand la nuit était encore jeune et que Léo était trop occupé pour s’inquiéter de l’heure à laquelle sa femme rentrerait. Elle était arrivée un peu en avance et s’était arrêtée sur le seuil du restaurant en repérant la table. Elle n’avait pas entendu les mots exacts, non – la salle était bruyante, les conversations se chevauchaient –, mais elle avait vu le geste de Léo posant sa main sur celle d’Isabelle avec cette douceur de propriétaire, elle avait vu les sourires gênés des convives, et elle avait vu le visage d’Isabelle qui se décomposait lentement, comme un fruit qu’on oublie au soleil.

Miryam resta immobile une seconde sur le seuil, puis elle entra et s’avança vers la table sans se faire annoncer.

« Bonsoir tout le monde, dit-elle avec un grand sourire qui n’appartenait qu’à elle, ce sourire qui lui creusait des fossettes et lui donnait l’air d’avoir toujours une longueur d’avance. Désolée de vous interrompre, mais j’enlève Isabelle. Promesse de copines. »

Elle attrapa Isabelle par le coude avec une fermeté joyeuse qui ne laissait aucune place à la discussion. Léo ouvrit la bouche pour protester, puis se ravisa en voyant la tête de ses collaborateurs, qui semblaient soulagés que quelqu’un vienne briser le malaise.

« Bien sûr, bien sûr, dit-il avec un geste magnanime de la main. Ne rentre pas trop tard. »

Isabelle se leva, remercia l’assistance d’un sourire qui ne lui coûtait plus rien parce qu’elle n’avait plus rien à y mettre, et suivit Miryam vers la sortie. L’air du dehors lui fit l’effet d’une gifle tiède. La rue était calme, presque déserte, et les lampadaires dessinaient sur le trottoir des flaques de lumière jaune où dansaient quelques moucherons.

Elles marchèrent en silence jusqu’à la voiture de Miryam, une vieille Peugeot qui sentait le café et le papier. Miryam ne dit rien tout de suite. Elle mit le contact, enclencha la première, et s’éloigna du restaurant sans un regard en arrière. Ce n’est qu’au premier feu rouge qu’elle tourna la tête vers Isabelle.

« Ce n’est pas normal. »

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