LOGINLéo arriva avec son équipe. Ils étaient sept en tout, lui compris : trois hommes en costume sombre, deux femmes en tailleur, et un stagiaire qui portait une cravate trop large pour son cou maigre. Léo embrassa Isabelle sur la joue – un baiser sec, rapide, un baiser de hall de gare – et fit les présentations avec une efficacité distraite, comme s’il récitait une liste de courses. « Ma femme, Isabelle. » Point. Elle serra des mains, sourit, dit « enchantée » autant de fois qu’il le fallait. La robe rouge lui donnait un peu d’assurance, ou peut-être était-ce autre chose, une petite flamme qu’elle n’avait pas sentie depuis longtemps et qui lui réchauffait l’intérieur de la poitrine.
Ils s’installèrent à une grande table ronde près de la fenêtre. Dehors, la ville s’allumait peu à peu, les lampadaires s’éveillaient un par un, les trottoirs se vidaient des derniers passants pressés. À l’intérieur, les conversations allaient bon train. On parlait d’un procès à venir, d’un juge réputé difficile, d’une clause de prescription qui posait problème. Isabelle écoutait sans vraiment écouter, hochant la tête aux bons moments, goûtant son risotto aux cèpes qui était trop salé mais qu’elle mangeait quand même parce qu’elle détestait faire des histoires dans les restaurants. Et puis quelqu’un posa une question. C’était l’un des avocats, un homme au crâne dégarni et aux lunettes cerclées d’écaille qui s’appelait Maître Dumont – ou Duval, ou Dupont, Isabelle avait déjà oublié le nom exact. Il se tourna vers elle avec cette politesse un peu condescendante qu’on réserve aux conjoints qu’on n’attendait pas à table, et lui demanda ce qu’elle pensait de l’affaire dont ils parlaient. « L’affaire Mercier », précisa-t-il, comme si cela éclairait tout. Isabelle posa sa fourchette. Elle avait entendu Léo parler de cette affaire, une semaine plus tôt, au téléphone avec un associé. Une histoire de succession litigieuse, de testament contesté, de sœurs qui se déchiraient pour une maison de famille. Elle se souvenait des mots de Léo parce qu’ils l’avaient frappée – il avait dit « elles sont prêtes à s’entretuer pour trois murs et un bout de jardin », et elle avait pensé à sa propre sœur, avec qui elle ne parlait plus depuis des années, pour une histoire d’argenterie et de rancune mal digérée. « Je pense que c’est triste, dit-elle simplement. Deux sœurs qui en arrivent là. Il doit y avoir des années de non-dits derrière tout ça. La maison n’est qu’un prétexte, non ? » Il y eut un silence. Le silence qu’on entend quand une phrase tombe juste un peu à côté de l’endroit où on l’attendait. Les fourchettes s’arrêtèrent. Le stagiaire leva les yeux de son assiette. Maître Dumont – ou Duval – haussa un sourcil. Et puis Léo se mit à rire. Ce n’était pas un rire méchant en apparence. C’était un rire de salon, un rire de connivence, un rire qui semblait dire elle est mignonne, n’est-ce pas, avec ses idées simples. Mais sous le vernis de l’amusement, il y avait autre chose, une lame froide, une cruauté clinique qu’Isabelle connaissait bien parce qu’elle l’avait déjà vue briller dans les yeux de son mari, certains soirs, quand le dîner n’était pas à son goût ou que la maison n’était pas assez rangée. « Isabelle, ma chérie, dit Léo en posant sa main sur la sienne avec une douceur étudiée, les successions ne sont pas des romans-photos. On est dans le droit, pas dans la psychologie de comptoir. »Ce fut à ce moment-là que Léo entra dans la cuisine.Il portait sa robe de chambre en soie, celle qu’Isabelle lui avait offerte pour leurs sept ans de mariage, et il tenait à la main une enveloppe blanche – une carte de fête des mères achetée la veille dans une boutique du centre-ville, avec un texte imprimé et un cœur en relief. Il s’arrêta sur le seuil, vit Isabelle agenouillée devant Gédéon, vit le dessin posé sur la table, vit les larmes sur les joues de sa femme.— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.— Regarde, dit Isabelle en se relevant. Regarde ce que Gédéon m’a fait. Un dessin. C’est moi, et les trois cœurs, c’est les enfants. Il a écrit « Pour maman ». Regarde comme c’est beau.Léo s’approcha. Il posa l’enveloppe sur la table et prit le dessin. Il le regarda, et quelque chose dans son visage se ferma. Ce fut un éclair – une crispation des mâchoires, un pli au coin des lèvres, une ombre qui passa dans ses yeux et qui disparut aussitôt. Mais Gédéon la vit. Gédéon, qui obser
La fête des mères tombait un dimanche de mai, et Gédéon avait préparé son cadeau depuis des semaines.Il l’avait fabriqué en secret, dans sa chambre, pendant les heures où il était censé faire ses devoirs ou dormir. Il avait sorti sa boîte de crayons de couleur – celle qu’Isabelle lui avait offerte à Noël, avec toutes les nuances possibles, du rouge cerise au bleu nuit en passant par le vert émeraude – et il avait dessiné, gommé, recommencé, avec une patience qu’il ne montrait que pour les choses importantes.Le résultat était là, sur une feuille de papier à dessin qu’il avait pliée en quatre pour la cacher dans son cartable. Une femme aux cheveux bruns et au sourire large se tenait au milieu de la page, les bras ouverts. Elle portait une robe bleu marine – celle qu’Isabelle mettait tout le temps, celle qu’elle avait sur le dos le jour où Gédéon était arrivé dans cette maison, et qu’il n’avait jamais oubliée. Autour d’elle, trois petits cœurs rouges flottaient dans le ciel bleu. En ba
Isabelle secoua la tête, lentement, comme si elle refusait d’entendre ce qu’elle venait d’entendre.— C’est absurde. Léo l’a emmené faire un bilan de santé. Il me l’a dit. Gédéon était fatigué, il avait des cernes, on s’inquiétait pour sa croissance. C’était un simple bilan de routine.— Est-ce que tu as vu les résultats de ce bilan ?— Non. Léo a dit que tout allait bien. Qu’il n’y avait rien à signaler.— Et tu l’as cru ?Isabelle ouvrit la bouche, la referma. Elle regarda son café refroidi, le vieil homme qui tournait les pages de son journal, la jeune femme qui tapait sur son clavier.— Écoute, Miryam. Je sais que tu veux m’aider. Je sais que tu t’inquiètes pour moi, pour Gédéon. Mais tu t’emballes. Léo est avocat. Il voit des dizaines de confrères chaque semaine. C’est pour son travail, tout ça. Il a des dossiers juridiques tout le temps. Des consultations, des expertises, des rendez-vous avec des spécialistes. Ce n’est pas bizarre. C’est son métier.— Et l’enveloppe ? La façon d
Miryam attendit le lendemain pour parler à Isabelle.Elle avait passé une nuit blanche à retourner les questions dans sa tête, à peser le pour et le contre, à se demander si elle devait tout dire ou continuer de se taire. Au petit matin, elle avait pris sa décision : elle ne pouvait pas garder cela pour elle. Elle ne pouvait pas continuer à accumuler des preuves sans jamais les partager. Isabelle méritait de savoir. Même si elle refusait d’entendre. Même si elle balayait tout d’un revers de main, comme elle le faisait toujours.Elles se retrouvèrent dans un café du centre-ville, un endroit neutre, loin de la grande maison et de ses murs trop silencieux. Dehors, le mois de janvier déroulait son ciel gris et ses trottoirs glacés. À l’intérieur, le café était presque vide. Un vieil homme lisait son journal au comptoir. Une jeune femme tapait sur son ordinateur portable, les sourcils froncés. Le serveur essuyait des verres derrière le comptoir avec des gestes lents de somnambule.Isabelle
Léo traversa la ville sans se presser. Il s’arrêta devant un immeuble du centre-ville, une bâtisse ancienne aux murs de pierre et aux fenêtres à meneaux. Une plaque en cuivre, près de la porte d’entrée, indiquait : Maître Delorme, avocat à la Cour. Miryam nota le nom mentalement, le répéta plusieurs fois pour ne pas l’oublier, puis elle le griffonna sur un coin de son carnet pendant que Léo s’engouffrait à l’intérieur.Un cabinet juridique. Ce n’était pas le sien. Ce n’était pas celui de ses associés. C’était un autre cabinet, dans un autre quartier, avec un autre nom sur la plaque.Que faisait Léo chez un confrère ? Pourquoi n’en avait-il pas parlé à Isabelle ? Pourquoi ce regard furtif en sortant de sa voiture, comme s’il craignait d’être vu ?L’attente dura quarante minutes. Miryam les passa à faire les cent pas dans sa tête, à imaginer le pire, à se répéter qu’elle n’avait pas le droit d’être là, qu’elle violait la vie privée d’un homme, qu’Isabelle ne lui pardonnerait jamais si e
Il la regarda un long moment, comme s’il hésitait à dire quelque chose. Puis son visage se ferma, et il haussa les épaules.— Rien. Le travail. Je te l’ai déjà dit. Le dossier Mercier est en train de me rendre fou. Le juge refuse toutes mes demandes, le client menace de changer de cabinet, et la fusion approche. J’ai des nuits blanches, Isabelle. Des nuits entières à retourner les arguments dans ma tête. Mais ça va passer. Il faut juste que je tienne encore quelques semaines.Elle hocha la tête, posa une main sur son bras.— Tu devrais te reposer. Prendre un peu de distance. Ce n’est qu’un dossier. Ce n’est pas la fin du monde.— Pour toi, ce n’est qu’un dossier. Pour moi, c’est ma carrière. Ma réputation. Tout ce que j’ai construit depuis quinze ans. Alors non, je ne peux pas prendre de distance. Je ne peux pas me reposer. Je dois me battre.Il y avait dans sa voix une agressivité mal contenue, une colère qui ne demandait qu’à exploser. Isabelle retira sa main, recula d’un pas.— D’a







